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La beauté et le talent peuvent-ils être massivement reconnus sans le concours d’une autorité ?
Dans sa chronique hebdomadaire sur France Culture, Caroline Eliacheff a
relaté, le 20 janvier 2009, une amusante expérience dont elle a dit
qu’elle a été réalisée par un journaliste du « Washington Post » le 12
janvier 2007. Dans une station de métro de Washington, un violoniste
blanc d’une quarantaine d’années joue du Bach et du Schubert, l’étui de
son violon ouvert à ses pieds pour solliciter la générosité des
passants. À cette heure de grande affluence, les gens passent pressés
et c’est tout juste s’ils jettent un œil au musicien. En 45 minutes,
sur un millier de personnes qui ont défilé, on en compte 27 qui ont
versé de l’argent pour un montant d’environ 32 dollars, et sept qui se
sont arrêtées dont un enfant de trois ans, vite enlevé par sa mère qui
n’avait pas que ça à faire. Une seule femme s’est attardée car elle
avait reconnu le violoniste. (1)
Livrée à elle-même, la beauté méconnue
Qu’a donc d’originale cette scène banale de rue où un musicien fait
élégamment la manche en faisant profiter les passants de son talent,
faute de pouvoir l’exercer dans une salle de concert ? Le violoniste
n’était pas n’importe qui, mais un artiste réputé, Joshua Bell que se
disputent les plus grandes salles de concert du monde. Trois jours
auparavant, il avait joué à Boston devant une salle comble où le prix
moyen d’une place était de 100 dollars. Il avait dans le métro exécuté
des morceaux comme « la Chacone » de Bach et « l’Ave Maria » de
Schubert. Son violon était un stradivarius valant 3 millions et demi de
dollars.
Alors pourquoi cette prestation dans le métro ? Le Washington Post
voulait savoir si la beauté resplendissait tellement qu’elle était
aussitôt reconnue, sans mise en scène ni médiation autre qu’elle-même,
telle Vénus dans sa coquille naissant sur l’océan. Force est de
reconnaître que non ! Si l’on excepte un enfant et une poignée de
passants, aucun cercle spontané ne s’est formé autour du violoniste.
Les quelques dons consentis sont moins un hommage à la beauté qu’un
geste de compassion envers un artiste mendiant. À la décharge du
millier de passants, il faut admettre que l’heure et le lieu ne se
prêtaient pas à une attention particulière à la beauté. Préoccupés de
rendez-vous et d’engagements divers, les gens avaient l’esprit
ailllleurs, vaquant à leurs occupations ; d’autre part, l’acoustique
d’un couloir de métro avec sa cohue n’est pas la meilleure pour servir
la sonorité d’un violon, fût-il un stradivarius, et la station debout,
non plus d’ailleurs, pour écouter.
La médiation d’une autorité
Il n’empêche tout de même que l’expérience montre que livrée à
elle-même, la beauté reste imperceptible à la plupart des gens. Pour
s’imposer, elle paraît devoir recevoir le concours d’une autorité à
laquelle la foule se soumet.
Seul dans le métro, le violoniste est privé de toutes les apparences et
de l’apparat de l’autorité. Surtout, il est victime du raisonnement
implicite que se font les passants en s’appuyant sur une hypothèse non
démontrée car tirée des idées reçues, et nommée pour cette raison « hypothèse autovalidante » : 1- un grand violoniste ne se produit pas dans le métro ;
2- or, ce violoniste-ci joue dans le métro ; 3- donc il n’est pas un
grand violoniste. À cette hypothèse s’en associe une autre : 1- seul un grand violoniste est capable d’interpréter magnifiquement un morceau de musique ;
2- or ce violoniste de métro n’est pas un grand violoniste ; 3- donc,
son interprétation ne peut être magnifique et ne mérite pas d’être
écoutée.
