 |
ENTRETIEN AVEC CLAIR OBSCUR
Clair
Obscur est initialement réapparu à travers une
série de lives cold et minimalistes reprenant vos premiers
titres, et vous aviez annoncé un album comprenant ces nouvelles
versions. Or, mis à part Blume et The Last Encounter, rien de
cette époque n’apparaît sur le nouvel album.
Qu’est-ce qui a fait changer l’optique du projet ?
Clair
Obscur pratique la musique comme un écrivain qui écrit
toujours le même livre, un peintre perdu dans sa peinture -
à la recherche d’une ivresse, d’une bascule - un
gamer abandonné dans un terrain dévasté, une fois
la partie terminée… La chanson comme un
prétexte… Pourquoi en changer ?… Où se
situe finalement la créativité ? Surtout dans le
rock ? Finalement nous nous sentons plus proches de Roman Opalka que de
Lou Reed qui aurait du mourir il y a vingt ans. Nous
préférons l’enfouissement,
l’épuisement d’un titre - pour respirer…
encore une fois… - Cela provoque aussi une réaction
très physique… La répétition est un acte
violent… Reprendre, ce n’est pas refaire à
l’identique. C’est greffer sur l’os le temps qui
passe, l’état distendu entre deux disques, deux
concerts… Et pour un groupe comme Clair Obscur qui a
traversé le siècle, les modes, les tendances, il y a un
plaisir féroce à se reprendre… Entre parjure et
pardon… Une sorte
de punition face au temps… Clair Obscur manie aussi la
contradiction et, à l’impertinence de la reprise, il nous
fallait plaquer de nouvelles énergies - contradictoires,
menaçantes… en porte à faux avec l’image du
groupe et ce que l’on attend de lui… C’est pourquoi
il y aussi de nouveaux titres… qui seront alors repris…
plus tard…
Cry No
More, une reprise des Poison Girls que vous aviez déjà
enregistré sous le titre Mercredi et Decades de Joy Division
figurent également sur l’album. Pourquoi ces deux titres
en particulier ?
Nous avons
rencontré Ian Curtis et cela a été un choc…
Nous étions à Manchester avec Pierre Beloüin et P.
Nicolas Ledoux (d’ailleurs notre label manager et notre
graphiste) quelques mois avant son suicide, et par le hasard de nos
relations communes, nous avons passé une soirée à
boire et à déconner… Il était très
drôle… émouvant, et je lui avais fait la promesse
que Clair Obscur ferait une reprise de Joy… C’était
le bon moment… Il y a une forme de malaise à voir passer
Joy Division dans le domaine public au travers de films, articles,
livres, stylistes qui reprennent le look de Ian Curtis pour faire
claquer les dollars… Bientôt une publicité pour une
voiture… C’est plus complexe qu’un
phénomène générationnel… Le sourd
fracas parfait de leur musique s’est maintenu au fil des
années, rampant, actif, et n’a pus qu’éclore,
passer à la lumière pour sublimer à la fois un
idéal, une éthique, une réaction à la
société, un chemin de vie - même si celui-ci, pour
Ian Curtis, s’est arrêté trop tôt mais a
constitué le mythe. New Order d’un côté qui
se noie dans la soupe et Joy Division qui devient un repère de
l’histoire du rock comme le sont les Stooges, Les Ramones…
Notre longévité nous tient à l’écart
de ce type de récupération et de mystification…
toute proportion gardée… Mais quand je vois tous ces
groupes des années 80, disparus dans le grand bruit blanc se
reformer et exposer leurs breloques dans des magasins de
fringues… je suis content que Clair Obscur soit encore debout
pour ne pas se laisser allonger dans ce genre de cercueils… Pour la chanson de Poison Girls… c’est personnel…
Musicalement,
l’album est plutôt dépouillé, loin des
orchestrations des albums de Clair Obscur. C’est une nouvelle
ère qui s’ouvre pour vous, moins théâtrale ?
C’est
un album plus dépouillé - comme nous le sommes tous. Le
dépassement de l’art cher à Debord n’a pas eu
lieu et nous sommes pris les pieds dans le béton… Nous
ressentions au moment de l’enregistrement un besoin physique
profond - une sorte de lutte froide - une course mentale. Le
théâtre, c’est bon pour Marylin Manson et Metallica
qui ont réussi a en pousser les limites à leur
paroxysme… Nous passerions pour de petits joueurs… Il y a
une sorte de pessimisme combatif - comme dans les années 80 -
mais sans le décor, sans les gens, sans tout… A la
brutalité, nous répondons par une brutalité sans
concession.
