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Clair Obscur



Last Updated: 11/23/2009

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Status: Single
Country: FR
Signup Date: 3/13/2006
Thursday, June 04, 2009 
ENTRETIEN AVEC CLAIR OBSCUR

Clair Obscur est initialement réapparu à travers une série de lives cold et minimalistes reprenant vos premiers titres, et vous aviez annoncé un album comprenant ces nouvelles versions. Or, mis à part Blume et The Last Encounter, rien de cette époque n’apparaît sur le nouvel album. Qu’est-ce qui a fait changer l’optique du projet ?
Clair Obscur pratique la musique comme un écrivain qui écrit toujours le même livre, un peintre perdu dans sa peinture - à la recherche d’une ivresse, d’une bascule - un gamer abandonné dans un terrain dévasté, une fois la partie terminée… La chanson comme un prétexte… Pourquoi en changer ?… Où se situe finalement la créativité ? Surtout dans le rock ? Finalement nous nous sentons plus proches de Roman Opalka que de Lou Reed qui aurait du mourir il y a vingt ans. Nous préférons l’enfouissement, l’épuisement d’un titre - pour respirer… encore une fois… - Cela provoque aussi une réaction très physique… La répétition est un acte violent… Reprendre, ce n’est pas refaire à l’identique. C’est greffer sur l’os le temps qui passe, l’état distendu entre deux disques, deux concerts… Et pour un groupe comme Clair Obscur qui a traversé le siècle, les modes, les tendances, il y a un plaisir féroce à se reprendre… Entre parjure et pardon… Une sorte de punition face au temps… Clair Obscur manie aussi la contradiction et, à l’impertinence de la reprise, il nous fallait plaquer de nouvelles énergies - contradictoires, menaçantes… en porte à faux avec l’image du groupe et ce que l’on attend de lui… C’est pourquoi il y aussi de nouveaux titres… qui seront alors repris… plus tard…

Cry No More, une reprise des Poison Girls que vous aviez déjà enregistré sous le titre Mercredi et Decades de Joy Division figurent également sur l’album. Pourquoi ces deux titres en particulier ?
Nous avons rencontré Ian Curtis et cela a été un choc… Nous étions à Manchester avec Pierre Beloüin et P. Nicolas Ledoux (d’ailleurs notre label manager et notre graphiste) quelques mois avant son suicide, et par le hasard de nos relations communes, nous avons passé une soirée à boire et à déconner… Il était très drôle… émouvant, et je lui avais fait la promesse que Clair Obscur ferait une reprise de Joy… C’était le bon moment… Il y a une forme de malaise à voir passer Joy Division dans le domaine public au travers de films, articles, livres, stylistes qui reprennent le look de Ian Curtis pour faire claquer les dollars… Bientôt une publicité pour une voiture… C’est plus complexe qu’un phénomène générationnel… Le sourd fracas parfait de leur musique s’est maintenu au fil des années, rampant, actif, et n’a pus qu’éclore, passer à la lumière pour sublimer à la fois un idéal, une éthique, une réaction à la société, un chemin de vie - même si celui-ci, pour Ian Curtis, s’est arrêté trop tôt mais a constitué le mythe. New Order d’un côté qui se noie dans la soupe et Joy Division qui devient un repère de l’histoire du rock comme le sont les Stooges, Les Ramones… Notre longévité nous tient à l’écart de ce type de récupération et de mystification… toute proportion gardée… Mais quand je vois tous ces groupes des années 80, disparus dans le grand bruit blanc se reformer et exposer leurs breloques dans des magasins de fringues… je suis content que Clair Obscur soit encore debout pour ne pas se laisser allonger dans ce genre de cercueils… Pour la chanson de Poison Girls… c’est personnel…

Musicalement, l’album est plutôt dépouillé, loin des orchestrations des albums de Clair Obscur. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre pour vous, moins théâtrale ?
C’est un album plus dépouillé - comme nous le sommes tous. Le dépassement de l’art cher à Debord n’a pas eu lieu et nous sommes pris les pieds dans le béton… Nous ressentions au moment de l’enregistrement un besoin physique profond - une sorte de lutte froide - une course mentale. Le théâtre, c’est bon pour Marylin Manson et Metallica qui ont réussi a en pousser les limites à leur paroxysme… Nous passerions pour de petits joueurs… Il y a une sorte de pessimisme combatif - comme dans les années 80 - mais sans le décor, sans les gens, sans tout… A la brutalité, nous répondons par une brutalité sans concession.

