Nathalie 4 'Bonnie and Clyde'
Nathalie était un diable. Rien ne l’effrayait. Mieux encore, l’aventure l’attirait. Elle était friande d’intrigues, de batailles, de conflits et de dessous de table. Elle savait être d’une persuasion redoutable pour retourner une situation. Ainsi, alors que nous nous étions fait pincer par E.D.F. pour avoir trafiqué notre compteur électrique, que nous étions en instance de procès à l’issue duquel on risquait de nous réclamer la jolie somme de vingt mille francs, nous apprîmes par voie postale qu’un expert E.D.F. allait passer nous faire signer des choses. Ce fût Nathalie qui le reçut. Et voici ce qu’elle fit :
Elle avait commencé par la désinvolture, plaisanté, proposé du café, de la tarte, tant et si bien que le gars s’était déridé peu à peu. Dites-vous bien qu’elle avait peut-être la plus belle bouche de Paris ; on ne savait résister à l’éclat de son sourire. Le sujet principal de l’entretien fût abordé à la hussarde, sur un ton plus que cordial. D’un coup, elle se mit à fondre en larmes. Pendant plus d’une heure, elle lui brossa entre deux sanglots une fresque dans laquelle intervenaient entre autres des « américains » auxquels nous aurions eu sous-loué notre appartement… Elle fit tant et si bien que l’expert annula toute notre dette et partit, non sans lui avoir laissé son dernier paquet de mouchoirs jetables et l’avoir réconforté du mieux qu’il pouvait en la serrant chaleureusement dans ses bras.
Une autre fois, elle prit des cours de conduite à l’auto-école du quartier dans le but de passer son permis. A la première leçon, son moniteur qui voulait engager la conversation lui demanda quelle était sa profession. Personne d’autre que Nathalie n’aurait pu lui faire cette réponse, qu’elle s’entendit elle-même proférer sans hésiter : « Je suis psychologue ». Elle devait s’être un peu sapée. Ils se mirent tous deux à discuter dans les embouteillages ; il lui parla de son couple, lui révéla quelques problèmes intimes, lui posa des questions. Au bout de quelques kilomètres, elle lui proposait de lui accorder des séances d’analyse au fur et à mesure des cours de conduite, en échange de leur gratuité. Ainsi fut fait, Nathalie eut son permis pour rien et l’homme quitta sa femme, soulagé.
Elle était la terreur de certains commerçants. Un boulanger de souvient encore d’un croissant rassis qu’il lui avait vendu. C’était merveille que de l’envoyer acheter du shit. Les malheureux dealers qui tentaient de la gruger sur la marchandise la voyaient se transformer en véritable furie. Ses colères étaient légendaires et malheur à qui tentait de lui résister, moi le premier.
Je me souviens qu’un jour nous fûmes invités à aller passer le jour de l’an chez Menu, qui habitait alors en Normandie, dans un petit village au bord de la mer. C’était donc par un froid vif et sous un soleil acide que nous primes la route à bord d’une vieille R12-breack vert bouteille métallisé que je possédais à l’époque. Au début, tout se passa bien. Nous avions mis une cassette des Ramones, fumions des clopes, discutions. Cependant Menu m’avait donné des indications un peu sommaires, si bien que peu de temps après avoir quitté l’autoroute, nous primes une mauvaise direction, hésitâmes et revînmes sur nos pas… Nous-nous étions égarés. Après une demie heure d’errance dans des bleds aux noms inconnus, je décidai de m’arrêter téléphoner dans un café. Que n’avait-on déjà inventé la téléphonie mobile…
Il devait être sept heures, la nuit était tombée depuis un bon moment. Seul commerce encore ouvert dans le village désert comme peuvent l’être les villages de Normandie à cette heure et en cette saison, le bar tabac dont on distinguait par la vitre les lumières enfumées et les quelques clients avait quelque chose de la taverne irlandaise. Je me garais devant. Nath voulut m’attendre dans la voiture. J’entrai.
