Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n'y avait qu'un seul moyen praticable à cet effet, puisque j'étais laïque et militaire, c'était de m'agréger à l'ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d'Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu'il fût nommé des commissaires pour prononcer d'urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l'ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d'Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d'admission du Mémorial, que je méritais à plus d ' un titre la grâce que je sollicitais et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l'Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d ' un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n'étais qu'un chétif sous-lieutenant d'infanterie inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Chateaubriand, François-René de (1768-1848). Mémoires d'Outre-tombe, 1 L 1 Chapitre 1.
J'aime tout particulièrement chez Châteaubriand ces passages de ses Mémoires où il nous fait sentir, en évoquant l'histoire de son nom, combien était précaire le destin de ses pairs, les "chevaliers" - cadets nombreux des familles nobles désargentées - aux temps de la révolution. Ce qui est beau, c'est d'une part le dérisoire désir de reconnaîssance qui parfois les tiraille, et les grandes pompes de l'Ordre de Malte pour fédérer cela, et le phénomène massif de retour à la terre et de disparition "dans le peuple" dont la plupart sont victimes.
C'est une image sociale du cycle naturel - donc forcément une image cruelle : la tête des plus grandes familles est coupée et les ramifications secondaires des dynasties anciennes retournent alimenter le sol, à la base d'un cycle nouveau, celui, très long, encore inachevé sans doute, au terme duquel la bourgeoisie accouchera des nouvelles élites.
Pour moi, notre société, sous ses faux-airs démocratique, est une société qui se hiérarchise... Où les gens, en particulier dans les grandes villes, n'arrivent parfois plus à différencier leur appréciation d'autrui du stade auquel ils le place en quelque sorte sur l'échelle de cette grande évolution : celle d'un certain affinement des moeurs dont l'aboutissement correspond à la définition moyenâgeuse du "gentilhomme".
Qu'en pensez-vous? :)
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