
Le Rock est mort, vive le Rock !
De musicien des Désaxés
, il est devenu écrivain. Prolifique, il a publié nombre de nouvelles
et de bios (Taxi Girl, Noir désir, Hardy ou Bashung…). Un fil rouge: le
rock dont il se plaît à faire à la fois la célébration et l’oraison
funèbre … À l’occasion de sa venue à Colmar pour une conférence sur le
punk programmée par Hiero, nous l’avons interrogé sur sa vision du rock et de l’écriture, indissociables dans son travail.
Il y a trois parties dans ce bouquin. D’abord, « L’âge de
l’innocence », les années de formation du rock’n’roll, les fifties.
Puis « L’âge atomique », celui des groupes américains white trash dont
parlait Lester Bangs, des films, de l’argent, du business. Et enfin,
« Le nouveau monde », lorsque les rock stars perdent le contact avec
leur public. A ce moment-là, le concert entre dans l’industrie du
divertissement : on y va comme on irait voir holiday on ice. Ça signe
son arrêt de mort. On peut le constater avec l’ouverture de musées en
son honneur. Les expos à la fondation Cartier ou les concerts privés de
McCartney ou des Stones devant des milliardaires en sont les signes…
Dans le dernier cas on est loin des jeunes Beatles et des bordels de
Hambourg. Quand un art s’embourgeoise, il décline. Toute forme d’art à
une durée de vie limitée. Le rock est né en 54 et depuis on a tout
inventé dans le domaine, on est passé par tous les styles. Quand on
créé un groupe, aujourd’hui, la première question est : « dans quelle
tendance vais-je m’inscrire ? ». Il n’y a plus que cette liberté, celle de choisir un thème, comme pour du papier peint : punk, hard, metal, pop, etc.
L’écriture et la publication sont venues plus tardivement que la musique dans ta vie : à quelle « école » as-tu été ?
Mon terreau littéraire, c’est avant
tout Bukowski. Je l’ai lu et relu, ça a vraiment été mon moteur. Et
puis il y a la SF avec K.Dick et bien d’autres. La littérature
classique m’emmerdait. Plutôt que les pavés imposés par les profs, je
préférais dévorer l’intégrale du cycle de Fantomas par
exemple. Ça, je l’avais choisi, c’était synonyme de plaisir. Je me suis
tourné plus volontiers vers les américains. La première traduction en
78 de Bukowski a été un choc. L’Aventure punk de Patrick Eudeline
m’a marqué aussi ; c’était une couverture jaune un peu magique, un
titre choc, un style…L’écriture contemporaine est plus intéressante :
pour moi, la littérature, c’est ici et maintenant. Par exemple, j’ai lu de très bonnes choses dernièrement : Sale Boulot de Larry Brown, Fight Club de Palahniuk ou encore Dead Boys, un recueil de nouvelles de Richard Lange, que je dévore en ce moment.

Et musicalement, tes premiers émois ?
Le premier 45 tours, c’est Slade. Très vite le Odds & Sodds des Who et un Stones ont suivi, le single Star Star.
Les Stones, je me souviens, je les achetais au prisunic. Près de la
place St Michel, il y avait aussi une boutique qui soldait des imports
américains pour 10 ou 20 francs. Il y avait là de très bonnes choses.
J’ai vite découvert, Little richard, Jerry Lee Lewis, Johnny Cash, le
blues… Des trucs plus adolescents aussi : Deep Purple et d’autres
groupes de hard rock. Mais mes héros d’alors, comme pour beaucoup,
c’était Elvis et Keith Richards. Je circule beaucoup sur myspace pour
écouter les trucs récents, mais en ce moment, je reviens plutôt vers
les vieux Ray Charles ou Otis Redding.
Tu es auteur de fiction comme Tournée d’adieu, un polar, mais aussi de solides biographies d’artistes : qu’est-ce qui oriente tes choix ?