Un titre est ouvertement dédié à Genesis P. Orridge, un autre aborde la scène politique française sans détours. Souhaitiez-vous être plus clairs et directs cette fois-ci ?
Pas vraiment… C’est une chanson engagée qui ne dit rien… qui fonctionne par dommage collatéral… comme une comptine pour enfant - les enfants sont méchants… Un effet boomerang avec un boomerang en acier bien affûté… Les textes de Clair Obscur fonctionnent souvent de façon autonome - parfois hors de la musique - d’une façon plus abstraite… pour se dégager des contraintes et pour mieux s’infiltrer… Mon ami, mon frère… il y a un mélange des genres que j’apprécie particulièrement… La dislocation du tissus social a rendu désuet la notion d’ami/frère… à la vie - à la mort… chacun pour soi - rien pour personne… Accoler cette notion aux faux amis de la politique est aussi drôle que pathétique que dramatique… Du pur Clair Obscur… C’est l’avènement de l’idiotie comme rempart à la violence du monde - avec les préparatifs de la révolte… On rit jaune jusqu’à ce que ce soit noir ou rouge…

Et pour la suite, pensez-vous jouer cet album sur scène, et sous quelle configuration ? Prévoyez-vous déjà d’autres albums ? Et Cocoon ?
Nous avons créé en décembre dernier un concert hybride intitulé Battle que nous aimerions faire tourner… et dont je ne veux pas trop dévoiler la trame car cela repose sur un dispositif visuel qui fonctionne par surprise. Nous réagissons aux propositions… Rien n’est impossible, tout est improbable… Clair Obscur est un organisme mutant et résistant… Le silence ne nous fait pas peur… Nous avons signé un contrat de 18 albums et 7 rééditions avec Optical Sound… Donc tout va bien… Cocoon suit sa trajectoire - entre performance - expérience avec des plasticiens - concerts pour une personne… Nous vivons dans une improvisation chaotique qui nous a rendus à la fois plus forts mais aussi plus à l’écoute de ce qui se passe autour de nous.  Nous nous laissons la possibilité d’agir… sous notre propre nom ou sous des noms d’emprunts… Nous avons sorti un album l’année dernière de Darksco sur un label allemand qui a très bien marché… Mais là aussi… nous attendons le bon moment pour révéler que c’est nous… Tout est une question de timing…

Vous honorez les Dieux avec ce nouvel album ? Lesquels ? Plutôt Dionysos si vous faites la fête ?
Je suis tombé sur cette oeuvre de John Giorno dans la dernière salle de l’exposition Traces du sacré au Centre Pompidou. Et j’ai immédiatement tilté sur cette invitation absurde, impossible, qui me renvoyait à ce que nous avions essayé de faire dans notre travail. Sans doute un besoin de danser avec les Dieux, de boire avec eux… Ni Dieu, Ni Maître… Et maintenant Dansez… La boule disco du monde s’est effondrée sur la société… Et sur la piste se déhanchent les dieux et les déesses… Il n’y a plus qu’eux pour y croire et continuer jusqu’au bout de la nuit… Les zombies se font des soirées « mousse ». 20 000 personnes stylisent un pogo à la vanille synthétique en s’abrutissant de vomitek. Sonic Youth dans un white cube… Nous sommes les témoins et les acteurs de notre incapacité à avoir changé  les choses… Il ne s’agit pas pour nous de tenir un discours aigri mais de mettre les points sur les « i » - Clair Obscur tenait déjà ce discours dans les années 80 et luttait en toute conscience : inutilement. C’est ce qui nous permet aujourd’hui d’affronter la réalité et de jouer devant 50 personnes… La persistance vs résistance et comme le défend Zizek : entretenons les territoires conquis à défaut d’envahir les autres… La révolution est un leurre – construisons des terriers et des pièges.

