
LEUR GÉNÉRATION...
Ils jouent le rock d’une manière naturelle, sans pour autant renier ou snober les autres styles de musique. Leurs premiers enregistrements sortent souvent en vinyle parce que c’est plus esthétique... Un mouvement rock a éclos il y a environ quatre ans dans la région parisienne, grâce à quelques groupes phares, Naast, Brats et compagnie. Leurs points communs sont aussi évidents que leurs différences, chacun ayant son style, sa sensibilité, son approche. Tous ont du talent et du charme. JBM présente quatre formations ayant chacune un album à son actif, après Plastiscines et BB Brunes (voir JBM n°258) voici les Naast et les Shades.
NAAST
Gustave (chant, guitare), Laka (guitare), Jeff alias Clod (orgue, basse), Nicolas (batterie).
Tout mouvement important naît grâce à un leader. En l’occurrence, ce sont les Naast de Joinville qui ont ouvert les portes. En les voyant, les autres ont eu envie de se lancer, même si ce flash ne fut que le révélateur d’une vocation préexistante. Comme souvent en pareil cas, la chronologie est en phase avec le talent, la qualité. Au départ motivés par l’exemple de quelques expériences contemporaines - White Stripes, Strokes, Libertines ou Hives, entre autres -, les Naast ont développé un style propre, reconnaissable. On en trouve même la trace dans la musique de formations apparues dans leur sillage. Ils représentent ce qui se fait de mieux dans le nouveau rock français. Ce sont de bons musiciens, très énergiques, qui écrivent des morceaux séduisants, à la fois rock et originaux, mélodiques, avec des trouvailles, des paroles intelligentes et poétiques. Leur présentation, mi voyous mi dandys, et leur attitude perçue comme insolente les ont parfois desservis auprès d’esprits chagrins... Les Naast doivent être jugés pour ce qu’ils font, et bien : le rock d’ici et d’aujourd’hui. Les groupes ont souvent des difficultés pour se trouver un nom original. Celui des Naast paraît idéal, à la fois nouveau et mystérieux, sa brièveté suggère une urgence. Serait-ce une anagramme de Satan ? Non, le groupe doit cette appellation à un hasard géographique, les membres fondateurs ayant habité rue Naast ! La première trace discographique n’a de réel intérêt que sur un plan historique. Musicalement, elle n’est pas vraiment représentative. Quoique encore mal assuré, “Don’t Look Back”, emprunté aux Remains, indique tout de même un amour certain pour l’histoire de cette musique, ses racines et ses différents courants, en l’occurrence le rock dit garage (au sens large) et les compilations “Nuggets”. Le morceau a été capté en public au cours d’une série de concerts, un festival sur trois jours baptisé Passe Ton Bac D’Abord, au Gibus du 12 au 14 mai 2005. “Mauvais Garçon”, une décharge d’énergie juvénile et d’électricité marque, en août 2006, le véritable démarrage de la discographie Naast. Disponible en 45 tours et en CD-2 titres, il recèle une mouture instrumentale du morceau qui ne figurera pas sur l’album. Cette option renoue avec une pratique digne de l’âge d’or, quand les Beatles veillaient à ce que les morceaux publiés en simples ne se retrouvent pas sur les 33 tours. Ou quand Phil Spector, afin de laisser tout l’attention se porter sur la chanson principale, en profitait pour la coupler avec un morceau, un instrumental auquel il donnait un titre rigolo... Vient ensuite “Antichambre”. Il faut sortir le livret du boitier cristal pour, l’ayant déplié et tourner, on découvre en entier la photo du groupe. C’est un premier album vraiment captivant avec de nombreuses réussites, “Tu Te Trompes”, “Complications”, “Je Te Cherche”... En fait, les fans connaissent toutes les chansons et n’hésitent pas à hurler les paroles au cours des concerts. Elles ont la simplicité de ce qui paraît évident, naturel, alors que c’est évidemment le fruit d’un travail et d’un talent collégial. Sur scène, Jeff de démène comme un diable derrière ses claviers. Il n’est pas rare de le voir torse nu, à genoux, sans jamais rater un accord ! Sa participation est capitale dans la musique des Naast. Gustave chante, joue et fait le show. Il est capable à tout moment de balancer un solo coruscant à la Dave Davies, ou de sauter dans le public, ou n’importe quelle autre action d’éclat qui lui passerait par la tête. Avec lui, en public, on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre, mais il sait rester smart. On pourrait croire Laka plus discret, erreur : on le voit d’un seul coup s’énerver et entrer dans la transe. Véloce, précis, swing, Nicolas est un phénomène à lui seul. Comme les trois autres, il est aussi grandement apprécié par les filles pour son physique... Bien qu’adeptes d’une approche assez musclée, voire brutale, les Naast n’en sont pas moins attirés par un peu toutes les formes de rock et de pop ; ils apprécient notamment le travail de Brian Wilson ou Burt Bacharach, ce qui ne devrait pas manquer de les aider pour la mission qu’ils ont récemment acceptée : composer la musique d’un dessin animée.
