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.. ..Çà y est, je suis dans l’antre de
Lisbonne et je sens bien que je repousse le temps et l’espace. Je fais semblant
d’être occupée par les vitrines, oh tiens, un oiseau, oh tiens un coq, oh tiens
une carte postale… en réalité j’ai envie de pleurer. Les fils du
tramway, la grande avenue qui mène au Taje, la place Pedro IV où l’on vend des
barres, cette lumière lusitanienne unique et magique qui panique mon appareil
photo et me trouble, le fado qui émane de la charrette installée sur la rue
pavée et je me sens flottée, … cette avenue, j’y étais il y a très longtemps.
Saudade.
Alors que je m’engage dans la Rua
Da Magdalena, une mélodie doucereuse s’échappe d’une fenêtre et en français
« embrasse moi quand tu voudras » et se propage dans la rue pentue.
Une mélodie venue de la façade en azulejos vert anis. Enchantée. C’est ma dose,
mon fix, qui m’assure que je suis touchée par le divin.
Devant moi, une église. J’entre
et cherche la cicatrice de Jésus. Besoin de calme. Besoin d’entrer dans la
plaie pour me rassurer. Pour me lover. IN OMNEM TERRAM EXIVIT SONUS.
C’est à l’église des Martyrs que
je finis par pleurer. Est-ce l’orgue démesurément grand ? Est-ce le
poignard planté en pleine poitrine de je ne sais plus quelle Sainte? Le cadavre
de Jésus ? Les peintures vert anis comme les azulejos de tout à
l’heure ? Les relents des Abattoirs de la veille ? Le sang ? Emotions
identiques. Je suis apaisée. Comme cet ogre que je ne comprends pas et qui ne
me comprend pas mais qui me réconforte et me hante à la fois. Qui me fait
grandir. Me fait aimer et rigoler. Les voix à l’unisson m’extraient de ma prise
de poul émotionnel. Il est 16 heures, l’office a commencé. Entre deux larmes,
j’ai tout de même aperçu ce beau lusitanien qui a l’air aussi bouleversé que
moi. Tout bien réfléchi, l’empathie et la douleur commune, j’ai déjà donné, je
m’en vais. J’ai le Couvent à visiter, çà tombe bien, la quête a commencé.
Mon menu est fait de pasteis de
nata et de poulpe grillé. Essentiel. Ici je suis italienne, je suis espagnole.
Un bougre – probablement pris d’une drague intempestive me prend même pour une
américaine. Ben voyons… Peau caramélisée, cheveux noirs, yeux olives
portugaises : question Amérique, il a dû lire mes atomes et rend hommage à
mes ancêtres. On drague les fonds marins, on fait ressortir les vieilles Caravelles… Le bougre avait vu loin.
Je serai bientôt à la Boca do
Inferno pour voir les vagues impétueuses tester la fidélité des rochers,
s’éclater sur eux pour les broder, les ciseler, les ronger. Et qui sait, peut-être
aurais-je l’audace, un coup de saudade, de me laisser emporter, comme le veut
la légende. ..
Pour l’heure, je reconnais le
décor que Tarkovski a choisi pour « Nostalghia » : o Convento do
Carmo. Captivant. Je cherche le trésor - je ne peux pas m’en empêcher - et je
le vois là devant moi : cet ange splendide qui me séduit de son vanitas
vanitatis qu’il tient délicatement dans ses mains. Il m’envoûte. S’il n’était
pas de marbre, je lui ferai bien l’amour. Façon de parler. Façon de prier
aussi.
L’océan termine la vue imprenable
sur ambitions secrètes que j’ai depuis le Muinho Don Quixotte. Ici, je ne flotte
pas, je vole. L’océan me captive, me subordonne, me ravit. Il m’appelle. Je
voudrais m’y noyer. Me laisser faire. Me laisser faire.
Ici, pas de ‘vague puissante et
froide qui engouffre en elle mon aptitude au bonheur’… ici, c’est l’endroit de
la certitude et de l’acceptation.
Deux gâteaux au chocolat ne sont
pas de trop. Une vue pareille, il faut bien se consoler. Je les partage avec F.
et M. aussi gourmands que moi.
Dans les rues étroites et bondées
de Sintra, je trompe un pastel de nata pour un travesseiro. Le jeu n’en valait
vraiment pas la chandelle. M. danseuse et cousine de sang parcourt
le monde et collecte les amants (et les trucs qui font de la musique quand il y
a du vent) de chaque pays. Avant de nous quitter, elle me conseille d’en faire
autant. Je redécouvre M. Nos similitudes nous amusent.
