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Une fois n'est pas coutume, je ne me suis pas collée au pied
de la scène pour mieux sentir l'électricité jaillir de ses solos enfiévrés. Je
n'ai pas cherché à être à côté du piano demi-queue, pour capter la concentration
des yeux qui suivent les mains sur le clavier. Non cette fois-ci, j'ai choisi
de surplomber la scène pour profiter de l'espace et du son dans leur ensemble.
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Pourquoi ? Parce que depuis la sortie de "Honeybee
girls", je sais que les perspectives ont changé et que les points
d'ancrage doivent être chamboulés. Parce qu'à l'écoute de ces nouveaux morceaux
accompagnés de sonorités ambigües et illuminés d'un véritable travail de
production, je me dis que la remise en cause ne peut pas s'arrêter là. Si
Shannon vient entourée d'un groupe, ce n'est pas pour qu'il fasse tapisserie.
Et de fait, même si le casting peut prêter à sourire (trois grands gaillards
blonds et barbus) il n'en a pas été choisi avec moins de soin pour de
véritables talents de batteur, bassiste et multi-instrumentiste. Je dis
multi-instrumentiste, car de mon perchoir, je vois le plus rondouillard des
trois à genoux, s'affairer dans une grosse valise que j'imagine remplie de
pédales, de boutons et de claviers.
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Le set commence tout naturellement, presque doucement, comme
si la miss s'échauffait, prenait la température de la salle et de sa propre
envie d'orienter la soirée dans telle ou telle direction. La solide rythmique
qui l'accompagne, associée à un son limpide, lui donnent confiance. L'Alhambra
est blindée, du sol au balcon, le silence respectueux. Elle attaque le piano
d'une main leste, presqu'enjouée. Elle arpente la scène avec la grâce d'un chat
sauvage. Mais point de cage invisible, point de rugissement écorché, plutôt un
sourire intérieur protégé des regards par le rideau de ses cheveux roux.
L'attention est troublée par de petits bruits incongrus qui viennent se mêler à
des airs déjà entendus des dizaines de fois. La tension monte, le geste devient
plus vif, et, surprise, première sortie de scène !
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Stupeur et sifflements de rigueur. Pour mieux accueillir un
invité discret, un peu vouté dans sa chemise à carreaux, genre "faites
comme si je n'étais pas là". Mais ça ne peut être que Yann Tiersen ! 2004
: les flashs reviennent en ordre dispersé : le Café de la Danse, l'Aire Libre à
Rennes et puis plus rien. A moins que… Si, ce soir, lui au violon, elle au
piano, nous gratifient d'une prolongation inespérée de deux morceaux, toujours
aussi beaux dans leur dimension tragique. Les trois américains les rejoignent.
Yann s'accroupit sur une planche pleine de pédales et de boutons. Shannon
empoigne le micro et nous entraine dans une version trip hop hantée de
"Father", le sommet de "Honeybee girls" et de ce concert. Sa
voix gagne en profondeur, son assurance emplit l'espace, comme son ombre qui se
répand dans la lumière bleutée de la salle. L'ombre d'une géante qui déploie
ses ailes. Après ce moment suspendu entre rêve et réalité, on croit que tout
est fini.
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Mais non, Shannon a un bon feeling avec le
public et veut lui en donner encore. Elle revient seule avec sa guitare, joue
avec le feu, vient titiller le premier rang, se couche par terre, se frotte, se
relève, bondit sur son ampli… Ce n'est plus la jeune femme blessée et perdue
des premiers jours, celle qui terrorisait les esprits faibles et fascinait les
amateurs de sensations fortes. Non, la Shannon d'aujourd'hui offre à ses
émotions l'ampleur d'une voix qui vous enveloppe plus qu'elle ne vous déchire
et un jeu félin qui donne envie d'en faire autant. Ainsi le souvenir de ce
concert restera pour tous les partis concernés comme une montée de plaisir
savamment orchestrée et partagée.
