Elle
se déplace d'un pas empressé, longeant les murs, dans
une rue déserte à cette heure de la nuit. Toute vêtue
d'un imperméable en skaï, aussi noir que l'espace sans
éclairage de la rue. Les immeubles vétustes ont laissé
sur le trottoir des morceaux de crépi. Les talons hauts les
frappent de bon aloi. Elle, pourtant, ne s'en aperçoit pas,
trop occupée à rattraper une autre voie, éclairée,
celle-là. Elle marche vite, mais semble ne pas venir à
bout de la longueur démesurée de la rue. Son pas est
maintenant moins cadencé, plus hésitant. On peut
entendre à quelque distance, dans les hauteurs supérieures
d'un immeuble, comme une conversation bruyante. Un couple peut-être
qui s'emporte, se jetant à la figure des injures pas
possibles. En dessous maintenant la femme essoufflée,
s'arrête. En silence elle se glisse dans une ruelle juste à
côté, enfermée entre deux grands murs sans
fenêtres. Là haut, le couple n'arrête pas de
s'égosiller. Tout y passe, les pires insanités, des
impostures sans fondement. Elle, prise en sandwich par les deux
surfaces dévastées par le temps, déjà,
n'entend plus ces injures; comme dans un état second, sans
juger de son comportement. Peut-être un état de torpeur,
une crise certainement. Elle s'agenouille, se tenant suspendue sur
des talons trop hauts pour tenir plus longtemps pliés. L'imper
frôle le sol sale, quelque odeur nauséabonde s'élève
dans l'air; odeur de pisse. Elle s'assied. Les chaussures sont
éjectées d'un coup sec. Ses jambes semblent recouvertes
de bas, ils se déchirent dans l'effort. L'entre-jambe est plus
clair sous la lune qui laisse passer un filet de lumière. Le
slip est visible du coin de l'impasse. Elle sait que quelqu'un peut à
tout moment la surprendre. Mais rien ne la détermine plus que
d'être ainsi désoeuvrée, par terre. Ses yeux se
sont égaré, ils se ferment lentement, comme si quelque
chose les y incitait. Ses mains raclent le sol, touchent l'entrée
humide de la vulve, où le linge blanc entre, prenant la forme
des grosses lèvres de son sexe. Une main tire et arrache le
slip plus sale que jamais. Une autre trouve tout près une
canette de bière vide; sans doute jetée là
par un jean-foutre. Elle glisse violemment l'engin en verre dans sa
chatte épilée. Un léger frémissement dû
à la fraîcheur de l'objet saisit le haut du dos de la
femme. Elle pousse quelques gémissements, à peine
perceptibles à quelques pas. La tête repliée en
arrière, elle regarde le ciel étoilé. Toutes ces
images qui défilent et l'état de surdité; elle
est prise de secousses, les jambes s'allongent, les bras de chaque
côté du corps, le corps tel un pantin, désarticulé,
est inerte maintenant. La nuit s'avance. L'imperméable lisse
brille, les immeubles sont comme éteints; elle aussi.
Thierry
Texedre, le 8 novembre 2009.
