
Chante ton désenchantement à la Mylène ou « l'événement » ordinaire réalisé à partir d'un fait ordinaire.
"Et tu danses avec lui" chantaient les méchés. Karaoké : nom japonais venant de Kara (vide) et Oke (orchestration). Kobe (Japon), années 80, en l'absence du musicien censé animer la soirée, le taulier diffusa des bandes sons pré-enregistrées pour ses clients en mal de chansons. Exutoire : le karaoké est un espace d'abstraction. Un exercice disponible en kit, en bars ou en campings, dédié à l'éphémère et jouissive imposture. Relâche, 15 minutes ou plus - la star, c'est vous ! mais encore ? Le karaoké est un joyeux couscous ou se mêle mémoire/patrimoine, incarnation et mise en acte, en " faire " de l'expérience. Les instants réservés aux miroirs des chambres ou aux pommeaux de douche se déplacent au sein d'un espace partagé qui, au gré des regards, révèle une nudité, une ivresse. En incarnant un instant Mylène, Jean-Jacques ou Claude, le chanteur plus ou moins invité donne à voir un espace sensible. Au delà d'un habit choisi, le client se propose à une ludique mise en danger, la métamorphose. Regard, geste, hystérie, retrait, surenchère... s'altèrent non pas à l'endroit d'un mimétisme premier (c'est le monsieur de la dernière fois ?) mais bien dans la notion d'authenticité de l'être, en acte. Seul, le chanteur se situe dans l'avènement d'un espace intime. La voix pousse, le micro se serre, le regard s'intensifie. L'amateur lâche. Arnaud Labelle-Rojoux définit la performance ainsi " accomplissement public en tant qu'œuvre d'art, ne nécessitant aucun savoir-faire particulier, sans fonction sinon d'exister fugitivement, multi-disciplinaire ou tendant au niveau zéro de l'expression " (1).
S'opposant à toute jouissance esthétique, de production codifiée, le karaoké se veut, par son impuissance à se posséder dans sa fin, en disponibilité. Une déclaration ouverte, poétique, à tous les fossoyeurs du bon ton et déserteurs du bien paraître. " Les chefs d'œuvres sont bêtes ; ils ont la mine tranquille comme le production même de la nature, comme les grands animaux et les montagnes " écrivait Flaubert. A l'instar des sauteurs sur lits, des opéras de baignoires, le karaoké pose la question de l'ordinaire, dans son événement. Comment apprécier le non-sens de l'incarnation - dans la limite du jeu / je - posture usurpée et fragile qui au fil des minutes, des mimiques, risque la collision entre l'irréalité - virtuelle et le lieu même de sa réalité, des regards ? Le philosophe Giorgio Agamben nous rappelle à ces regards : " L'homme se trouve toujours déjà au jour du Jugement, le jour du Jugement est sa condition historique normale et seule sa peur de l'affronter le pousse à croire qu'il soit encore à venir " (2). Si souvent sommation, l'alcool ou la pression du groupe proposent, ordonnent la prise de ce micro sacralisé - symbole laissé aux savoir-faisant-étant ; à ces stars activent des chansons surtout pas fredonnées. De l'anonyme à l'incarnation, du virtuel à la réalité, le karaoké poursuit les interrogations émises, notamment, par les cultures électroniques, le ready-made ou le pop-art. En redéployant un dispositif singulier dans le temple / foire de l'espace critique (fiac 04), l'installation d'un karaoké par Sylvie Astié précise un refus. Un miroir aux teints des illusions qui pourrait se refléter dans ses autres pensées de Giorgio Agamben : " Le choc est la force de heurt dont se chargent les choses quand elles perdent leurs transmissibilité et leur compréhensibilité à l'intérieur d'un ordre culturel donné "
Blisten - 03 janvier 2005 - Catalogue d'exposition
1- Arnaud Labelle-Rojoux " Groupes, mouvements, tendances de l'art contemporain depuis 1945 " E.N.S.BA. 1990 2- Giorgio Agamben " L'homme sans contenu " Editions Circé. 1996