La logique est de se pencher sur des
précurseurs comme dans le cas du punk. Françoise Hardy, par exemple
c’est la première nana à se faire une telle place dans le showbiz, à
écrire ses propres textes. Noir désir dans les années 90 ce sont aussi
des pionniers : ils importent le rock indé et l’adaptent à la culture
française. Ils ont créé une école. Bashung, lui, sauve le rock français
de son ennui après Halliday, Eddy Mitchell et Dick Rivers. Avec Boris
Bergman, son parolier, ils inventent des textes rock en français, sans
le côté ado à la Téléphone. Pour Bashung, j’ai interviewé des proches,
des collaborateurs qui m’ont nourri d’anecdotes. Je voulais voir le
bonhomme derrière l’œuvre. Il démarre en 66 et galère pendant 14 ans.
C’est un boxeur qui perd tous ses combats, beaucoup en seraient sortis
K.O. Sa ténacité s’explique par le fait qu’il s’est construit tout
seul. C’est la musique qui, dès son enfance l’a sauvé. Il a commencé à
jouer en secret, il s’est construit un monde intérieur. Certains de ses
proches m’ont dit qu’il pouvait rester silencieux des journées
entières !
Dans ta biographie de Bashung qui est sortie cet été, comment se construit ton approche ?
Dans le bouquin, je suis une
chronologie, mais j’ai aussi une approche thématique moins linéaire. Il
y a plusieurs entrées, comme des respirations dans le texte. Par
exemple, Bashung n’a pas cessé de faire référence à des auteurs : je me
suis donc penché sur son rapport à la lecture et aux écrivains. Pareil
pour le cinéma : il y a une figure très forte qui rôde dans l’univers
de Bashung, c’est Orson Wells. C’est son modèle. Wells était un mec
indépendant, libéré des contraintes des grands studios et c’est à ça qu’aspirait Bashung dans le fond: être l’Orson Wells de la musique…
Et la bio de Jane Birkin à venir, tu peux nous en toucher deux mots ?
Avec Jane Birkin, nous avons là aussi à faire à un grand personnage de
la musique française, qui reste longtemps underground : elle n’a reçu
son premier disque d’or qu’en 1985 et a participé à d’innombrable film
d’auteurs. C’est une artiste très classieuse, chanteuse, comédienne.
Elle a vécu dans l’ombre de son pygmalion qu’était Gainsbourg. Le
parallèle avec Marianne Faithfull est évident. Elle fait partie des
meubles si je puis dire, mais nous ne la connaissons pas vraiment. J’ai
cherché l’être humain derrière le mythe, la femme derrière l’artiste.
Elle a tout de même réussi à élever deux gamins dans cet immense bordel
qu’a été sa vie. Elle et Gainsbourg sortaient tous les soirs jusqu’à 6
heures du matin, ils dormaient 2 heures, posaient les gamins à l’école
et retournaient au lit pour rempiler le soir ! A côté, les chanteurs de
maintenant sont de véritables fonctionnaires du business…
Notre époque doit te sembler bien fade…
Pas de nostalgie, non. Je me dis : « Point, c’est comme ça. ». On ne vit pas des époques comparables. Le rock est mort : on ne sait pas qui des artistes ou des maisons de disques l’ont tué.
Ce qu’il y a de désespérant aujourd’hui là-dedans, c’est que cela ne
tient plus qu’à une panoplie, un look. Juste un gimmick, sans aucun
sens. L’épingle à nourrice sur le perfecto du punk, ça voulait dire
quelque chose : il n’allait pas l’acheter à H&M. Il y a toujours un
sens derrière. On ne provoquait pas pour provoquer. De nos jours, c’est
devenu plus difficile. On peut se payer un jean Diesel pré-déchiré pour
200 euros. Qui fait scandale ces derniers temps ? Plus les musiciens,
assurément. L’objet du scandale aujourd’hui, c’est Beigbeder et sa
ligne de coke sur un capot de voiture : une goutte d’eau, en somme.
Nicolas Léger
La conférence sur l’histoire du punk a eu lieu le vendredi 18 septembre 2009 au cinéma Colisée à Colmar