Apnées
… mortuaire
Au-dessus…
Je flotte au-dessus de mon corps. Léger. Vaporeux. Libre et soulagé. On a bien tenté de me retenir en m’insufflant de l’air, mais je suis parti, entraîné dans un tourbillon plus puissant que l’énergie destinée à me ranimer…. Les images de ma vie en accéléré, le tunnel, la sortie. J’ai tout vu tandis que mes tourments s’atomisaient en particules de lumière.
Des mains inconnues appliquent du plâtre sur ma face, lissent mes traits. Je n’en ressens ni la froideur, ni l’humidité. N’en perçois pas l’odeur. C’est mon enveloppe qu’on moule, et j’observe, ex carné, le visage apaisé de ma mort.
… de théâtre
Le jour de la générale. Enfin…
Nous jouons LA scène de séduction. Elle surtout. Elle, si proche et si loin. A portée de mes lèvres, sa bouche parle au personnage, mais c’est l’homme que les mots renversent. Comme tout le monde, elle croit que je joue. Depuis des semaines elle répète, indifférente et sourde au désir qui résonne sur les planches. Depuis des nuits j’échafaude des plans, j’écris des déclarations d’amour indicibles. Il me faudrait l’ivresse pour oser lui parler en mon nom. Et mon état ruinerait mes mots. Alors ce soir, elle saura. Ou feindra d’ignorer. Je vais juste retenir ma respiration en la serrant plus fort. Et si je murmure un aparté improvisé, elle ne me verra pas rougir. Mais une fois le rideau tombé, je me posterai devant sa loge ; j’enlèverai mon masque et j’attendrai, fébrile, qu’elle dépose le sien.
… à gaz
L’assaut est lancé.
Faut y aller. Courir dans la boue, sans fléchir, vers la tranchée d’en face. Et sans réfléchir. Oublier qu’on peut crever. Laisser la peur derrière avec les rats.
J’aperçois l’ennemi. Même allure de guerrier absurde. Les mêmes masques de fortune plaqués sur les mêmes faces hirsutes. Protection dérisoire contre le gaz moutarde. C’est à peine s’ils cachent nos barbes, témoins des jours trop longs passés à guetter. Ne pas regarder ceux qui tombent à gauche, à droite, ne pas entendre les obus et les cris qui s’ensuivent, ne pas respirer. Oublier qu’en face, hier encore, les soldats qui nous mitraillent avaient improvisé un jeu de ballon entre les deux camps. Se rappeler que derrière, les gradés tirent sans hésiter sur ceux qui traînent. Courir à perdre haleine. Avancer vers les lignes adverses en déjouant les tirs, en évitant chutes et embourbements. Quêter la survie comme un funambule en équilibre sur un fil. Garder un parfum de femme en guise de souvenir et d’horizon.
Sauver ma peau pour la coller à la sienne.
… à oxygène
Encore une longue inspiration entre deux contractions. Quand la prochaine vague durcira mon ventre, je puiserai dans cet air artificiel la force de nous séparer. Mais déjà la sage femme compte. Je ne dois pas m’arrêter avant dix. Aurai-je assez de réserve pour t’amener à l’air libre, hors de mon corps ? Une main ferme redresse mon dos ; une autre plaque le masque sur ma bouche. J’aperçois le sommet de ton crâne lisse entre mes cuisses. Tu glisses, luisante, rouge-baiser déposé sur ma peau.
Tu n’es plus moi.
… de fer
Je n’ai jamais écrit sur les murs. Jamais compté les jours. Jamais compté sur les autres. Je sais bien que personne ne m’attendra de l’autre côté. Je sortirai avec cette même solitude qui a régné sur mes trente années de réclusion. J’ignore à quoi ressemble ce qu’ils nomment le monde. Ma fenêtre grillagée ne m’en donne qu’un aperçu sommaire, réduit à un ciel déchiré par des cheminées grises. Ici ma vie tient en quatre mètres carré. Pas de place pour l’inutile, le superflu, l’inattendu. J’ai appris à jouir de la rareté de l’air et de la pénurie de silence.
Ma valise bouclée, je piétine nerveusement le sol de ma cellule. Derniers bruits de clef tout au long du dédale qui mène à la grande porte. Dehors, l’immensité vacarme. Mes jambes refusent d’avancer. Tétanisé, je suffoque.
Asphyxié par la liberté.
Evadné