Gustave : Nicolas et moi sommes voisins. Je le connais depuis qu’il est arrivé à Joinville. Enfants, nous jouions au foot dans la rue. Fin 2003, nous vient l’envie de faire du bruit. Puis de l’organiser. Nous avons tous les deux eu une éducation musicale, ayant été inscrits au Conservatoire de la ville et ayant également pris des cours particuliers. Nicolas est un très bon batteur. Pour faire de la musique, il faut savoir jouer de son instrument, j’en suis convaincu. Mais en évitant la démonstration. Le plus difficile, c’est faire quelque chose de simple. Nous formons un duo guitare/batterie, pour une dizaine de concerts. Le premier a lieu le 4 mai 2004, dans un café à Châtelet [quartier central de Paris, dans le 1er arrondissement], au Cruiscan Lan. Les futurs Brats et les futures Plastiscines sont dans la salle. Personne ne se connaît encore vraiment mais tous ceux qui sont là vont former des groupes. Les Plastiscines sont présentes parce que, les ayant croisées au concert des Vines, nous leur avons proposé de venir nous entendre. Nous passons là où on veut bien de nous ; à l’aumônerie catholique de Sain-Maur-des-Fossés, par exemple, puis au Bar3 [3 rue de l'Ancienne-Comédie à Saint-Germain-des-Prés] où il commence à y avoir du monde. Le répertoire mélange nos compositions à des reprises comme “Gloria” (Them), “You Belong To Me” (Elvis Costello), “Mystery Train” (Junior Parker/Presley), du Velvet Underground... Les reprises permettent à la fois d’étoffer le répertoire et de comprendre comment se forme une chanson. Cela donne des repères. Et puis vient l’été, je réfléchis et je me dis qu’il faut aller plus loin. Alors je demande aux deux camarades qui nous sont le plus proche, à la fois sur un plan géographique, musical et amical, de rejoindre le groupe.
Laka : J’habite derrière chez Gustave et Nicolas ; Jeff juste un peu plus haut. Nous allons voir chacun de leurs concerts. Alors que je suis encore en vacances sur la côte d’azur, Gustave me téléphone et me dit qu’il s’est acheté une Telecaster blanche et du coup propose de me prêter son autre guitare pour que je puisse jouer avec lui. Jeff est déjà là en tant que bassiste. Une guitare électrique, je trouve que c’est cool : avant, j’avais juste une acoustique !
Gustave : Nous jouons pour la première fois à quatre, au Bar 3, le 24 novembre 2004. Les Brats sont au même programme. Ils viennent de la même banlieue que nous [Saint-Maur près de Joinville-le-Pont dans le 94]. Niki, chanteur des Brats, est un pote du lycée D’Arsonval.
Laka : Youri, batteur des Brats, est dans le mien, à Condorcet. [Les deux lycées se trouvent à Saint-Maur.] Toute la bande fait beaucoup de roller. [La bande comprend aussi Maxime, Somz, Pony, Hugo, etc., tous piliers de la nouvelle scène à un titre ou un autre.]
Gustave : Au lycée, il n’y a pas grand monde qui écoute la même musique que nous. C’est un vrai choix qui nous vaut d’être détestés par les partisans des autres styles, genre nu-metal ou je ne sais quoi ! Nous aimons les Stooges... Nous séchons les cours pour jouer du MC5 chez Niki. Quand nous nous retrouvons à la récré, il me fait écouter un bootleg des Doors ; de mon côté, je lui fais découvrir un truc inédit de Led Zeppelin... Ce n’est pas vraiment une concurrence, plutôt une émulation. Quand l’un dit : “Moi je vais faire ceci” ; l’autre rétorque : “Moi je ferai cela”... Il faut voir Niki danser dans la cour du lycée ! Le reste du monde vit en 2003 ou 2004 mais nous voulons appartenir à une autre époque... Pour les concerts, les Naast rameutent le plus possible, les copains d’école, de roller, etc. Il y a toujours énormément de monde. Cela fonctionne aussi grâce à internet, aux blogs... Des critiques rock s’intéressent. Ils nous voient reprendre “Who Do You Love” et cela les amuse qu’une génération qui a 16 ou 17 ans danse sur du Bo Diddley ! Nous jouons au Triptyque (avec Patrick Eudeline) puis au Gibus ; faisons des maquettes avec Yarol Poupaud. Lui et Nikola Acin nous font découvrir de nouvelles musiques. Au Milliardaire nous chantons pour la première fois en français. C’est une volonté d’honnêteté, de meilleure communication, et de simple logique.
Laka : Au tout début, je suis encore réticent. Je n’ose pas. Le premier concert passé, je n’ai plus du tout envie de revenir à l’anglais !
