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ROMAN DE CUISINE Le blog de Polo

Polo



Last Updated: 9/1/2009

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Saturday, October 25, 2008 
Nathalie 6 "Arthur K."

Aux squat des Cerisiers il faisait froid l’hiver mais nous avions de la place. Nous ne gagnions pas beaucoup d’argent mais nous ne payions pas de loyer. Autour de nous les copains se maquaient, formaient des couples et commençaient à procréer. Les bébés naissaient à qui mieux mieux, les week-ends entre amis commençaient à se peupler de poussettes et de paquets de couche, les baby-sitters et les nounous se refilaient des uns aux autres comme des perles rares ; Nathalie et moi commençâmes à nous dire qu’il était temps d’apporter notre pierre à l’édifice de cette nouvelle génération. C’est ainsi que nous nous mîmes à l’ouvrage dans le but de matérialiser notre chef d’œuvre : Arthur.
Nous avions commencé par une tentative infructueuse. Par là même, nous fûmes tous deux surpris de constater à quel point il est facile de procréer lorsqu’on ne le veut pas, et difficile dans le cas contraire. La crainte de l’échec officiant à l’encontre de ce à quoi elle voudrait remédier, le chemin qui mena un de mes meilleurs spermatozoïdes au sein de l’ovule veloutée de Nathalie fut étroit et escarpé.
Nathalie avait ressenti les premières douleurs un matin, tranquillement, autour d’une tasse de café. La clinique des Bluets était à deux rues, il faisait beau, c’était le vingt-neuf mai mille neuf cent quatre-vingt-onze. On s’habilla, et l’on partit à l’accouchement, à pied. Le boulevard de Ménilmontant n’avait pas échappé aux orgues du Printemps, étalant ses terrasses sous la voûte des robiniers aux feuillages neufs qui filtraient le soleil en mille gouttes de lumière. Devant la boucherie on s’assit sur un banc et on se reposa quelques minutes, observant la rondes des femmes africaines en foulards qui achetaient des pilons de poulet, les bouchers couverts de sang qui débitaient les côtelettes d’agneau et les vieux Algériens qui sirotaient le thé à la menthe à la terrasse du « Petit bateau ». On ne se rendait pas tellement compte. On arriva enfin à la clinique, très calmes et très détendus.
Le personnel hospitalier fut charmant. La sage-femme s’appelait Bénédicte. Loin de l’image difficile à décrire que la puissance d’évocation du mot « sage-femme » m’inspirait, celle-ci était jeune, jolie, fantaisiste et ouverte d’esprit. Elle mena l’opération de main de maître. Quelques heures plus tard, on m’invitait à trancher une sorte de morceau d’escalope de poulet avec des ciseaux de chirurgie, vêtu d’une blouse verte, d’un masque en tissu et d’un petit chapeau. Arthur était né, et m’observait calmement dans les bras de sa mère qui pleurait et riait en même temps. Moi, j’étais comme d’habitude dans les grandes occasions, souriant béatement dans une sorte d’autisme curieux.
J’étais sidéré par l’apparence d’Arthur. J’avais projeté dans ma tête une image de mon enfant un peu informelle, composée d’un mélange de photos de moi bébé que j’avais pu voir et de nourrissons de publicité replets et lumineux. Celui que j’avais sous les yeux était la copie conforme d’E.T. l’extra-terrestre. Minuscule, démuni, avec de trop grands yeux pour son petit visage, il débarquait de sa planète, encore tout sonné du voyage. A peine né, il me désobéissait déjà. Pire encore : il n’était pas moi. C’était un autre. Il existait.
Avez-vous constaté comme nos enfants ne nous ressemblent pas ? Et même comme ils s’évertuent à avoir des sentiments qui leur sont propres, des goûts personnels, des réactions particulières ? Celui-ci sait attraper les mouches, celle-ci aime les Mathématiques, celui-là ne veut mettre que des joggings, celle-là ne « mange rien ». Quelle responsabilité, quelle idée, quelle folie de les mettre au monde ! Eux qui n’ont rien demandé… C’est le premier pleur qu’on attend comme signe de bonne santé. Il crie, il est tout noir. Il se remplit d’oxygène. Bientôt le sang le colore. Il s’initialise. Les logiciels s’installent les uns après les autres. Installation réussie. Continuer ? OK.
On doit tout à nos enfants. On a rien à leur demander en échange de notre amour constant. On ne doit rien à nos parents. Ceux sont eux qui sont venus nous chercher, pour nous montrer quoi ? La vie. On est là, ensemble, on ne sait pas pourquoi mais on y est. Merci du cadeau. A partir d’aujourd’hui il va falloir apprendre à respirer, à manger, à travailler, à souffrir, à rire, à grandir, à être seul, à être libre et même à savoir être heureux. Un jour on meurt, sans savoir quand, et tout cela ne sert en gros qu’à transmettre des informations à une humanité inévitable vouée à l’extinction probable, au milieu d’un système dont nous ignorons tout et surtout à quoi il sert. Pourquoi diable y a t’il quelque chose plutôt que rien ?
Et pourtant quelle fierté, quel sentiment indescriptible je ressentis, mon fils, lorsqu’on me permit de te prendre dans mes bras et de faire quelque pas en ta compagnie dans le couloir de la clinique. Les gens nous regardaient et nous sentions leurs regards très profondément sur nous comme une lumière éblouissante. La terre tournait autour de nous. J’étais un géant gauche qui portait un oisillon au milieu d’un étang à la tombée du soir. Tous les oiseaux venaient y boire. Toute la forêt s’endormait.