Un titre
est ouvertement dédié à Genesis P. Orridge, un
autre aborde la scène politique française sans
détours. Souhaitiez-vous être plus clairs et directs cette
fois-ci ?
Pas
vraiment… C’est une chanson engagée qui ne dit
rien… qui fonctionne par dommage collatéral… comme
une comptine pour enfant - les enfants sont méchants… Un
effet boomerang avec un boomerang en acier bien
affûté… Les textes de Clair Obscur fonctionnent
souvent de façon autonome - parfois hors de la musique -
d’une façon plus abstraite… pour se dégager
des contraintes et pour mieux s’infiltrer… Mon ami, mon
frère… il y a un mélange des genres que
j’apprécie particulièrement… La dislocation
du tissus social a rendu désuet la notion
d’ami/frère… à la vie - à la
mort… chacun pour soi - rien pour personne… Accoler cette
notion aux faux amis de la politique est aussi drôle que
pathétique que dramatique… Du pur Clair Obscur…
C’est l’avènement de l’idiotie comme rempart
à la violence du monde - avec les préparatifs de la
révolte… On rit jaune jusqu’à ce que ce soit
noir ou rouge…
Et pour
la suite, pensez-vous jouer cet album sur scène, et sous quelle
configuration ? Prévoyez-vous déjà d’autres
albums ? Et Cocoon ?
Nous avons
créé en décembre dernier un concert hybride
intitulé Battle que nous aimerions faire tourner… et dont
je ne veux pas trop dévoiler la trame car cela repose sur un
dispositif visuel qui fonctionne par surprise. Nous réagissons
aux propositions… Rien n’est impossible, tout est
improbable… Clair Obscur est un organisme mutant et
résistant… Le silence ne nous fait pas peur… Nous
avons signé un contrat de 18 albums et 7
rééditions avec Optical Sound… Donc tout va
bien… Cocoon suit sa trajectoire - entre performance -
expérience avec des plasticiens - concerts pour une
personne… Nous vivons dans une improvisation chaotique qui nous
a rendus à la fois plus forts mais aussi plus à
l’écoute de ce qui se passe autour de nous. Nous
nous laissons la possibilité d’agir… sous notre
propre nom ou sous des noms d’emprunts… Nous avons sorti
un album l’année dernière de Darksco sur un label
allemand qui a très bien marché… Mais là
aussi… nous attendons le bon moment pour révéler
que c’est nous… Tout est une question de timing…
Vous honorez les Dieux avec ce nouvel album ? Lesquels ? Plutôt Dionysos si vous faites la fête ?
Je suis
tombé sur cette oeuvre de John Giorno dans la dernière
salle de l’exposition Traces du sacré au Centre Pompidou.
Et j’ai immédiatement tilté sur cette invitation
absurde, impossible, qui me renvoyait à ce que nous avions
essayé de faire dans notre travail. Sans doute un besoin de
danser avec les Dieux, de boire avec eux… Ni Dieu, Ni
Maître… Et maintenant Dansez… La boule disco
du monde s’est effondrée sur la
société… Et sur la piste se déhanchent les
dieux et les déesses… Il n’y a plus qu’eux
pour y croire et continuer jusqu’au bout de la nuit… Les
zombies se font des soirées « mousse ». 20
000 personnes stylisent un pogo à la vanille synthétique
en s’abrutissant de vomitek. Sonic Youth dans un white
cube… Nous sommes les témoins et les acteurs de notre
incapacité à avoir changé les choses…
Il ne s’agit pas pour nous de tenir un discours aigri mais de
mettre les points sur les « i » - Clair Obscur
tenait déjà ce discours dans les années 80 et
luttait en toute conscience : inutilement. C’est ce qui nous
permet aujourd’hui d’affronter la réalité et
de jouer devant 50 personnes… La persistance vs
résistance et comme le défend Zizek : entretenons
les territoires conquis à défaut d’envahir les
autres… La révolution est un leurre – construisons
des terriers et des pièges.
Ce titre
est en fait inspiré par des « poem paintings » de
John Giorno, figure de la Beat Generation. Pourquoi ce choix ? En quoi
cette phrase ou cet artiste ont influé sur la création de
cet album ?
Il
n’y a aucun rapport entre l’œuvre, l’artiste et
notre travail… juste son nom. Un flash fulgurant…
C’est aussi simple que cela… Clair Obscur prend le
meilleur des autres et le garde pour lui… Nous avons toujours
copié, volé, dépouillé le grand
cimetière de la musique pour recycler ces énergies mortes
et oubliées… De la performance à la musique
expérimentale… Rien ne se créait, tout se
recycle… C’est une question de temporalité et
d’adhérence au monde… Nous en manquons.
