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Category: Dreams and the Supernatural
En 2004, j’ai eu la chance de traîner mes guêtres en Chine. En Chine, il est très difficile de se déplacer. Tous les panneaux sont écrits en chinois et quand vous indiquez une destination à un chauffeur de taxi sur une carte, il devient fou. Il la tourne, la retourne dans tous les sens et s’énerve fort. Il veut juste le nom de la rue, la carte, il l’a dans la tête. Sa carte, c’est le territoire, la projection, la représentation de l’espace ne l’intéressent pas. Je me sens très proche des chauffeurs de taxi qui pestent contre les cartes. J’aime pas bien ça, moi non plus, les projections, et dès que je vois un plan je ressens un violent mal de crâne, le sol se dérobe sous mes pieds et les larmes me montent aux yeux. Messieurs, inutile de sortir votre sourire narquois, je sais que l’absence de sens de l’orientation est un mal très répandu chez la gent féminine, mais croyez-moi, mon absence d’espace dépasse la question des genres. Je suis dénuée d’hémisphère droit.
Non contente d’être mono-hémisphérique, j’aggrave mon cas en affichant une solide nullitude en géographie (sûrement due au fait que, dans ma boîte crânienne, y a pas de tiroir prévu pour stocker ce genre d’informations). Vendredi dernier, quand le train qui me menait de Châteauroux à Paris a fait une halte à Limoges, je ne me suis pas posée de questions. Tiens, il passe par Limoges, cette fois, ok, pourquoi pas. Et je me suis replongée dans l’excellent bouquin que j’étais en train de lire (Suicides Exemplaires de Enrique Vila-Matas).
Un gros type est monté et s’est installé pas très loin de moi. Plongée dans ma lecture, il m’a fallu un moment pour remarquer un mouvement louche et répétitif du côté du gros type. En tournant la tête j’ai pu m’assurer qu’il était bel et bien en train de se caresser le pelvis avec entrain. Un peu écoeurée, j’ai changé de place en me disant que ça serait une anecdote marrante à raconter aux copains.
Après deux heures de route, comme prévu, le train s’arrête au terminus, Paris Austerlitz. Sauf que le type qui parle dans les haut-parleurs, lui, il dit qu’on est à Brive La Gaillarde… Brive La Gaillarde ? Mon ventre fait un petit bond ..é. C’est où, Brive La Gaillarde ? J’espère mollement que c’est une ville cousine de Mantes La Jolie, en bordure de Paris, peut-être que le chauffeur de train a eu la flemme de pousser jusqu’à Paris, auquel cas, c’est pas grave, je prendrai le RER… Mais la façon dont mon estomac se serre me prévient que c’est très peu probable. Au guichet d’information on éclaircit ma lanterne, confirme mes craintes et m’annonce avec un accent chantant que Briveuh La Gaillardeuh, c’est pas loing de Toulouseuh… ’Fant de pute, me dis-je (j’ai toujours eu l’acclimatation facile). Je suis atterrée. Il est vingt heures, il fait un froid de canard, le prochain train de Paris ne part qu’à deux heures du matin… Et le trajet jusqu’à Paris dure quatre heures trente. Ça va me prendre douze heures trente pour arriver à Paname, le temps d’un aller-retour en Chine, presque. J’ai du mal à le croire, je suis ahurie, épuisée d’avance, mais surtout, je suis épatée. À Paris je me plante régulèrièrement de direction dans le métro. Je perds un quart d’heure, vingt minutes, je suis habituée, et quand j’ai un rendez-vous, je prévois une marge d’erreur. Mais là, j’ai fait très très très fort. Heureusement qu’il est impossible de se tromper d’avion, sinon je suis sûre que je ferais une escale à Tahiti pour aller à Berlin. Cette histoire commence à me plaire. Je m’asseois, sonnée, entre le rire et les larmes et j’observe les passagers qui vont et viennent. Ils ont tous une bonne raison d’être là. Je me sens comme un extraterrestre, un cheveu sur la soupe. Dans ma tête tourne en boucle la seule chose que je connaisse de Brive La Gaillarde, à savoir les bribes d’une chanson de Georges Brassens : « Au marché de Brive La Gaillarde… pom pom pom… se crêpaient un jour le chignon… pom pom pom » Je regrette de ne pas connaître la chanson entière, c’est un peu court comme bande-son pour une attente de dix heures trente.
« La formule pour renverser le monde, nous ne l’avons pas cherchée dans les livres, mais en errant. C’était une dérive à grandes journées, où rien ne ressemblait à la veille; et qui ne s’arrêtait jamais. »
Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, édition critique, p. 40
la preuve :