Qui est Jon Mayer ? Certains répondront avec
ironie qu’il s’agit du pianiste le moins connu parmi ceux qui ont enregistré
avec John Coltrane. Mais on peut également prendre le contre-pied
et dire que Jon Mayer fait justement partie de ces rares pianistes à
pouvoir se vanter d’avoir un jour enregistré avec le génial
saxophoniste. La vérité, c’est que Jon Mayer n’a pas eu la
carrière qu’il méritait. Après une longue absence pour
des raisons personnelles, le pianiste refait surface seulement dans les années
90 et, aujourd’hui, Jazz in Marciac propose à son public, pour la
dernière session de ce printemps, de (re)découvrir cette perle
rare du jazz.
Le premier set de ce concert est véritablement l’occasion d’apprécier
l’œuvre d’un musicien oublié. Dès le début, le pianiste
nous bluffe : il joue avec une aisance inouïe. C’est un artiste à
peine croyable, à la musicalité délicate et réfléchie
: des accords comme des caresses, une finesse de toucher et un délié
proprement miraculeux. Mélodiste renversant, Jon Mayer joue tout en
retenue et l’épure prime toujours sur l’esbroufe technique. Chaque
note compte : un délice ! De plus, l’homme est doué d’une présence
scénique détendue et chaleureuse. Le contrebassiste Darryl
Hall et le batteur Steve Pi lui apportent leur science euphorique des rythmes
tout en lui laissant le temps de se positionner en temps que leader. Avec
ce trio, Jon Mayer donne son meilleur, renouvelant son style de percussion
modale mais retrouvant aussi des harmonies subtiles. C’est un musicien complet
qui swingue en souplesse comme on l’attend d’un jazzman. Le pianiste
conserve tout au long du concert une grande sobriété. Une tenue
de route qu’on apprécie justement pour son classicisme et son efficacité.
Pour le second set arrive Grant Stewart, l’invité spécial,
et c’est un tout autre concert qui commence. Nouveau répertoire :
c’est la musique du saxophoniste qui prend le relai. Cependant, ce
changement de programme n’est pas incohérent car Stewart et Mayer
partagent la même culture bebop. Tous deux sont considérés
par les spécialistes d’un petit cercle de jazz new-yorkais comme des
« purs » vis à vis d’une musique exigeante et savante.
Le problème c’est qu’ils ne la jouent pas de la même façon.
L’aisance du saxophoniste à s’exprimer dans cet idiome témoigne
principalement de puissance et d’éloquence alors que Jon Mayer donne
un modèle de discrétion et de sensibilité dans l’accompagnement
sur d’autres thèmes que les siens. D’où un certain déséquilibre
dans lequel le saxophone prend le dessus sur le piano et l’étouffe.
C’est du moins ce qui se dégage à l’écoute de cette
seconde partie : une présence imposante du saxophone, une chaleur
dans la sonorité, une autorité dans le discours, une force
dans les lignes, un souffle qui porte les phrases dans toute leur envergure…et
un piano que l’on n’entend pas assez.
Le contraste entre les deux sets de cette soirée était trop
important pour dire que nous avons assisté à un seul et même
concert. Il y a eu deux parties dans lesquelles chacun a présenté
sa musique. Jon Mayer et Grant Stewart évoluent dans un univers
be-bop dont les références renvoient au passé, mais
la façon de les exprimer diffère. Dans l’une ou l’autre formule,
la paire rythmique Darryl Hall-Steve Pi est de toute évidence à
la fête mais en quartette, le puissant saxophoniste fait oublier le
pianiste, sideman discret et génial. Cette soirée peut donc
se résumer ainsi : rencontre improbable entre un extraverti et un
introverti. Comme souvent dans ce cas de figure, c’est le premier que l’on
remarque mais le second gagne à être connu.
Frédéric Gendre