J’ai toujours eu un faible pour
les relations longue distance et éphémères : je saisis les voyages pour
stimuli, le théâtre pour défier l’ennui, les ogres et les handicapés du
sentiment pour amants--- je veux dire--- question éphémère, ma définition est
complète ! Relation en pointillé, relation en apnée, en suspense et sans
contrariété. Une relation faite de toutes mes citations pour chaque occasion
créée. Un amant qu’il ne faut pas voir trop souvent sous peine de s’y attacher,
pas trop longtemps sous peine de s’y habituer (faire les choses par habitude
c’est les faire en mourant un peu). Un amant à étudier pour mes contes
sociologiques. Un amant à enregistrer. Un amant à aimer. Un amant à éliminer.
Un amant à dépecer. Un amant à entreprendre quand, là, entre les jambes, le feu
fait rage comme un incendie qui chaque été ravage les montagnes de la Lusitanie.
Un amant que je quitte à l’instant pour exciter le désir qui meurt d’envie. Un
amant à qui l’on ne donne pas tout le premier soir et s’il ne revient pas tant
pis pour lui. Tant mieux pour moi. Comportement repère comme l’ange-à-la-vanité
l’est pour ma vérité. J’aime çà.
Et je me sens bateau, mieux, Caravelle,
qui ne s’ancre pas par mesure de sécurité - sous peine de rouiller. Une
Caravelle que le gout de la conquête démange, que la violence des remous
ravage, que les entrailles menacent d’hémorragie quand elles ne sont pas
convenablement servies.
Je l’avoue, au fil de mes
investigations anthropologiques, j’ai failli et j’ai abandonné mes voiles et
mon cap pour quelque matelot de pacotille se prenant pour un Captitaine. Un
matelot tremblant qui a peur de prendre le large, un petit bonhomme qui a lu Lobo
Antunes, Vasco de Gamma - qui sait, Pessoa - tout au plus parcouru Les Lusiades en français et n’a pas
compris Camoes.
Mais n’est pas Vasco de Gamma qui
veut. Et l’océan portugais n’est pas la Garonne. Il ne se prend pas à la légère
et ne se prend pas à l’éphémère. Il se prend à bras le corps prêt à défier la
Boca do Inferno, prêt à dépasser le Cabo da Roca pour changer le cours de
l’Histoire. C’est l’indien de Girodet, c’est l’érotisme inconsolable du
Caravage, c’est un putain d’amant, c’est un conquérant. Mon amant portugais est
bel et bien ce capitaine que rien n’arrête à la première bourrasque. Pris par
la tourmente, il reste épris et engagé. Il navigue avec poigne sans lâcher
prise. C’est comme cela que l’on prend la Caravelle. Il ne redoute pas de
s’exploser contre le rocher, il sait qu’il va droit devant avec sa bien aimée,
jusqu’au port où elle sera amarrée. Il ne me laisse pas fuir ou m’engloutir. Il
me tient. Il me guide. Il me soigne. Il m’agite. Et à moi de le diriger vers le
nouveau continent… C’est bien çà non ?
E com o F. e a M., cruzando os
meandros Góticos de Sintra, que nós confrontamos nossas definições do Romanticismo.
Cace a natureza, volta ao galope. Eu gosto das curvas tortuosas e acres de uma
estrada sinuosa perdida na floresta. Eu gosto da névoa que tolda os rastos
entre céu, pedras e oceano majestoso, solene, furioso. Eu gosto do medo de
estar destruída e mastigada, eu amo este amante esquecido. Eu gosto os acordos
torturados por uma guitara e a bass que penetram em meus órgãos internos pra
questionar e fazer vibrar o átomo a meus antepassados. Eu gosto do calafrio e o
tempo-ritmo rouco e os acordos dissonantes. Eu gosto da chuva. Eu faço
finalmente nesta vida cotidiana o que eu crio na cena : meu eu afundo, violento
e provocador.
Le radeau de la méduse ne me fait
plus rigoler. Delacroix est mignon, le compte rendu, le coûte que coûte, le
« moyen du bord », la survie j’ai déjà donné. A présent je file
m’engager dans ce bleu troublant, ce noir perturbant et cette lumière qui
n’existe nulle pas ailleurs, même pas dans la flamme de De La Tour, dans le projecteur
et le calcul d’Alekan, dans la spiritualité de Girodet, dans le pigment de
Manet, dans le cœur du prophète et pas tout à fait encore dans l’œil de la
chair de ma chair.
Ah ! L’océan, le fado, le
memento médiéval, l’impétuosité romantique, c’est moi. J’avais oublié. Le rideau
fermé, c’est encore moi.