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Last Updated: 9/10/2009

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May 16, 2008 - Friday 

Category: Music
La musique qui se prostitue

Ah! Monde cruel que celui des goûts et tendances! Que la foule est ingrate, que le public est ingrat! Impossible de produire, de créer et de leur faire aimer une œuvre qui leur rappellerait trop une esthétique passée : ils la taxent alors de n’être pas originale. Il faut, pour l’artiste musical du moins, car cette situation semble moins cruciale en arts picturaux, constamment ajuster l’œuvre aux goûts du jour : mélodies du jour, harmonies du jour, et surtout, rythmes et timbres à la mode. Sinon, quand bien même l’œuvre serait de qualité, appréciable ou tout simplement géniale, elle passerait inaperçue! Cruel destin que celui des artistes du contre-courant! Condamnés aux sous-couches, aux cercles de mélomanes avertis, ils pataugent dans l’anonymat, nostalgiques parmi les nostalgiques, romantiques par-dessus tout, car quoi que l’on en dise, ce sont eux les seuls vrais romantiques : ceux qui se sentent être nés trop tard. Brahms en était un, et sans doute peut-être aussi Berlioz. Les artistes qui font des compromis sont déchirés par le dilemme suprême : pervertir l’œuvre de base au profit de considérations commerciales ou rester dans l’underground. D’autres sans scrupules n’ont pas hésité : ils ont accepté les suggestions du producteur (sic). Prostitution malsaine ou honorable tentative de gagner sa vie?
Il y a tout de même plusieurs publics, et c’est souvent une affaire générationnelle. Il y a tout d’abord les jeunes, les 11-25 ans, ceux qui depuis l’avènement des baby-boomers seraient censés montrer le chemin de l’avant-garde, imposer les goûts du jour de la culture populaire. Après tout, d’un point de vue « socio-industriel », ce sont eux qui achètent le plus de musique, ce sont eux qui dansent le plus, ce sont eux qui sortent le plus dans les bars (du moins ceux de 18 ans et plus!), ce sont eux qui gratouillent le plus leur guitare pour épater copines et copains. Les jeunes apprécient une chose plus que tout : l’originalité de l’œuvre, sa nouveauté. Pour beaucoup, c’est le critère déterminant de la qualité d’une œuvre. L’œuvre qui n’apporte rien de nouveau sur le plan du style n’est pas une bonne œuvre (est-ce toujours le cas cependant?). Et après il y a les autres. Les enfants de moins de 11 ans s’intéressant rarement à autre chose que la musique pour enfants, ou à la musique tout court, il reste ceux que l’on appelle « les vieux » (bon, je sais que j’y vais un peu fort en qualifiant les 25-50 ans de « vieux », mais je ne saurais comment nommer la catégorie autrement). Mais qu’aiment les vieux au juste? La plupart du temps, les vieux d’une génération particulière apprécient la musique qui jouait du temps qu’ils étaient jeunes, donc du temps qu’ils avaient 11-25 ans! Je n’oserais généraliser trop bêtement, mais même avec ce que l’on dit être « cette sagesse », ce goût qui mûrit avec le temps, les vieux « trippent » encore en leur for intérieur sur ce qui les faisaient « tripper » dans leur jeune âge, du moins la majorité. Vrai, ils sont plus ouverts d’esprit, apprécient plus les musiques anciennes (on pense au Jazz ou au Classique), mais dans le fond, un baby-boomer va toujours avoir une nostalgie pour son bon vieux Rock. Celui qui aimait la pop des années 60 aime la pop de ces Céline Dion, Garou, ou autre Marie-Hélène Thibert… C’est ainsi : avec l’âge, la plupart du monde veut s’empêcher de croire qu’il vieillit; dans cette optique, on achète de la musique qui nous rend l’illusion.