Ainsi, ce qui fait un grand violoniste ne serait pas la qualité de son
interprétation, mais les indices environnementaux qui le désignent
comme grand : la salle de concert, son habit noir traditionnel,
l’entourage de l’orchestre et de son chef, le prix des places, les
affiches qui ont annoncé le concert. Stanley Milgram a étudié l’effet
du décor sur la soumission d’un individu à une autorité : un
laboratoire avec des appareils et des chercheurs en blouse blanche
dressaient pour le sujet étudié l’uniforme de l’autorité universitaire
légitime, adonnée à la noble tâche de la recherche. Il a noté un
fléchissement du taux d’obéissance lors d’expériences conduites dans
des bureaux ordinaires sans aucun lien avec l’Université : les sujets
obéissants sont tombés de 65 à 48 %. (2)
La médiation du groupe
Une seconde médiation manque au violoniste du métro : c’est la faveur
d’un groupe. Aucun cercle ne se forme pour l’écouter quand trois jours
auparavant, le même violoniste avait joué devant une salle comble. Le
groupe exerce lui aussi une influence sur l’individu à son insu et à
son corps défendant. Solomon Asch en a étudié les effets dans les
années 50. La leçon majeure qu’il a tirée de ses expériences, est que
personne ne sort indemne d’une confrontation avec l’opinion d’un
groupe, fût-elle absurde : ou l’individu fait sienne cette opinion,
même contraire au témoignage de ses sens (Ils sont 36,8 % !), ou il la
rejette mais en restant rongé par le doute, ne pouvant croire avoir
raison tout seul contre tant de gens. (3)
Ainsi, la pression de l’autorité et celle du groupe agissent-elles
conjointement sur chaque individu pour l’amener éventuellement à
reconnaître comme beau ce que seul il aurait dédaigné.
"Le leurre de l’argument d’autorité" et "le leurre de la pression du groupe"
Seulement, on voit tout de suite le danger auquel s’expose l’individu
soumis aveuglément à l’autorité et à la pression du groupe. Autorité et
groupe peuvent ne pas être toujours éclairés et même défendre carrément
des représentations absurdes, malveillantes ou laides. N’importe, une
majorité de gens, soumise à ces deux instances extérieures de décision,
les adoptera sans broncher. Marcel Duchamp en a fait la démonstration
avec ses « ready-made », si innommables qu’ils ne portent pas de nom en
français : même un urinoir placé dans une galerie ou un musée
peut retirer du lieu de son exposition l’aura d’une œuvre d’art et la
considération déférente d’une majorité soumise aveuglément à l’autorité
ou à la pression d’un groupe. On n’a pas cessé de voir par la suite,
dans diverses expositions, des tableaux noirs, blancs ou seulement
barrés à l’oblique d’un simple trait tiré au crayon recevoir des
visiteurs un hommage pour l’autorité que leur conférait leur seule
présence en ces lieux.
Le paradoxe de Mac Luhan, « Le médium est le message »,
en reçoit, lui, une nouvelle signification. On savait déjà que peu
importent les fadaises débitées par une jolie fille ou un beau garçon. Le leurre d’appel sexuel
qu’ils représentent, exercent une telle fascination sur le récepteur
qu’il reste sourd à leurs balivernes. Ici, la mise en scène d’un
violoniste ou d’un urinoir leur confère une autorité qu’ils n’auraient
pas par eux-mêmes. Seulement, quand l’opinion d’une autorité ou celle
d’un groupe ne retirent leur légitimité que de la puissance de leurs
auteurs qui les profèrent, elles deviennent des leurres. Les stratèges publicitaires savent tout le parti qu’ils peuvent en tirer pour manipuler les esprits. « Le leurre de l’argument d’autorité » et « le leurre de la pression du groupe »
permettent, en effet, de décider de ce qui est beau ou laid, au gré du
caprice de ceux qui les emploient à l’insu de leurs cibles.
La chronique de Caroline Eliacheff n’avait pas pour but d’expliciter
les leçons qu’on peut tirer de cette expérience. Elle ne l’a citée que
pour la rapprocher de la manifestation qui allait réunir le 20 janvier
à midi quelques deux millions de personnes devant le Capitole de
Washington pour l’intronisation du nouveau président des Etats-Unis :
« Au programme, rappelait-elle, prestation
de serment sur la Bible, discours d’investiture qu’on attend mémorable,
installation à la Maison Blanche et festivités. Des millions de
personnes ont prévu d’arrêter toute activité pour assister à ce
spectacle de virtuose. Dans un environnement sur mesure, après des
semaines d’attente angoissée, est-il possible que l’intraitable beauté
du monde ne soit pas au rendez-vous ? » Mais, a-t-elle ajouté avec irrévérence, en comparant la solitude du violoniste à la faveur dont jouit Obama : « N’écartons-pas la possibilité qu’un enfant de trois ans demande : pourquoi le roi est nu ? » Paul Villach
(1) Cité, hier 22 janvier 2008, sur AGORAVOX par JéroJérôme : http://www.agoravox.tv/article.php3?id_article=21650
(2) Stanley Milgram, « La soumission à l’autorité », Éditions Calmann-Lévy, 1974.
(3) Paul Watzlawick, « La réalité de la réalité », Éditions Le Seuil, 1978.
source: http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/obama-et-le-violoniste-dans-le-50501
11:07 AM
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