Gustave : À nos débuts, nous écoutons les White Stripes, les Stooges mais aussi Ronnie Bird, les 5 Gentlemen... [Le 9 septembre 2005, au Gibus, avec pour premières parties les Shades et les Brats, les Naast interprètent tous leurs morceaux en français.] Au printemps 2006, nous participons au festival Passe Ton Bac D’Abord, au Gibus. C’est la première fois qu’on nous enregistre. L’écoute nous donne envie de mieux jouer ! Après l’été, Philippe Manœuvre organise les Rock’n’Roll Fridays au Gibus. Là, c’est toujours blindé de monde mais avec des gens que nous ne connaissons pas. Il y a comme un effet boule de neige. Le truc grossit... Beaucoup de maisons de disques viennent nous voir mais seule les gens de Source, Philippe et Bertil Ascoli, parlent vraiment musique. La signature du contrat prend pas mal de temps du fait que nous ne sommes pas majeurs. À la mi-février 2006, les papiers enfin signés, nous nous rendons au studio Acousti, à Saint-Germain. Le rêve devient réalité. Il y a là un orgue Hammond... Nous allons enfin faire quelque chose de vrai, qui va rester. Nous enregistrons jour et nuit pendant deux semaines. [L’album, “Antichambre”, est supervisé par Julien Delfaud.] Nous abordons ensuite des salles de concert plus importantes, la Boule Noire, une première partie des Wampas au Zénith, le Trabendo avec les Dead 60’s, le Nouveau Casino [2 décembre 2006], Londres, la Belgique... Le simple sort fin août. [“Mauvais Garçon” est le premier disque issu de la nouvelle scène.]
Laka : On tourne le clip de “Mauvais Garçon” avec un jeune Anglais qui a déjà filmé les Kooks. Le disque passe bien en radio, nous faisons de la promo. L’album sort en janvier 2007. Notre tournée démarre en mars et nous formons notre première équipe avec Gilles Sohier, que l’on surnomme Gilou, qui est pour nous bien plus qu’un sonorisateur, et Éric, backliner [chargé de la préparation et l’entretien du matériel de scène] et grand judoka... Ils nous apprennent pas mal de choses sur le métier.
Gustave : Grâce à l’album, dans chaque salle il y a un public qui connaît tous les morceaux. Un rapport sincère et simple, jouissif. C’est un luxe pour nous de pouvoir jouer quasiment tous les soirs de mars à juin 2007. Pour Paris, nous retournons au Nouveau Casino les 31 mars et 1er avril. C’est comble. Nous gardons d’excellents souvenirs de ces spectacles mais aussi de Nantes, Toulouse, Arles... Un peu partout en fait. Nous rencontrons des gens sympas comme ces jeunes qui, après nous avoir vus, ont commencé un fanzine appelé Zoo. Pour certaines personnes, nous représentons une manière de hublot à travers lequel voir une certaine culture. Il y a des gens qui reconnaissent une certaine analogie entre eux et ces quatre garçons qui, à seize ans, ont décidé de ce qu’ils voulaient faire de leur vie.
Laka : Un nouveau public qui n’avait probablement jamais entendu parler du rock le découvre à cette occasion, comme nous quand, ayant entendu les White Stripes, nous avons cherché à remonter aux racines, comprendre ce qui les avait inspiré et motivé.
Gustave : Dans notre show, si j’osais, je dirais qu’il y a un côté célébration de l’électricité. Le fait de jouer de la guitare électrique, fort, c’est un plaisir. Je pense au fameux article de Yves Adrien, Je joue le rock électrique... Nous sommes invités à nous produire à Shangaï, le 13 juin. Pendant l’été, nous sommes programmés dans des festivals comme Furya, Rock’n’Feu, ou le Paléo, en Suisse... On termine à la rentrée par un Olympia avant d’entamer un second cycle. Entre temps Adrien nous rejoint comme manager. Nous avons auparavant un temps travaillé avec François Ravard, ancien manager de Téléphone. De décembre 2006 à avril 2007, cette collaboration fut brève mais marquante, François nous ayant enseigné beaucoup de choses sur le plan professionnel. C’est aussi lui qui a mis en place la tournée. Et maintenant nous répétons chaque jour afin de préparer notre deuxième album.
LES NAAST - Discographie
2005 - Passe Ton Bac D’Abord (Suave 6942148) : Don’t Look Back [+ artistes divers].
08-06 - Mauvais Garçon/ Mauvais Garçon [instrumental] (Source, Etc. CD-single 94636 798325).
08-06 - Mauvais Garçon/ Mauvais Garçon [instrumental] (Source, Etc. 45 tours simple 94636 79837).
01-07 - “Antichambre” (Source, Etc. 94638 20772) : Mauvais Garçon/ Va-Et-Vient/ Point Aveugle/ Tu Te Trompes/ Derrière Cette Porte/ Cœur De Glace/ La Fille Que J’Aime/ Complications/ Sublimation/ Je Te Cherche.
Propos recueillis par Jean-William THOURY