Les Marquises : Lost Lost Lost
Only Ghosts / La Terra Trema / Sound And Fury /
This Carnival Of Lights / Comme Nous Brûlons / Terrible Horses
Les
Marquises. Etrange lieu pour une rencontre entre deux français et un
américain. Cette délocalisation est pourtant à l’image de la musique qui en
découle.
Au départ de tout, il y a Jean-Sébastien Nouveau, de Immune
et Recorded Home, qui envisage
d’écrire un disque plus rentre dedans que ce qu’il peut faire sur ses autres
projets. Un besoin de se recentrer, se ressourcer, ressentir qu’à côté d’un
esprit et de démons rarement dociles évoluent un corps, des muscles, du sang…
Un besoin de laisser la parole à sa chair d’où naîtront les maquettes de six
chansons.
En quête d’un batteur qui le sortirait de son univers, il
fait appel à son ami Jonathan
Grandcollot. Alors que le duo
avançait bien, Jean-Sébastien découvre l’œuvre torturée et passionnante de
Henry Darger et y puise l’énergie nécessaire à son travail. Les tableaux
faussement enfantins du peintre et écrivain américain hanteront alors les
complices qui n’auront de cesse de donner du relief à des titres déjà bien
secoués.
Pour la voix, afin d’offrir une dimension supplémentaire à
une musique déjà ambitieuse, Jean-Sébastien
contacte Jordan Geiger,
fragile leader de Minus Story, ce
grand groupe de folk-rock américain auteur de quatre albums intenses et
fiévreux, dont l’increvable No Rest For
Ghosts que Jean-Sébastien écoute de façon obsessionnelle en même temps
qu’il travaille sur ce projet.
C’est en terrain (presque) neutre qu’aura lieu la rencontre,
sur Les Marquises, ces îles que Jacques Brel a magnifiées et que Gauguin a
célébrées.
La collusion de tous ces univers, à la fois graphiques,
littéraires et musicaux, est parfaitement tangible dans ce sublime Lost Lost Lost, tant on y retrouve
l’extraordinaire science de Jean-Sébastien à élaborer des univers sonores stratifiés,
denses, passionnants. A l’électronique et aux boucles si familières viennent
s’apposer de plus grandes couches organiques qu’à l’ordinaire, par le
truchement d’un orgue loqueteux ou d’une guitare souriant dans l’agonie.
L’apport de la rythmique incandescente de Jonathan, qui
tient autant du toucher gracile et surpuissant de Max Roach que de la folle
liberté de Tony Allen, donne une profondeur de chant incroyable à cette musique
déjà si escarpée. L’impression de fuir dans un labyrinthe sans fin nous étreint
dans l’instrumental « Comme nous brûlons », ou au contraire on
s’adonne à danse de Saint-Guy sur « Sound and fury », morceau qui
louvoie autant qu’il coule d’entre nos oreilles.
L’apposition du chant si particulier et habité de Jordan
Geiger complète ce tableau, Jordan qui transcende littéralement les paroles de
Jean-Sébastien sur l’immense « Only Ghosts », thème vénéneux et
insaisissable qui ouvre de façon magistrale ce premier six titres qui augure
d’un avenir passionnant. Même en terrain conquis, sur la ballade folk
désincarnée « This Carnival of lights », le chanteur soigne ses
plaies et celles de ses hôtes, avec ce chant irréel si caractéristique, faisant
siens ces mots douloureux.
Restent les textes, justement, parfait équilibre entre
phrases acérées et méditations oniriques, jamais abscons, mais jamais conquis,
à l’image des îles convoquées sur ce projet. Ou quand la luxuriance de la forêt
dissimule le poison de la plante.
Ainsi, marchant sur les pas de James Lavelle et son hydre
U.N.K.L.E., Jean-Sébastien Nouveau livre, avec Les Marquises, six titres
époustouflants de maîtrise, ayant trouvé en Jordan Geiger et Jonathan
Grandcollot les complices parfaits pour fourbir une musique aussi personnelle
et habitée, d’un niveau tout à fait exceptionnel qui place sans coup férir Lost Lost Lost au centre d’un triangle
dont les extrémités seraient occupées par The
Captain is dead let the drum corpse dance de Minus Story, The Good The Bad
and The Queen et l’unique album solo de Mark Hollis. Mais surtout, le lyonnais
a considérablement musclé son langage et livre ici sa musique de loin la plus
frontale. Lost Lost Lost est un
premier pas majuscule pour un projet dont il faut impérativement retenir le
nom.
Christophe Leiciagueçahar