"And I can feel
One of my turns coming on
I feel
Cold as a razorblade
Tight as a tourniquet
Dry as a funeral drum." (Roger Waters)
Tous les ans, au mois de mai, j'invitais des copains à la maison pour ma fête. Pourquoi pour ma fête, et pas pour mon anniversaire? Parce que celui-ci tombe en juillet, et allez inviter des copains de classe en juillet, vous...
Les premières années, dans ces cas-là, on invite un peu au pif, ceux qu'on fréquente le plus, ou parfois d'autres. Avec le temps, les envies se précisent, mais parfois on n'ose pas toujours.
Mais cette année-là, j'avais décidé de faire les choses bien. J'étais en 3e, et c'était probablement la dernière fois que j'allais faire cette fête annuelle, alors...
J'avais donc invité mon amour toujours, sa meilleure amie et mon meilleur ami.
Sur le papier, ça sonnait bien, non?
J'avais un micro-ordinateur à l'époque, et j'avais commencé à travailler sur un super programme permettant de former des couples en toute discrétion, au moyen de questions subtiles. Le projet m'emballait bien, et j'avais des super cobayes qui venaient...
Il faut savoir que la meilleure amie de mon amour était la fille la plus populaire auprès des garçons de la classe. Je le sais, j'avais moi-même fait le sondage. Et également, si mes souvenirs sont exacts, la plus populaire auprès de mon meilleur ami.
Bref, tout ceci se goupillait fort bien.
Et puis, patatras, mon micro est tombé en panne. Et vous savez ce que c'est, les réparations informatiques, c'est souvent interminable, bref mon micro serait indisponible à la date fatidique.
En fait, je dois avouer que j'ai été soulagé. Mon programme n'était pas facile à concevoir, et puis je n'étais pas si sûr que ça fonctionne bien, finalement ce serait plus simple comme ça. Au bout d'un an et demi, après les événements narrés dans l'épisode précédent, je n'étais plus trop dans ma phase 1.
Non, j'avais juste envie de profiter de cette belle journée de mai. Et puis, pourquoi s'enfermer quand il fait si beau?
Mon ami arriva la premier, et nous nous communiquâmes un peu de trac. Oh, rien de bien méchant, mais nous étions soudainement rattrapés par les possibles (ah la la, saleté de possibles...). Nous savions qu'il était hautement improbable qu'il se passât quelque chose cet après midi-là. Mais c'était possible. Et rien que ça, ça nous énervait un peu.
Et puis elles arrivèrent, alors tout de suite, ça allait mieux. Confrontées au réel, ces notions de probable et de possible n'étaient plus d'actualité.
Mais ça n'alla pas mieux bien longtemps, car elles furent fort dépitées d'apprendre que mon ordi était en panne. Ce qui me surprit un peu, car au départ je m'imaginais que le plus dur serait de les mettre devant un écran.
Elles furent fort dépitées, et le firent savoir. Et nous eûmes soudain l'impression que nous n'étions que des accessoires.
Le reste de l'après-midi fut un calvaire, car les deux filles furent odieuses du début à la fin.
Notre énervement revint assez vite, surtout chez mon ami, car moi, j'étais plutôt abattu.
Ce fut un après-midi merdique, et mes invités repartirent.
Pour moi, ce fut un choc. La fille que j'avais idéalisée pendant près de deux ans, l'amour de ma vie, s'avérait n'être qu'une gamine. Et moi, je me sentais ridicule. Et pas terrible. Voilà. De toute évidence, je n'aimerais plus jamais, et je mènerais une vie de merde.
Mais je ne leur jette pas (plus) la pierre. Vraisemblablement, cet énervement préliminaire que nous avions ressenti, elles aussi avaient dû l'expérimenter. Et, à plusieurs reprises, j'ai eu l'occasion de constater que quand on se sent stressé, ou piégé, et qu'on ne sait plus comment s'en sortir, alors on peut faire de grosses conneries. Quand on se sent comme un rat prisonnier de sa cage. Tout peut arriver. L'explosion est imminente, et ça peut donner vraiment n'importe quoi. Des trucs inexpliquables, étranges et/ou inexcusables.
Ce jour-là, c'était leur tour, plus tard ce serait le mien.
Et puis il y avait cette deadline, cette fin d'année scolaire. Nous n'allions pas dans le même lycée. Nous n'allions peut-être pas nous revoir. D'où une certaine tension. Un mois et demi plus tard, je suis allé une dernière fois chez mon meilleur ami, et nous fûmes odieux l'un envers l'autre. Comme s'il fallait absolument tout casser, pour ne rien regretter après. Cela nous vint naturellement, sans réfléchir, comme une évidence. Peut-être s'était-il passé la même chose dans la tête de mes invitées?
Moi, je changeais de vie. Je quittais un collège de prolos pour un lycée de bourges. Changement de monde.
Je ne m'attendais plus à rien, je ne pouvais plus espérer l'amour, mais j'allais vers l'inconnu avec l'espoir que ça ne pouvait pas être pire.
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