Ce titre est en fait inspiré par des « poem paintings » de John Giorno, figure de la Beat Generation. Pourquoi ce choix ? En quoi cette phrase ou cet artiste ont influé sur la création de cet album ?
Il n’y a aucun rapport entre l’œuvre, l’artiste et notre travail… juste son nom. Un flash fulgurant… C’est aussi simple que cela… Clair Obscur prend le meilleur des autres et le garde pour lui… Nous avons toujours copié, volé, dépouillé le grand cimetière de la musique pour recycler ces énergies mortes et oubliées… De la performance à la musique expérimentale… Rien ne se créait, tout se recycle… C’est une question de temporalité et d’adhérence au monde… Nous en manquons.

Votre album est en tout cas très varié (de la cold wave à l’indus old school, en passant par le folk acide et la pop acidulée) et semble, pour ma part, le meilleur moyen de découvrir Clair Obscur. On a l’impression que vous avez voulu mettre sur ce disque tout votre savoir-faire musical, avec les différentes palettes et genres musicaux que l’on vous connaît…
Je ne sais pas ou plus… Toutes ces étiquettes sont bonnes pour les courses de Formule 1 et vendre des disques… Nous avons toujours puisé dans des musiques contradictoires pour essayer de créer de l’énergie… On ne veut pas faire plaisir, ni séduire… On prend des coups, on en donne… Cet album peut faire danser le trader et pleurer sa mère… Nous réagissons au monde qui nous entoure, à ses vibrations, à l’électricité avec en catalyseur une machine qui se nomme Clair Obscur… Avec son histoire et son futur dans le même espace temps… Une névrose… Il n’y a plus de style… mais plutôt une attitude, une réaction personnelle sous la forme de musique… Alors popdronediscometalgothic… c’est du marketing… Pour moi, c’est un disque de Clair Obscur. Point.

Je ne connais pas bien la langue de Goethe. De quoi parle le titre Es War ?
Le texte de Es War est une réaction épidermique à la victoire de Sarkozy en mai 2007. Le lundi matin suivant son élection, il y avait une sorte de silence cotonneux dans les rues de mon quartier, un Knock Out général parmi la population cosmopolite du 19ème arrondissement, comme une implosion blanche, une neige radio-active. Alors, j’ai écrit ces mots, «Il était une fois dans la France morte... Nous entrions dans une longue nuit froide...». L’allemand fonctionne bien symboliquement – chanté il garde une zone de malaise, un mauvais goût dans la bouche… Cela va assez bien avec la situation actuelle… On travaille la pâte molle des clichés… C’est aussi cela le rock’n’roll…

La tension sur Rain me rappelle un peu Wire, voire (j’exagère sans doute) du Suicide avec des guitares. Cela vous parait-il  incongru ?
Suicide est une référence… Le dernier disque d’Alan Vega, Station, est un exemple de rage… Sortir un disque de cette qualité et de cette radicalité après tant de combats, d’usures… J’aimerais être comme lui dans quelques années… C’est du diamant brut… et sexy… Clair Obscur est un vampire… Pareil pour Joy Division… Comment leur échapper ? En suçant leur sang… Avec respect.

Vous reprenez trois de vos anciens titres (dont Mercredi qui est elle-même une reprise de Poison Girls) et vous vous risquez également à la cover de, sans doute, le plus beau titre de Joy Division. Inconscience ? Manque d’inspiration ? Plus sérieusement, pourquoi ces reprises ? Celle de Joy est étonnante car presque méconnaissable et Cry No more me semble  meilleure que l’(les) originale(s), pour ma part…
L’urgence de Joy Division est encore là, sans doute comme jamais elle ne l’a été… C’est un coma, une sorte de longue absence… Il m’ a fallu toutes ces années pour attaquer le mythe… être dans une position où je pouvais reprendre une telle chanson… Il était temps, c’était nécessaire pour moi - sans calcul / instinctivement… Reprendre, c’est comme une psalmodie, une réincarnation… Il y a une mystique foudroyante chez Joy Division… C’est lui le Dieu que j’ai invité à danser… avec nous… pour habiter la nuit… et rouler dehors… On manque de danse avec les Dieux…

I hope you’re fine : Alors, finalement, elle va bien ? J’aime beaucoup cette chanson, très Clair Obscur de la fin des années 80 dans sa structure et son atmosphère, je trouve, avec une légèreté apparente et une mélancolie sous-jacente…
C’est comme une madeleine de Proust mais… pourrie…

Tokyo Décembre 2008
Entretien réalisé par Kiko Kawabata