Je pense… donc je ne suis rien.
Je suis un littéraire, un poète, ce qu'ils appellent péjorativement 'un doux rêveur'. Je n'ai pas le goût du labeur, mais j'aime avoir du génie. Je reste convaincu qu'on ne peut être génial si l'on s'efforce d'essayer de l'être tous les jours. Le génie est une étincelle qui jaillit de l'ombre sans prévenir, un éclair, une euphorie involontaire qui provient sans doute des 95% de la capacité inexploitée de notre cerveau. En aucun cas le génie n'est le résultat d'un travail que nous effectuons 7 heures par jour, même les jours où nous n'en avons pas envie. En d'autres termes, le travail est un endormeur de consciences, une obligation qui nous empêche d'être géniaux et de faire fonctionner 95% de notre cerveau qui – du coup – se ramollit. Cette société n'a besoin que d'encéphales appauvris et endormis, altérés par des tâches répétitives et peu valorisantes qu'on nous oblige à effectuer au nom du manque d'argent. C'est là tout l'intérêt qu'ils ont de nous saigner à blanc comme il le font. Sauf qu'à force de tirer, la corde finira par casser.
Moi, je suis un être doté de sens et d'une conscience. Je réfléchis, je pense pendant qu'eux ils calculent. Dans ce contexte, je leur suis inférieur parce qu'ils ont décidé des règles du monde d'aujourd'hui, et qu'ils le régissent de façon à écraser les autres, et à prendre pour eux seuls ce qui pourrait contenter tant de personnes dans le besoin. Je suis moi-même, quand eux ne sont que l'ombre des êtres humains qu'ils auraient dû être.
Nous choisissons l'orientation de nos vies à 15 ans
Et en y réfléchissant bien – et en caricaturant à peine – le choix cornélien de l'orientation que l'on souhaite donner à nos vies tout entières se fait entre 15 et 17 ans, au moment de choisir sa section en classe de Première:
- Littéraire, pour les 'doux rêveurs' comme moi, qui gambergent, qui cherchent sans jamais trouver la solution, qui tergiversent et se posent à chaque seconde l'éternelle question du véritable sens de cette vie, pour ceux qui aiment les autres et les belles choses et qui savent libérer leur esprit du joug de la société pour toucher du doigt le lyrisme et la créativité.
- Scientifique, pour ceux dont la vie est faite de certitudes, ceux qui ne croient qu'à ce qu'ils voient, et qui ne voient que l'argent et la réussite sociale si superficielle. Ceux dont la vie n'est faite que de calculs, de formules, de chiffres et d'hypothèses. Eh oui, rares sont les médecins qui exercent encore pour sauver l'humanité, et non pour rincer leurs comptes en banque (il en reste tout de même, heureusement!).
- Et puis Sciences Economiques et Sociales, pour ceux qui veulent se familiariser plus avec l'économie qu'avec le social, ceux qui se moquent de la misère des autres, ceux que rien ne touche ni n'émeut, ceux qui ne comprennent que les cynismes de la logique et des pourcentages, et auxquels les sommes astronomiques et le dieu Dollar ont fait tourner la tête et perdre conscience des réalités.
Prédispositions à être une ordure
Il va de soi que nous avons tous des prédispositions qui nous conduisent vers notre choix de vie: l'éducation des parents est importante, en fonction du fait qu'elle soit le fruit d'une relation plus ou moins affective, que les parents aient joué leur rôle ou non dans l'éveil de la sensibilité et des manières de l'extérioriser… mais celle des professeurs aussi, car un professeur qui transmettra l'amour de la lecture ou des mathématiques sera déterminant dans le parcours d'un Homme, tout comme ses fréquentations et ses manières d'aborder l'amour ou l'amitié, de les vivre avec plus ou moins d'intensité et d'investissement... et voilà que nous retombons sur la sensibilité, cette chose à laquelle nous sommes peut-être prédisposés, mais à laquelle nous sommes surtout formés par nos parents. Aujourd'hui, sont dits sensibles ceux qui sont simplement eux-mêmes, naturels et ouverts au monde, parce que nous vivons dans une ère factice, où les vraies valeurs ont été oubliées, où chacun joue un rôle pour se protéger et ne pas offrir un seul bout de soi en pâture aux autres qui jouent tous ce rôle qui les protège et leur sert de carapace. Chacun a sa manière de se faire violence pour arriver à jouer ce rôle protecteur, et c'est cette violence qui rend les gens agressifs. Mais l'agressivité ne vient toujours qu'en cas de danger: nous sommes fermés et agressifs parce que nous nous sentons en danger face au monde qui nous dépasse. Même la violence gratuite est le fruit d'un sentiment de crainte et de danger: on est violent pour effrayer les autres, pour les dissuader de tenter de nous approcher, et parfois même pour prouver à des 'amis' qu'on est à la hauteur, parce que dans le cas contraire, leur regard serait un danger, un déshonneur… autrement dit, les plus faibles, ceux qui supportent le moins le danger constant qui nous entoure sont les plus violents…
Tant et si bien qu'à force de jouer ce rôle, il nous devient difficile de redevenir nous-mêmes, d'ouvrir notre cœur et d'être sensible à nouveau, d'avoir confiance en nous, et fatalement de faire confiance aux autres. Eh oui, comment avoir confiance en soi si on joue sans-cesse un rôle? On se sentira confortablement installé dans ce rôle, mais tellement en danger en redevenant soi-même. Alors cette dualité fait de nous des êtres schizophrènes et complexes, cet ensemble de choses qui font que nous sommes nous-mêmes, même lorsque nous jouons notre rôle de protection, ce rôle que chacun de nous se crée en fonction de ses influences, de son caractère, de sa sensibilité, etc.