Cela dit, maintenant qu’il a connaissance du marché, que doit alors faire l’artiste dans son dilemme? Certains ont le don naturel de faire de la bonne musique à la mode de l’avant-garde, d’autres font de la mauvaise musique avant-gardiste. Certains font de la mauvaise musique dépassée, de purs pathétiques nostalgiques et sans curiosité artistique. Mais les plus malheureux d’entre tous, les seuls qui mériteraient la reconnaissance qu’ils n’ont pas, ce sont ceux qui font de la bonne musique dépassée, de la bonne musique d’une autre époque. Car, oui, tout n’a pas été fait, et les goûts du jours progressent plus vite que l’exploration artistique. Des groupes rocks innovent encore, contrairement à ce que certains désillusionnés veulent nous faire croire. Même le Jazz a su se tailler une petite place dans ce qui lui restait à explorer, on pense notamment à l’Électro-Jazz, le World ou le Pop-Jazz. Ainsi, une chose est sûre : quand on crée, on doit être certain de nos intentions et des conséquences qui en découlent. Le musicien blasé qui crée pour lui-même se fout évidemment de devenir une star, et se fout éperdument de la critique d’autrui. Mais le misérable qui rêve encore de vivre de son Art (avec un grand « A ») a le Dilemme devant lui : le compromis ou le contre-courant. Reste que dans l’histoire de la musique, de grands noms ont été confronté à la question. Beethoven lui-même, dès le début du 19e siècle, s’est mis à se désintéresser des goûts du public viennois. L’attitude romantique fut de dire : « qu’importe s’ils ne me comprennent pas maintenant, ils me comprendront dans 50 ans! ». Certains ont aujourd’hui cette prétention idéaliste de l’Artiste. D’un certain point de vue, cela n’a rien de mal, à condition qu’ils ne se plaignent pas trop. Il y a un certain pathétisme dans l’artiste qui veut marcher, mais qui ne marche pas. Ou bien il fait de la très mauvaise musique (car oui le public a un certain bon jugement, une intelligence qu’il ne faut jamais sous-estimer), ou bien il ne fait pas de la musique suffisamment originale. Le choix de vouloir ajuster le son pour qu’il devienne plus « commercial » est peut-être justifié dans la mesure où le besoin de vivre de son Art est pressant. Ce qui est heureux dans tout cela, c’est qu’une fois le public conquis, une fois un bassin de fans invétérés acquis, l’artiste peut enfin faire tout ce qu’il veut : il a des amants inconditionnels. On l’a trop souvent vu dans le Rock, au moment où les baby-boomers sont devenus plus vieux et que les X sont arrivés dans la masse de consommation de musique. La plupart des groupes des années 60 et début 70 ont dû se recycler commercialement pour acquérir de nouveaux fans. Ceux qui ne l’ont pas fait se sont contentés des fans qu’ils avaient déjà. Mais attention, ce n’est pas parce qu’une musique est à la fois originale et bonne qu’elle est garantie pour la popularité. En musique populaire, la popularité est chose de bien des facteurs… Le charisme de l’artiste, le « timing » de sa musique, même son apparence physique, tout cela compte. Il y a tant de facteurs à considérer, tant d’espoirs à garder, car sans espoir, selon la trop populaire loi de l’attraction, on ne fait rien de bien, on ne réussit rien. Prier pour qu’un producteur nous aime, voire visualiser notre réussite en audition, est déjà avoir une longueur d’avance sur celui qui se dit perdant d’avance. De toutes façons, l’artiste qui a connut l’échec en est un de persévérance, de courage, d’audace et de ténacité. Son talent n’en est que confirmé. Celui qui n’a pas connu l’échec, mais qui a toujours eu de la chance et du « timing » risque de tomber de haut quand, tôt ou tard, le dédain, ou pire, le déclin, surviendra… Alors mieux vaut-il être équilibré dans les circonstances. Chanceux, mais pas trop pour ne pas avoir eu un avant-goût de l’échec. Car oui, tôt ou tard, la mémoire collective reclasse même les plus grands aux archives, et un public soit académique, soit intellectuel, se réserve à apprécier les plus belles des vieilles œuvres. Le Temps efface tout, même l’effort surhumain des plus grands génies…
Ceci dit, ne nous décourageons pas, nous les artistes.

Montréal, 16 mai 2008.