Je ne connais pas Lodz, n’y suis
jamais allée, ne ferai jamais le voyage. Et j’ai sous les yeux la lettre d’une
amie qui revient juste de Lodz. C’est le matin, derrière la fenêtre, l’hiver
est ras sur le parc juste en face. Paris. Buvant distraitement mon thé, je
reprends les mots de cette lettre parvenue sur mon écran. Des nouvelles de
Lodz, des nouvelles de Pologne, des nouvelles de l’Est.
Je pourrais faire ce voyage. Le pourrais-je vraiment ?
Il faudrait peut-être apprendre la langue, oui, il faudrait d’abord savoir de
quoi on parle et comment on parle. De cette langue, je garde en mémoire un
accent, comme du sel sur le français. Challmant accent, « r » roulé
rieur, mélodieuse scansion. « Comme tu as un joli liban, Paline !»
« Papi, dis le mot brouillard, s’il te plaît! » Je ne garde que ces
quelques traces. Je pourrais faire d’abord ce voyage de la langue, puis un
voyage pour de bon, vers l’Est. Prendre un train.
Mais ce train a déjà été pris, un demi-siècle, en sens
inverse et sans retour possible. Chaque mètre parcouru sur ces rails a avalé un
peu de mémoire, un peu de vie passée. C’est l’Ouest à présent, juste l’Ouest à
présent. Est en Ouest a été balayée toute la surface du souvenir. Ne reste,
encore, qu’un accent qui est une trace toute vide.
Suis-je envieuse de son voyage?
Il faudrait pour cela que la distance qu’ils parcourent soit cette distance, celle qui va du
sourire d’un accent à l’envers d’un masque… qui n’a même plus d’envers. Non,
retrouver cette ville ne se fait pas en un voyage. En nul voyage elle ne se
trouve et cette distance ne saurait être parcourue par des pas… pas de
« pèlerinage » pour cette terre.
Car qu’y a-t-il là bas qu’une ville qui n’est pas la
mienne, qui est comme tant de villes que je ne connais pas et dont les noms
aussi sonnent si drôle ? Je n’en sais rien, de Lodz. J’imagine vaguement,
série de clichés d’Est, des murs gris, des friches et du froid. Des écoles et
des rues, des boutiques et des chalands. Des immeubles refaits à neuf que ces
voyageurs qui m’écrivent essaient de ne pas voir. Ils tournent leur regard vers
des ruines que cette ville a bien raison de vouloir cacher. Ils cherchent une
autre ville dans la ville.
Cette amie même, a-t-elle avoué, n’a
pas su si exactement c’était cela, si exactement c’était – là. Nous sommes tant à scruter des façades
muettes, simples faits que nous espérons loquaces. Mais c’est nous-mêmes que
nous mettons dans ces murs. Là bas nous ne trouverions même pas la simple
familiarité de cette vue quotidienne, celle du parc, de Paris, car par delà la
fenêtre, non pas ici, mais au lever du jour, se dresse une ville où je ne suis
pas née. Où je serai toujours étrangère.. C’est peut-être ce qui me la rend si
proche, cette ville : le fait que je ne veuille pas y aller, que parmi
toutes les villes possibles, elle soit la seule où je ne voudrais pas aller. Il
y a plus de moi-même dans le fait de ne pas la connaître, dans la distance
infranchissable qui m’en sépare que dans la somme de ses rues. C’est bien.
C’est un point de repère, une boussole infaillible, que d’être toujours
l’étrangère de quelque part.
Dans la ville où j’habite, celle où je suis un peu chez moi,
dans son métro pratique et malheureux - station Luxembourg - ils ont placé sur
les murs interminables de grands panneaux qui parlent des villes que l’on
traverse. Ce sont des photographies, aux légendes d’autant plus vides de sens
que leur police est démesurée et leur formulation elliptique. Cela
« parle » des villes mouvantes et fuyantes. Ce matin, alors que je
reçois des nouvelles de Lodz, je repense au texte d’une de ces grandes images
murales. Cela dit : « la ville ne connaît pas de retours. »
Admettons.