Conclusion
Et moi, j'essaie d'être moi-même, tant dans ce que je suis que dans ce que je fais. J'essaie de faire en sorte que mon rôle ressemble le plus possible à ma personne réelle. J'essaie d'avoir du génie et de ne pas me fatiguer inutilement dans leurs labeurs qui ne servent finalement qu'à gagner en contrepartie de quoi nous nourrir maigrement. J'essaie de réfléchir et de prendre la dimension de l'Homme que je suis destiné à être, sensible, droit et intègre. Je fais les choses avec le cœur quand les 'mathématiciens' et les 'économistes' théorisent tout, thésaurisent la part qui devrait nous revenir, spéculent, calculent, manipulent… Ils font de nous des pantins dans leur folie destructrice, car ils ne font que détruire. Détruire notre imagination. Détruire notre fierté. Détruire nos rêves. Détruire nos vies. Détruire notre créativité. Détruire notre intelligence, avec des travaux abrutissants. Ce n'est rien de plus qu'une prise d'otage: 'si tu veux manger, il faut que tu travailles. Sinon tu vas crever'. Mais nous sommes des hommes et non des moutons… faut-il le rappeler? Et lorsqu'ils ont fini de nous détruire avec leur travail sans intérêt, ils nous détruisent de nouveau chez nous avec des émissions de télévision ou de radio stériles.
Et moi dans tout ça, je réfléchis, je gamberge, je m'insurge mais ne peux rien faire. Aujourd'hui, je faisais l'un de ces travaux absurdes pour lesquels je suis payé, et j'ai laissé mon esprit voyager, puiser dans les 95% inexploités de mon cerveau. Et j'ai senti le génie surgir dans la nuit noire, alors j'ai cessé de travailler et je me suis mis à écrire. Et au plus j'écrivais, au plus j'avais des choses à dire. Tout cela pour en arriver à la conclusion que de réflexions en réflexions, mon esprit littéraire n'est qu'un vagabond dans cet univers de mathématiques. Et puisque je suis trop naïf, puisque je ne sais pas calculer, puisque je ne sais pas être froid et insensible, puisque je suis 'un doux rêveur', je suis voué à réfléchir, à gamberger, à chercher des solutions à des problèmes qui n'en ont pas. Alors en effet, dans ce monde où tout n'est que spéculations, dans ce monde où tout se calcule, dans ce monde où tout n'est que chiffres, je suis condamné à errer sans jamais rien réussir. Je ne suis pourtant pas inférieur. J'ai d'autres talents, d'autres savoirs, d'autres aspirations, d'autres inspirations... mais pas ceux nécessaires à la réussite dans ce bas-monde. Mais s'ils savaient comme je l'aime, ma vie! S'ils savaient comme je les méprise, ces gens qui ne sourient jamais et qui ne savent pas s'amuser. S'ils savaient comme je les trouve ridicules dans leurs costumes et dans leurs attitudes dédaigneuses et méprisantes, eux qui se sentent infiniment supérieurs, eux qui jugent les gens sur leur aspect, sur leur métier, sur leur niveau social!! Seulement, ici c'est leur monde. Et dans leur monde, moi qui pense… je ne suis rien…
Efka