Les clients étaient quelques hommes de la campagne, de connivence, parlant fort et buvant du Pernod dans la fumée des Gauloises, mélange dont l’odeur vous prenait instantanément les narines. La bonne femme hommasse derrière le comptoir ne me rendit pas le « bonjour Madame » que je lui adressai. Je lui demandai tout de même l’autorisation de passer un coup de fil ; elle ronfla et posa sous mon nez un appareil téléphonique, de mauvaise grâce. Visiblement, je n’étais pas le bienvenu, et ma foi ça aurait pu se comprendre. Dans ces pays, les gens regardent d’instinct les plaques minéralogiques des voitures, c’est une passion. Nous étions Parisiens, jeunes et avions l’air bizarre, ce qui ne plaisait visiblement ni à cette dame, ni à son mari en bras de chemises et à grosses moustaches, ni à la poignée d’ivrognes qui s’était tous tus afin de mieux écouter ma conversation. Après que Menu au bout du fil m’eût précisé l’itinéraire, je raccrochai et demandai à la dame combien je lui devais. « Cinq francs » me répondit-elle. C’était un prix exorbitant, mais je n’avais pas envie de discuter, payai et déguerpis sans demander mon reste.
L’histoire pourrait s’arrêter là. Il n’en fut pas ainsi. En bouclant ma ceinture, je ne sais pourquoi, je racontais ces quelques détails à Nathalie, sur un ton badin, plutôt amusé de l’accueil qui m’avait été réservé. Mais lorsque je lui dis que la bonne femme m’avait demandé cinq francs, le ton changea. Nathalie s’était figée. Je la vis passer du côté obscur. Sans un mot, elle ouvrit la portière et descendit de la voiture pour se diriger vers le bar d’un pas qui ne laissait présager rien de bon… A cet instant précis, j’eus la conviction que je venais de rater un très beau spécimen d’occasion de me taire.
Au début, il ne se passa rien, ce qui ne me rassurait pas plus que cela. Puis l’on entendit des éclats de voix, un choc violent, et là je ne vis rien de moins que la vitrine du bar tabac exploser en mille morceaux sous mes yeux. Dans pluie d’éclats de verre brisé, Nathalie apparut, poursuivie par la meute, courant à perdre haleine vers la voiture, hurlant « DEMAAAAAAARRE ! » Ce que je fis ; aucun jugement, aucune réflexion ne vinrent obscurcir mes réflexes de survie. Elle monta ; je me vis démarrer en trombe, faire vrombir le moteur, crisser les pneus, enfiler la sortie du village à cent vingt, et ne lever le pied que trente bons kilomètres plus loin, muet et tremblant, comme au sortir du train fantôme ou du grand huit.
Peu de temps après, je fus convoqué au commissariat du vingtième. Les villageois avaient eu le temps de relever le numéro de ma plaque d’immatriculation. Je mis un costume qui voulait ressembler à celui de Monsieur Gérard et me rendis à l’interrogatoire. Là encore, je me surpris. Ne pouvant concevoir l’idée de devoir dénoncer Nathalie dont la description sur le procès verbal était plus que détaillée, j’improvisai une histoire tout à fait crédible, mentant effrontément aux policiers sans l’ombre d’un trouble. J’étais un pauvre gars qui avait pris en stop cette jolie brune dont j’ignorais le nom. Tout de suite, j’avais senti qu’elle n’était pas nette, j’avais regretté de l’avoir pris. J’avais dû m’arrêter téléphoner dans un bar. Ici, je « copiai-collai » la scène du bar jusqu’au moment de la fuite et déclara l’avoir débarqué au premier embranchement, pour ne plus jamais l’avoir revu par la suite. Tout passa très bien, les flics « comprenaient ». Sûrement avaient-ils pris un jour une auto-stoppeuse, et je crus même lire dans leurs yeux quelque chose comme l’esquisse d’un sourire complice…
Prochain épisode 'Les langueurs d'Amsterdam'