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Gwennaël Tristan http://gwennaeltristan.artistesonline.fr

Gwennaël Tristan



Last Updated: 8/18/2009

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October 9, 2008 - Thursday 
(...)
« Madame, Monsieur, je vais vous demander de nous suivre, s’il vous plaît. »

Pour l’heure, ce regard croise, toise, transperce cette femme, Sarah, et s’accroche au plus profond d’elle. Au hasard des détours de rues trop chaudes, surpeuplées, et du bazar perdu en leur sein, il la découvre, elle baisse les paupières, détourne le visage, interdite. Discrètement, cette main ose l’infâme, lui relève les bords de sa coiffe rajustée un instant auparavant ; un souffle la rafraichit et caresse sa chevelure brune. Son corps la saisit d’une pulsion désordonnée, l’arrache du sol, la détache de toute correction, pour l’offrir au furtif toucher de cet inconnu.

Du haut de son illusion, elle se laisse porter vers le bleu azur du ciel ; puis elle remarque dans la poussière de la rue une jeune femme troublée à l’existence sans vie. Elle se ressaisit, effrayée à la fois par cette vision désenchantée d’elle-même, par de telles pensées insoupçonnées et par cette liberté entraperçue subrepticement qu’elle laisse échapper dans sa fuite. Il est bien trop tard ; réfugiée à l’entrée de l’habitation conjugale, elle a déjà sombré dans l’incertitude. Le calvaire ignoré jusque-là force ses gonds et pénètre sans vergogne par l’entrebâillement de la porte de sa conscience.

Les saisons passeront mais toujours elle frémira à cette sensation sans cesse ravivée par sa mémoire. Ces yeux ténébreux la troubleront encore deux ans, huit mois et vingt-huit jours plus tard dans cet aéroport étouffant grouillant de multiples têtes bonhommes.

Les ombres la recouvrent, l’enserrent. Le temps s’écoule difficilement. Seules deux lueurs la retiennent péniblement dans la sombre réalité, ses filles. Des jours, des semaines, des mois passent. L’impudent admirateur ne disparaît plus, de son chemin jour après jour, de ses pensées nuit après nuit ; il la console, la cajole, étrangement la rassure de cette simple main pudique. Elle lui accorde son prénom en retour. De la caresse de sa chevelure, ces doigts glissent petit à petit à la découverte de l’échancrure de chaque vallée, de chaque colline de sa peau, délicatement ; ces yeux la flattent et la réchauffent plus que le soleil ne le ferait, s’il effleurait ne serait-ce que l’instant d’un furtif rayon l’intimité de son corps. Ils communient de leur être, de leur âme, au péril de leur vie, les risques encourus ne cessant pourtant d’inquiéter leurs entrailles.

Bien qu’écorché, le passé prendra la forme du plus confortable refuge quand l’avenir semblera incertain. Leurs sangs pulseront encore arythmiques et battront leurs veines de désir mêlé de crainte. Ses souvenirs hanteront Sarah tandis que tous les quatre suivront à pas de velours l’agent vers un bureau à l’abri des regards, encadrés de près par les fonctionnaires de l’Etat Français.

Protégés par de journalières apparences, des désirs ignorés lui rôdent autour, la tourmentent, l’envahissent ; des goûts tentants dérangent son palais, des pensées refoulées ressurgissent. Elle heurte le besoin banni de voir, sans savoir quoi ; celui barricadé de vivre, sans le définir. Elle ne reconnaît qu’un quotidien, une répétition, pourtant elle prend conscience de la simplicité avec laquelle elle pourrait s’abandonner ; pour autre chose, quelque chose d’autre. Elle ouvre progressivement ses yeux, fendille la carapace cimentée de son esprit, qu’elle hésite à colmater au plus vite, attirée comme une nymphe par la frêle lumière qu’elle voit filtrer en elle au travers des brèches. Chaque pic la déchire un peu plus, l’indépendance la guette. Les visions, les douleurs reconnues, les adieux intérieurs ne semblent plus pouvoir être endigués. Elle souffre. Elle souhaite simplement ce qu’elle n’ose espérer et veut exiger, sans trouver les mots pour le formuler, car la loi divine, sans souci de la redondance, l’a énoncé des siècles auparavant : elle n’a droit à aucun droit.

Elle, la femme, nait avec des rôles à remplir sans mot dire. Elle est un être humain ébauché pour servir l’homme. Elle honorera son époux, parera à toutes les commodités de la maison et s’effacera aux yeux des autres hommes. Avant de ne plus savoir les respecter, avant de ne plus en pouvoir, avant que son époux ne la soupçonne d’avoir léché d’un coup de regard le fruit défendu, avant d’être punie des coups de fouet de la justice, bien avant, lui a été ouverte la porte des envies.

Alors enterrée jusqu’à la poitrine, sans autre protection qu’un sac étouffant l’image de son visage défait, elle sera lapidée jusqu’à ce que mort s’ensuive. Tel sera le châtiment de l’adultère. Jaillis de la rude et froide fontaine de la justice l’écorcheront les jets de pieuses pierres, de taille raisonnable afin de ne pas l’achever sur le coup, pas trop insignifiante ou bien la mort ne la traînerait pas dans son suintant linceul ensanglanté. Elle expiera la faute charnelle par la souffrance physique ; si elle n’est pas au préalable dénoncée voire lynchée en pleine rue, ou encore surprise par son mari qui exécutera sans craindre de représailles amant et femme. Elle se refuse à permettre à la mort de la séparer de ses deux filles, Taraneh, six ans, et Sayeh, huit ans. Avec Arsham, son amour dans l’infortune, elle fuira l’Iran.

(...) Gwennaël Tristan Houdayer