Nathalie 3 "Paris sous la douche"
Au début du gouvernement « Nathalie », avant la mise en œuvre de la politique des « grands travaux », on n’avait pas de douche au squat des Cerisiers. On se lavait comme dans les films, avec une bassine d’eau chaude, un gant de toilette et un morceau de savon. J’aimais bien…
Ni elle ni moi n’avions de revenus réguliers. J’avais à la Banque Du Lion un compte extrêmement fluctuant, et de mauvais rapports avec les employés chargés de mon dossier et surtout de ma personne ; particulièrement avec l’un d’entre eux, un certain Fabrice Gérard. C’était un rat de guichet en costume trop grand, qui devait avoir mon âge. Non qu’il fût laid, mais il était malingre, avec des épaules étroites et des hanches un peu larges qui lui donnaient un air féminin très déplacé chez lui. Il avait des traits réguliers mais des rougeurs, la peau luisante sur le nez, et de petits yeux. Son implantation capillaire laissait à présumer qu’il allait bientôt commencer à se dégarnir. J’étais venu lui remettre un chèque pour désaltérer mon compte en banque assoiffé et, pressé par la dèche qui durait depuis plusieurs semaines, lui demandai de m’avancer un peu d’argent liquide sans attendre le délai d’encaissement de trois jours. Il accepta, mais à la condition expresse que j’ouvre un Plan d’Epargne Logement, afin de créer une « réserve » qui « épongerait » mes découverts. L’idée n’était pas mauvaise en soi, mais je ne saurais vous dire pourquoi (le fait d’y être forcé m’étant particulièrement insupportable), j’étais contre. Je le lui dis. Il eut alors entre autres cette phrase terrible : « Pas de P.E.L., pas de liquide ! »
Rien n’y fit, ni lui ni moi ne cédâmes. Après ce qu’il faut bien appeler une engueulade carabinée où je dus lui sortir des monstruosités, je rentrai chez nous, les poches vides mais le cœur plein de rage ; je maudissais les banques, le système, les bourgeois, la société. Je me projetais des films dans ma tête dans lesquels Monsieur Gérard était humilié, bafoué, traîné dans la boue. J’échafaudais toute la soirée des vengeances cruelles et sophistiquées. Puis, les jours suivants, comme les enfants oublient leurs chimères, nous pensâmes à autre chose et n’y prêtâmes plus attention.
Peu de temps après il y eut un orage mémorable. Le ciel de Paris s’obscurcit totalement, avant de délivrer un très violent orage, des trombes d’eau que Nath et moi observions avec admiration par la fenêtre. J’eus alors l’idée saugrenue d’aller prendre une douche dans la rue, idée qui séduisit instantanément ma compagne, et en quelques secondes nous fûmes sur le pavé, moi en caleçon, elle en maillot de bain, nous savonnant à qui mieux mieux et riant aux éclats. Nous portions chacun sur l’épaule notre tatouage de mariage (punk), une petite planète bleue ceinte d’un anneau de Saturne, et dansions sous la pluie aux yeux des cafés voisins (nous avions déjà dans le quartier un statut de doux dingues qui nous mettaient à l’abri des jugements). À Paris, que d’aucun considèrent à tort comme une ville froide et inhumaine, sachez que vous pouvez au moins vous doucher dans la rue sans que personne n’y prête plus d’attention que cela.
Soudain, au milieu de ébats, Nathalie s’immobilisa et eut ce regard terrible que je commençais à connaître et qui annonçait que la situation allait salement dégénérer. « Viens », me dit-elle, « on va à la Banque Du Lion dire bonjour à Monsieur Gérard ! »
C’est devant un personnel et des clients pétrifiés que nous entrâmes quasiment nus dans la petite agence du boulevard de Ménilmontant, ruisselant d’eau et de gel douche. Pendant que Nathalie haranguait les clients en se savonnant et en chantant à tue tête, je me dirigeais vers le bureau du pauvre Monsieur Gérard qui, la bouche entrouverte et l’œil hagard, me regardait arriver en tremblant. Ivre d’insolence, je lui lançai « Bonjour Monsieur Gérard, je viens pour ouvrir un Plan Epargne Logement ! ». Je me penchais sur son bureau, trempant ses affaires au passage, me saisissais des papiers qui y étaient posés, lui demandais un stylo… Où fallait-il signer ? Pendant toute la durée de cette intervention, il n’eut pas un mot, pas un son. Toute la banque fut plongée dans un silence total, les gens restaient pétrifiés. Personne n’appela la police, personne n’osa même nous demander de partir. Au bout d’un moment, rassasiés de sarcasmes et de provocations nous vidâmes les lieux, abandonnant Monsieur Gérard à sa cravate jaune, à ses P.E.L. et à ses P.L.V. sur lesquels un lion de bande dessinée jonglait avec des livrets de comptes, à la lumière des néons de l’agence, au plafond quadrillé de dalles thermoplastiques et au carrelage ruisselant sur lequel, comme des fantômes narquois, brillaient encore les traces de nos pieds.
Prochain chapitre : Nathalie 4 "Bonnie and Clyde"