Et si ceux qui en venaient se définissaient par l’exacte
teneur de la distance qui les en sépare ? « Dis-moi, de quelle ville
es-tu ? Dans quelle distance de ville te tiens-tu et peut-on te
tenir ? – Je ne sais pas, dit le souvenir du grand-père. – Mais
dis-moi au moins quelle est la couleur des façades de cette ville. – Je crois
que c’est la cendre, assurément, celle de l’exil. »
Ainsi je ne peux parler de
l’Est qu’en creux, et ce nom de ville, que je tiens dans mes paumes comme une
amande vide, je ne peux m’en saisir pour m’y projeter, pour m’y protéger. Je
sais bien pourtant qu’il n’y a pas, là-bas, qu’une terre brûlée. Que la vie a
poussé. Qu’il y aurait à voir et à dire. Je pressens bien les passants, la
rumeur des cafés, telle école fameuse. Mais c’est là un tout autre nom de
ville. Celui-ci, je pourrais, à la limite, apprendre à m’y rendre, et, pour
commencer, à le prononcer. Woudj, comme le bateau, car je sais au moins cela,
que c’est un drôle de nom pour un lieu enclavé. Pas si étrange, cependant, si
on pense aux courants humains qui ont fui cette enclave, parfois, rarement, par
les chemins terrestres. Car au ciel « da liegt mann nicht eng » et un
pin pour chacun en mémoire ici-bas. Chut. Le bateau fait un écho te laissant
interdite… Fuyant Lodz, il a fallu quitter cette demeure paisible, embarquer,
et les courants, ça ne souffre pas l’inverse.
Il est certainement possible de connaître Lodz, comme il est
possible d’arpenter ses rues, d’y lover un quotidien de façon presque
mécanique. Ces habitants là tiennent sa substance. Ils peuvent parler de Lodz. Ils peuvent parler ce nom. Moi, je tourne autour, je
tourne autour de cet Est, je le questionne par voies indirectes, par d’autres
catégories.
Quand, quel, combien, action,
passion, relation, possession, position, substance. Prédiquer, mauvais
jeu de mot, accuser.
Quand : Avant ou après le
désastre ? Avant ou après avoir inventé le mot désastre ? Après l’avoir traduit ? Avant toute
traduction possible ? La date de l’exil.
Qualité : Teneur indicible du nom
Lodz dans nos bouches. Prononciation difficile. Maladresse de ma langue.
Quantité: Combien dans le ciel
« pas serrés » ? Pèse-t-on la fumée ?.
Action : Dissipation-purgation, par
douce destruction des zones mnésiques incriminées. C’est fait et cela n’est pas
réparable. Cerner cet oubli.
Passion : Pas de passion. Pas de
douleur (non, non). Comme si ce nom n’était pas altérable. Je ne sais rien des
remous actuels de cette ville, de sa jeunesse, de ses enfants, des oiseaux
qu’on y trouve dans les parcs.
Relation : Silencieuse présence,
distance cristallisée.
Possession : Confort de l’Ouest,
restaurants après la guerre.
Position : C’est l’Ouest à présent.
Seul l’Ouest à présent.
Substance : je l’accuse de ne pas
avoir de substance.
Comment, cette ville, puis-je l’accuser de ne pas avoir
de substance, là même où je lui donne tant d’attributs? C’est qu’elle ne
se donne que comme l’oubli d’un substrat, d’une terre ferme et lourde de noms,
d’histoires, d’ancêtres. De « chaumières », on dit toujours
chaumières.
Car c’est là le mystère de Lodz, ce qui la fait imprenable et
rend tout trajet impossible : il y a tant de mots à dire, qui ne se
greffent sur aucun dit, qui ne se posent sur aucune lande.
Alors sommes-nous devenus les
« stalkers » de ce nom, que nous parcourons d’Ouest en Est, espérant
trouver ce que nous ne pourrons jamais reconnaître ? Folle errance,
fol héritage de notre peuple. Errants de grands chemins,
« lebenslangliche Reise, wie zwischen Planeten ».
Alors, nous qui n’avons pas de
mémoire, qui n’avons aucun dit, ne nous reste-t-il que l’errance, toujours, et
la possibilité d’usurper des archives qui ne sont pas les nôtres ? Car sur
mon piano, j’ai encadré la photographie de trois personnes près d’une voiture.
C’est en Pologne, certainement pas à Lodz. La femme doit… oui, elle doit
ressembler à mon arrière grand-mère. Les hommes doivent …oui, ressembler à mon
arrière grand-père. Je les regarde et leur souris comme à des ancêtres. Archive
trouvée sur Google. Errance des colonnes de liens, comme terre symbolique. Mais
tous les liens disent et aucun ne parle. En choisir un, l’essayer, essayer de
voler l’image mortuaire. Des
liens, nul lieu.
Pas de substrat, pas de terre où à défaut de connaître des
chemins, nous pourrions nous orienter. Un des points cardinaux reste manquant.
Et j’accuse des neuf autres catégories, enfant en mal de
cadastre, en explorant ces liens - à défaut d’une terre fertile - le nom de
Lodz.
Terre fertile où poussent des
colchiques - Herbstzeitlose – que nous, les enfants de bien après, ne savons pas
reconnaître, et ne cueillerons pas.
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