Il y a une dizaine de jours j’ai lu
Jeune Fille d’Anne Wiazemsky, livre dans lequel elle raconte
sa rencontre avec l’impressionnant, louche et talentueux Robert Bresson pour
lequel elle a tourné Au hasard Balthazar. Ce livre, très bien écrit, m’a
puissamment donné envie d’être actrice. J’ai essayé d’imiter le ton plat, celui
des “modèles” bressoniens
[1]
mais c’est vachement dur. Avant de chanter professionnellement, je ne pensais
pas être capable de jouer la comédie, ni la tragédie ni rien du tout. Mais
après trois ans de scène sur laquelle je me produis seule face à un public
beaucoup plus nombreux que moi, ça m’est graduellement apparu possible. En
plus, la figuration ça fait des cachets, et les cachets, c’est très difficile à
débusquer.
Alors j’ai répondu à plusieurs annonces. La plupart étaient pour des films
médiocres, mais l’une d’elles concernait le prochain film d’Abdellatif
Kechiche. Ils recherchaient des figurants anglophones (ce qui m’a paru étrange, parce qu’un figurant qui parle
n’est plus un figurant, et si on ne parle pas, à quoi bon être anglophone ?
mais je n’ai pas relevé). Quelques jours plus tard, quand le directeur du
casting m’a rappelée, j’étais ravie, exultante, délirante de joie. Quel début !
Kechiche ! La classe ! Deux jours de tournage ! Deux cachets ! Un film en
costume, des essayages, aaaaaaaah. Bien sûr, 100 euros pour douze heures
c’était un peu chiche, mais c’était pas grave, c’était le début, c’était du
cinéma d’auteur, c’était une “belle aventure” comme on dit dans Télérama. En
plus, en faisant des recherches sur internet, j’ai appris que Mario Caniglia,
le directeur du casting, était lui-même réalisateur, pasolino-bressonien (dixit Les Inrocks)! Je préfère vous dire que
j’en ai parlé à tout le monde. Comme je devais jouer une jeune anglaise du 19e,
j’avais reçu l’interdiction de bronzer, ce que j’ai utilisé à l’envi pour
crâner voluptueusement. “Quoi ? Une promenade au soleil ? Très bonne idée mais
ce sera sans moi, tu comprends, je ne peux pas bronzer…” La crâne, ça y allait
sec.
Et puis je suis partie à Nevers faire mon concert (mon premier concert payé
et déclaré ! Quel professionnalisme !). Moi qui ai enchaîné pendant trois ans
les concerts merdiques, payés une misère, surtout pas déclarés, jamais, jamais.
Je me retrouvais à enchaîner trois cachets en quatre jours ! C’est mon
conseiller ANPE qui allait en faire une tête, lui qui a passé deux heures à me
répéter de façon mécanique qu’il est impossible de faire des cachets à Paris.
Et que je ferais mieux de trouver un travail alimentaire stable. Pffft. Never
Mind The Bollocks, que je me
chantais dans la tête pendant tout le rendez-vous.
Après Nevers, en rentrant chez moi, enfin, chez quelqu’un qui me prête ses
clés parce que j’ai pas de chez moi, en montant les marches, je pensais au
tournage qui s’effectuait le lendemain et j’ai vaguement calculé que quand
même, s’il fallait être à la gare Saint-Lazare à midi quarante-cinq et tourner
jusqu’à deux heures du matin à Marly-le-Roi, ça faisait quatorze heures et
quatorze heures pour 100 euros brut c’était bien en-deçà du SMIC.Mais bon comme
j’y connais rien, je voulais quand même y aller même si je me demandais bien
comment j’allais rentrer chez moi, enfin, chez quelqu’un qui me prête ses clés
parce que j’ai pas de chez moi, à deux heures du matin.
Et puis j’ai ouvert ma
boîte mail pour découvrir une pluie de messages de figurants et de
représentants syndicaux de figurants qui appelaient à ne pas participer à ce
tournage qui bafouait le droit du travail. La production (Vénus Noire/MK2) a
répondu à ces messages de protestation que les heures supplémentaires n’étaient
pas nombreuses étant donné qu’un cachet représente douze heures de travail.
Mensonge ou grossière ignorance, un cachet comptant pour huit heures de travail
effectif. Et aucune mention des horaires de nuit qui sont normalement majorés à
partir de 21h. J’entends déjà nombre de lecteurs se moquer doucement de ma
naïveté et me donner du “c’est pas le pire, crois-moi”. Mais on nous a menti.
Je comprends très bien les contraintes des petits budgets, néanmoins il me
semble ahurissant qu’après avoir demandé à des gens de travailler au rabais, on
les prenne pour des bûgnes ! Quelle arrogance ! Pourquoi mentir ? La mort dans
l’âme, j’ai envoyé un mail à la production et à mes collègues pour leur
signifier que je refusais de participer au film dans ces conditions et j’ai
passé une très mauvaise nuit. La violence absurde de saboter un film d’un
réalisateur que j’estime m’empêchait de dormir et même si j’étais convaincue d’avoir
pris la bonne décision, je l’avais mauvaise et une foule de sentiments
contradictoires se succédaient derrière mon front. Je serais curieuse de savoir
ce qu’en pense Mr Kechiche. J’aimerais aussi savoir combien gagnent les
producteurs par mois. Parce que bien sûr tout le monde doit se serrer la
ceinture mais il me semble qu’une fois de plus, certains se la serrent plus que
d’autres. Ces cachets auraient ajouté environ 170 euros aux 400 que je touche
par mois (je suis Rmiste). Mais je préfère renoncer à ce supplément,
normalement bienvenu, si maigre soit-il, que de collaborer au déclin d’acquis
sociaux et à la mauvaise foi qui me rappelle beaucoup celle du gouvernement au
pouvoir. Parmi les collègues frondeurs, certains craignent d’être mis sur une
liste noir de figurants chieurs. Je veux bien qu’on m’inscrive sur cette liste
mais il va falloir écrire mon nom en très gros, avec des lettres qui
clignotent.
Ava Carrère
myspace.com/avapetitrene