La Lune est une splendide photo qu’un astrophysicien déséquilibré a punaisée dans le ciel.
La Lune était donc plate, unidimensionnelle, ses mers sans profondeur, ses cratères sans déchirure, ses océans de sable sans mouvement, ses collines étaient des seins de transsexuel avant les premières injections d’hormone.
L’astrophysicien était un expert en efficacité onirique. Il a révé la Lune en hologramme et la puissance du songe a matérialisé un volume surprenant. La lune a découvert l’épaisseur, la sensibilité de la peau, le trouble d’une rondeur incarnée, le vertige des strates, les ombres, les recoins cachés, la densité de la vie intérieure, l’obscurité d’une face qui fuit le Soleil et le réveil brutal quand l’astéroïde la fracasse.
L’hologramme lunatique tournait autour de la Terre comme un homme tourne autour de la femme qu’il convoite. La Lune captait les ondes radios humaines et elle jouissait des myriades de chansons, de poèmes et de contes qui lui faisaient jouer un rôle essentiel.
Mais elle voulait plus.
Elle voulait la caresse de l’homme.
Alors, elle s’est souvenue des techniques de son créateur. Elle a rêvée la Nasa, elle a rêvée Aldrin et Armstrong. Elle a rêvée l’Amérique. Elle a inventé Kennedy, la guerre froide, Staline et Laïka la chienne soviétique propulsé dans l’espace par un satellite communiste.
Puis elle a attendu avec persévérance, patience et sensualité, la création matérielle de ses songes érotiques.
Les naïfs cosmonautes, ignorant tout du magnétisme sexuel qui les attirait vers la planète jaune, se posèrent, avec l’excitation d’un coléoptère qui s’approche de l’ampoule nocturne, sur la peau délicate de l’astre attentif.
La Lune connut son premier orgasme quand Aldrin planta le drapeau américain dans sa chair offerte. Elle jouissait également des milliards de regards qui se tournaient vers elle avec avidité et ravissement.
Cet afflux d’énergie dérangea le sommeil de l’astrophysicien déséquilibré. Il décida de rêver à autre chose, d’explorer d’autres créations, il cessa d’alimenter son rêve de Lune. Alors, la Lune disparut du ciel, laissant un nuage d’ombre dans le paysage éclatant d’étoiles, puis elle remonta docilement à sa source, l’océan primordial de toutes les potentialités.
Mais l’iris humain était tellement habitué à la vision familière qu’il n’accepta pas l’absence de l’objet d’adoration qui flottait depuis toujours dans son ciel primitif. Le cerveau global recréa le dessin exact de ce qu’il avait toujours connu et projeta dans l’espace l’image parfaite du cercle lunaire.
La différence entre le rêve de l’astrophysicien et l’hallucination collective étant nulle cela ne changea donc rien à rien, et vice-versa.
Albert H. Igelstein