Prochain chapitre :
Nathalie 7 'Midnight Express'
MINK CHERIE*Minnie MooG*

 
Beautiful!
 
Posted by MINK CHERIE*Minnie MooG* on Saturday, October 25, 2008 - 12:32 PM
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Polo

 
You're welcome.

 
Posted by Polo on Saturday, October 25, 2008 - 12:33 PM
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batdaf

 
A la fois en communauté de sentiments et de pensée avec toi sur ce texte...
 
Posted by batdaf on Saturday, October 25, 2008 - 12:50 PM
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Polo

 
...
 
Posted by Polo on Tuesday, October 28, 2008 - 1:42 AM
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batdaf

 
Merci de ton passage chez moi... Et puis comme tu as partagé avec nous ce moment exceptionnel de la naissance de ton fils, j'ai envie si ça ne te dérange pas de partager avec toi la naissance de ma fille... Surtout n'y vois pas d'auto-promo, juste un désir de faire écho à ton texte. Je sortais de quelques mois passés en villégiature forcée à Fleury-Mérogis... C'était la dernière fois que je sortais de prison (du moins je l'espère...) mais je n'envisageais pas encore que cela soit possible de ne pas y retourner. Ma vie avait tellement intégré ces « accidents du travail » que j'en étais arrivé à les envisager comme un mal nécessaire, en gros ça faisait partie du jeu... tu parles d'un jeu de con ! Ma première nuit d'homme à nouveau libre, je l'ai passée avec Sylvie. Elle avait été ma « femme » pendant cinq ans et on s'était plus ou moins séparés... non pas que j'aie eu quoi que ce soit à lui reprocher, elle a été la meilleure, la plus fidèle, la plus droite des copines pendant tout le temps où elle était amoureuse, et c'était plutôt moi qui connement, parce que j'étais mal dans ma peau, avais arrêté, ou pour le moins mis entre parenthèses, notre histoire... On avait passé cinq belles années ensemble et il y avait toujours beaucoup de tendresse entre nous. Alors cette première soirée de liberté avec elle, tu imagines bien ce qu'on a fait... C'était pas une nouveauté, on l'avait déjà beaucoup fait, sauf qu'une nouveauté y'en a eu une... elle est tombée enceinte ! Et ça, ça a été un putain de choc pour nous deux. Elle avait eu une maladie du genre salpingite mal traitée à 18 ans et était censée ne jamais être mère, d'ailleurs pendant les cinq années passées ensemble, elle ne prenait aucun contraceptif et nous n'avions jamais eu d'alerte... Et moi, je ne voulais pas d'enfant, c'était hors de question, mon existence ne s'y prêtait pas et je trouvais que de toute façon la vie n'était pas un cadeau à faire. Et puis, l'enfant que je ne désirais pas avec une femme dont j'avais été amoureux, je souhaitais encore moins l'avoir alors que je savais, aussi bien que Sylvie, que notre relation était sur la fin, qu'il n'y avait plus vraiment d'amour entre nous et qu'il était évident que nos chemins allaient se séparer de toute façon. Donc quand Sylvie m'a annoncé au bout de quelques semaines qu'elle était enceinte, ma réponse a été immédiate : « tu avortes ». Mais elle ne voyait pas du tout les choses comme ça ! Pour elle qui pensait ne jamais avoir d'enfant, c'était une chance inespérée qu'elle ne comptait pas laisser passer. Elle voulait mener sa grossesse à terme et il n'était pas question qu'elle l'interrompe. Je comprenais bien son point de vue, et je me trouvais dans une situation foutrement inconfortable. Je me voyais mal rompre les ponts en disant « tu te démerdes » et en même temps il était hors de question que j'accepte cette paternité que je refusais de toutes mes forces. Alors la situation est devenue bizarre, on s'est remis ensemble mais en même temps je niais complètement l'enfant qu'elle portait, je refusais de la voir enceinte, de l'aider, de participer, de la soulager... j'étais en plein dénie. Je n'ai pas le souvenir de l'avoir accompagnée une seule fois chez le médecin ou à l'hôpital, d'avoir porté le moindre de ses paquets, d'avoir pris de