Votre
album est en tout cas très varié (de la cold wave
à l’indus old school, en passant par le folk acide et la
pop acidulée) et semble, pour ma part, le meilleur moyen de
découvrir Clair Obscur. On a l’impression que vous avez
voulu mettre sur ce disque tout votre savoir-faire musical, avec les
différentes palettes et genres musicaux que l’on vous
connaît…
Je ne sais
pas ou plus… Toutes ces étiquettes sont bonnes pour les
courses de Formule 1 et vendre des disques… Nous avons toujours
puisé dans des musiques contradictoires pour essayer de
créer de l’énergie… On ne veut pas faire
plaisir, ni séduire… On prend des coups, on en
donne… Cet album peut faire danser le trader et pleurer sa
mère… Nous réagissons au monde qui nous entoure,
à ses vibrations, à l’électricité
avec en catalyseur une machine qui se nomme Clair Obscur… Avec
son histoire et son futur dans le même espace temps… Une
névrose… Il n’y a plus de style… mais
plutôt une attitude, une réaction personnelle sous la
forme de musique… Alors popdronediscometalgothic…
c’est du marketing… Pour moi, c’est un disque de
Clair Obscur. Point.
Je ne connais pas bien la langue de Goethe. De quoi parle le titre Es War ?
Le texte
de Es War est une réaction épidermique à la
victoire de Sarkozy en mai 2007. Le lundi matin suivant son
élection, il y avait une sorte de silence cotonneux dans les
rues de mon quartier, un Knock Out général parmi la
population cosmopolite du 19ème arrondissement, comme une
implosion blanche, une neige radio-active. Alors, j’ai
écrit ces mots, «Il était une fois dans la France
morte... Nous entrions dans une longue nuit froide...».
L’allemand fonctionne bien symboliquement – chanté
il garde une zone de malaise, un mauvais goût dans la
bouche… Cela va assez bien avec la situation actuelle… On
travaille la pâte molle des clichés… C’est
aussi cela le rock’n’roll…
La
tension sur Rain me rappelle un peu Wire, voire (j’exagère
sans doute) du Suicide avec des guitares. Cela vous parait-il
incongru ?
Suicide
est une référence… Le dernier disque d’Alan
Vega, Station, est un exemple de rage… Sortir un disque de cette
qualité et de cette radicalité après tant de
combats, d’usures… J’aimerais être comme lui
dans quelques années… C’est du diamant brut…
et sexy… Clair Obscur est un vampire… Pareil pour Joy
Division… Comment leur échapper ? En suçant leur
sang… Avec respect.
Vous
reprenez trois de vos anciens titres (dont Mercredi qui est
elle-même une reprise de Poison Girls) et vous vous risquez
également à la cover de, sans doute, le plus beau titre
de Joy Division. Inconscience ? Manque d’inspiration ? Plus
sérieusement, pourquoi ces reprises ? Celle de Joy est
étonnante car presque méconnaissable et Cry No more me
semble meilleure que l’(les) originale(s), pour ma
part…
L’urgence
de Joy Division est encore là, sans doute comme jamais elle ne
l’a été… C’est un coma, une sorte de
longue absence… Il m’ a fallu toutes ces années
pour attaquer le mythe… être dans une position où
je pouvais reprendre une telle chanson… Il était temps,
c’était nécessaire pour moi - sans calcul /
instinctivement… Reprendre, c’est comme une psalmodie, une
réincarnation… Il y a une mystique foudroyante chez Joy
Division… C’est lui le Dieu que j’ai invité
à danser… avec nous… pour habiter la nuit…
et rouler dehors… On manque de danse avec les Dieux…
I hope
you’re fine : Alors, finalement, elle va bien ? J’aime
beaucoup cette chanson, très Clair Obscur de la fin des
années 80 dans sa structure et son atmosphère, je trouve,
avec une légèreté apparente et une
mélancolie sous-jacente…
C’est comme une madeleine de Proust mais… pourrie…
Tokyo Décembre 2008
Entretien réalisé par Kiko Kawabata
5:30 PM
Powered by  | | English | | Albanian | | Arabic | | Bulgarian | | Catalan | | Chinese | | Croatian | | Czech | | Danish | | Dutch | | Estonian | | Filipino | | Finnish | | French | | Galician | | German | | Greek | | Hebrew | | Hindi | | Hungarian | | Indonesian | | Italian | | Japanese | | Korean | | Latvian | | Lithuanian | | Maltese | | Norwegian | | Polish | | Portuguese | | Romanian | | Russian | | Serbian | | Slovak | | Slovenian | | Spanish | | Swedish | | Thai | | Turkish | | Ukrainian | | Vietnamese |
|