Menu et moi, on aimait Baudelaire. Son statut de poète maudit nous semblait politiquement correct. Outre sa virtuosité poétique, sa révolte, son élitisme, son dandysme désespéré, son mépris de l'espèce humaine et sa misanthropie ne pouvaient que séduire nos mégalomanies naissantes. Menu et moi avons toujours été profondément persuadés de l'évidente supériorité de nos talents et de nos esprits sur ceux de notre entourage, fut-il nos camarades, nos profs, voire nos parents. Peu de monde trouvait grâce à nos yeux, et nos ailes de géants nous empêchaient un peu de marcher…
Menu et moi avions soif de contre-culture. Tous deux issus de ce milieu middle class où l'on ne parle guère de religion ni de politique, nous avions, tout comme Baudelaire, des pères de droite, absents, passant leur vie quelque part à vendre qui des bagnoles, qui des assurances, entretenant enfants, femmes et maîtresses et distribuant des chèques à tout ce beau monde à la fin du mois. Comme Baudelaire, nous vivions dans le giron fragile de nos mères, un peu plus cérébrales ; la mienne était prof de Français, celle de Menu était égyptologue, lisait les hiéroglyphes et écrivait même des poèmes qu'elle publiait. Sur ces bases, nous étions à l'affût d'abstraction, d'ésotérisme. De ce monde trop terne nous cherchions la porte de sortie, et travaillions à devenir voyants en faisant tourner les verres lors de séances de « spiritisme » savamment réglées, lisions Lovecraft, Métal Hurlant, écoutions Alice Cooper, Cure, Siouxie and the Banshees, allions nous photographier dans les cimetières, inventions des langages sophistiqués avec précis de grammaire complets, échafaudions des philosophies mégalomanes et gratuitistes, écrivions des manifestes et concevions des systèmes d'analyse dans lesquels un caillou ou une merde de chien étaient plus importantes que l'ordre universel des choses.
Au fur et à mesure de ces soirées vaudoues, nous avions eu l'idée d'ouvrir quelques bières qui traînaient au frigo, et commencions sérieusement à nous intéresser aux paradis artificiels. Nous avions dans nos enceintes trois générations de musique de sauvage, les vicieuses années soixante, les orgiaques seventies et les violentes années quatre-vingts, dont le principal point commun restait une toxicophilie affichée. Comme disait Flaubert, c'était là « le genre »… Vincent Fournier, dit « Alice Cooper », vidait paraît-il une bouteille de Bourbon cul-sec avant chaque concert, Keith Richards s'était fait dorer les cloisons nasales à l'or fin, Ian Curtis cultivait les overdoses comme des fleurs de son jardin, Daniel Darc de Taxi Girl s'était ouvert les veines sur scène… Forts de ces légendes, nous passâmes au vin, au ricard, à l'eau de vie, puis au raide. On me fit goûter un joint. Je me mis à fumer. On me fit lire Baudelaire, je découvris le « poème du Haschich », et Menu fut immédiatement informé de cette trouvaille. A ce que j'avais compris, Baudelaire y prônait la consommation de shit régulière, organisée et expérimentale, afin d'accéder à une sorte d'état supérieur de pensée et de création. Il prévenait le lecteur que cela n'apportait pas le génie aux imbéciles, et ne conseillait cette pratique qu'aux fins esprits. Menu et moi nous sentîmes flattés.
Le shit que Charles décrivait dans « Les paradis » semblait d'une autre époque. Il parlait d'une « confiture » verte, d'une pommade à l'odeur capiteuse, extrêmement appétissante. Ce que nous avions pour notre part était plus une sorte de morceau de résine sèche et dure, à l'odeur âcre et médicamenteuse lorsqu'on la brûlait. Menu ne fumait pas même de clopes. Ce fût justement parce que Baudelaire préconisait uniquement la consommation par ingestion qu'il accepta tout de même de se livrer à l'expérience.
A cette époque j'étais pion, je louais un petit studio en banlieue parisienne, et c'est sur un coin de plaque électrique que nous fîmes tranquillement « l'infu ». Quelques épicuriens croisés ça et là m'avaient conseillé de dissoudre le hasch dans du lait chaud. Je tournais doucement avec une cuiller en bois. Au bout de quelques minutes, le lait prit une teinte vert-amande et se mit à répandre un fumet non dénué de charme.
Je servis l'infu dans les tasses du petit déjeuner, nous retournâmes sur la platine le disque de PIL et nous dégustâmes le breuvage comme Gide et Oscar Wilde buvant du vin de Chiraz les veilles de départ. L'esprit suprême allait nous venir nous révéler, c'était un grand moment.
Les premiers effets furent longs à venir. Nous pensions à en refaire une, quand soudain nous nous mîmes à ressentir une plénitude infinie, et une insondable bonne humeur. Nous aurions lancé le monde comme un ballon rouge. Puis nous nous mimes à rire aux éclats pour n'importe quoi, à parler fort. Bientôt l'euphorie se transforma pour moi en véritable excitation nerveuse, accompagnée d'une sensation d'étouffement progressif. La musique devenait assourdissante, jusqu'à ce que je me rende compte que c'était les battements de mon cœur cognant dans ma poitrine qui provoquaient ce vacarme. Je crus mourir. Menu était idem. Nous ne parlions plus. Nous étions tous deux couchés sur la moquette. Au prix de réels efforts, Menu réussit à ramper jusqu'au téléphone pour appeler les pompiers du Chesnay, qui vinrent rapidement et nous conduisirent sans ménagement, et même je dois dire avec une certaine barbarie, au centre hospitalier le plus proche. C'est sur deux civières roulantes que nous fûmes poussés aux urgences blafardes, le visage aux néons, avant qu'une dose salvatrice de Valium ne nous délivre de ce cauchemar.
Charles Baudelaire est un poète français né à Paris le 9 avril 1821 et mort dans la même ville le 31 août 1867. Au delà du temps il est aussi mon ami. Je partage ses dettes, ses créanciers, ses douleurs d'amoureux transi, ses transes érotiques et ses nuits vaudoues. Si j'étais en prison, je me réciterais ses poèmes. Et même, pour vous prouver que je ne lui en veux pas, je me suis vu, pour les dix-sept ans de mon fils, lui offrir un exemplaire des « Fleurs du mal ». Par hasard, si jamais il chapardait « les paradis artificiels » sur les rayons de ma bibliothèque, que ce chapitre lui soit un appendice utile pour ses éventuelles expériences littéraires, et qu'il sache surtout que Menu et moi, on aimait Baudelaire.
(Vous retrouverez ce chapitre en bande dessinée dans le prochain 'Lockgroove comix', (L'ASSOCIATION) le nouveau fanzine de JC Menu).