ses nouvelles, posé des questions, montré le plus petit intérêt pour ce qui se passait dans son ventre... C'était « tabou », sujet interdit, on n'en parle pas, ça n'existe pas... point barre. Mais je pouvais me boucher les yeux autant que je voulais, les mois passaient, son ventre s'arrondissait et ses seins gonflaient sacrément... ça j'avais quand même remarqué, une sacrément belle poitrine ça lui faisait... On s'est retrouvés à sept mois, puis huit, puis huit et demi... Je me souviens que la veille d'accoucher elle m'a encore une fois entrepris sur mon « attitude » par rapport à la naissance de la petite, sur le fait que je la reconnaîtrais ou pas... et qu'encore une fois, je lui ai dit que je ne reconnaîtrai pas cet enfant. Ouais, je sais, tu dois penser que j'étais un sacré salaud... mais en même temps, il faut se mettre à la place de l'homme qui n'a pas désiré être père, qui n'a à son avis du moins, pris aucun risque pour que ça arrive, qui a sans cesse exprimé son refus d'enfant et son désir d'IVG, et surtout qui ne se sent aucun lien affectif avec l'être qui est en train de grandir dans le ventre d'une femme dont il n'est plus amoureux... Ca fait quand même vachement peur tout ça... Et puis, le 20 juin, vers trois heures du matin, elle a perdu les eaux et nous sommes allés à pied à l'hôpital Boucicaut qui était à moins de cent mètres de chez nous. Quand nous sommes arrivés, le temps qu'on s'occupe d'elle, qu'on la prépare, qu'on l'envoie en salle de travail, l'accouchement était déjà presque terminé. On ne lui a même pas fait de péridurale vu que c'était trop tard... Elle est rentrée dans une petite salle, et moi je suis resté à la porte, j'étais encore bloqué dans ma peur et ma colère, et refusais toute participation... et puis je l'ai entendue crier, gémir, et quelque chose s'est déchiré en moi... Ma colère est tombée, et j'ai eu tout d'un coup l'impression qu'il était en train de se passer quelque chose dans ma vie... J'ai ressenti une émotion très forte, que j'attendais pas du tout, le mot « père » s'est mis à prendre un sens pour moi, comme par magie... Une infirmière a ouvert la porte et m'a dit « vous voulez voir votre fille ? ». Je suis rentré, tout intimidé, tout con, tout mal à l'aise, et on m'a posé un petit paquet merdeux, sanglant et tout fripé dans les bras... un horrible petit asticot écarlate dont la bouche se tordait de colère ou de peur, je sais pas trop, et moi j'ai regardé cette toute petite fille... et c'était ma fille ! J'ai rien dit, j'ai regardé, j'ai touché, j'ai demandé si tout allait bien, j'ai embrassé la mère et je suis sorti à grandes enjambées avec ma démarche de cow-boy rouleur de mécaniques. Et puis je me suis trouvé un coin tranquille au bout d'un couloir, et j'ai laissé sortir un paquet d'émotions... J'arrêtais plus de chialer, ça coulait tout ce que ça pouvait, j'aurais jamais cru avoir autant de larmes ! Aujourd'hui Luana a quinze ans... et putain que je l'aime ! Merci Sylvie... et pardon. Elle est pas belle la vie ?
 
Posted by batdaf on Wednesday, October 29, 2008 - 11:25 AM
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Polo

 
Merci de ce sublime texte d'une sincérité absolue.
Je suis très touché !
 
Posted by Polo on Thursday, October 30, 2008 - 7:49 PM
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Miam

 
Tu devrais te coller un petit sticker rectangulaire sur le front: "Polo tue"... Faut prévenir les gens qu'ils risquent de se prendre une méchante baffe en lisant ce joli "roman"! :-) Des baisers par milliers.

 
Posted by Miam on Sunday, October 26, 2008 - 2:48 PM
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Polo

 
Moi aussi de baisers par milliers, joli cœur.

 
Posted by Polo on Tuesday, October 28, 2008 - 1:37 AM
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Mabel Moreno
mabel moreno

 
C'est une histoire d'amour.
 
Posted by Mabel Moreno on Monday, October 27, 2008 - 10:26 AM
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