Nathalie 6 "Arthur K."Aux squat des Cerisiers il faisait froid l’hiver mais nous avions de la place. Nous ne gagnions pas beaucoup d’argent mais nous ne payions pas de loyer. Autour de nous les copains se maquaient, formaient des couples et commençaient à procréer. Les bébés naissaient à qui mieux mieux, les week-ends entre amis commençaient à se peupler de poussettes et de paquets de couche, les baby-sitters et les nounous se refilaient des uns aux autres comme des perles rares ; Nathalie et moi commençâmes à nous dire qu’il était temps d’apporter notre pierre à l’édifice de cette nouvelle génération. C’est ainsi que nous nous mîmes à l’ouvrage dans le but de matérialiser notre chef d’œuvre : Arthur.
Nous avions commencé par une tentative infructueuse. Par là même, nous fûmes tous deux surpris de constater à quel point il est facile de procréer lorsqu’on ne le veut pas, et difficile dans le cas contraire. La crainte de l’échec officiant à l’encontre de ce à quoi elle voudrait remédier, le chemin qui mena un de mes meilleurs spermatozoïdes au sein de l’ovule veloutée de Nathalie fut étroit et escarpé.
Nathalie avait ressenti les premières douleurs un matin, tranquillement, autour d’une tasse de café. La clinique des Bluets était à deux rues, il faisait beau, c’était le vingt-neuf mai mille neuf cent quatre-vingt-onze. On s’habilla, et l’on partit à l’accouchement, à pied. Le boulevard de Ménilmontant n’avait pas échappé aux orgues du Printemps, étalant ses terrasses sous la voûte des robiniers aux feuillages neufs qui filtraient le soleil en mille gouttes de lumière. Devant la boucherie on s’assit sur un banc et on se reposa quelques minutes, observant la rondes des femmes africaines en foulards qui achetaient des pilons de poulet, les bouchers couverts de sang qui débitaient les côtelettes d’agneau et les vieux Algériens qui sirotaient le thé à la menthe à la terrasse du « Petit bateau ». On ne se rendait pas tellement compte. On arriva enfin à la clinique, très calmes et très détendus.
Le personnel hospitalier fut charmant. La sage-femme s’appelait Bénédicte. Loin de l’image difficile à décrire que la puissance d’évocation du mot « sage-femme » m’inspirait, celle-ci était jeune, jolie, fantaisiste et ouverte d’esprit. Elle mena l’opération de main de maître. Quelques heures plus tard, on m’invitait à trancher une sorte de morceau d’escalope de poulet avec des ciseaux de chirurgie, vêtu d’une blouse verte, d’un masque en tissu et d’un petit chapeau. Arthur était né, et m’observait calmement dans les bras de sa mère qui pleurait et riait en même temps. Moi, j’étais comme d’habitude dans les grandes occasions, souriant béatement dans une sorte d’autisme curieux.
J’étais sidéré par l’apparence d’Arthur. J’avais projeté dans ma tête une image de mon enfant un peu informelle, composée d’un mélange de photos de moi bébé que j’avais pu voir et de nourrissons de publicité replets et lumineux. Celui que j’avais sous les yeux était la copie conforme d’E.T. l’extra-terrestre. Minuscule, démuni, avec de trop grands yeux pour son petit visage, il débarquait de sa planète, encore tout sonné du voyage. A peine né, il me désobéissait déjà. Pire encore : il n’était pas moi. C’était un autre. Il existait.
Avez-vous constaté comme nos enfants ne nous ressemblent pas ? Et même comme ils s’évertuent à avoir des sentiments qui leur sont propres, des goûts personnels, des réactions particulières ? Celui-ci sait attraper les mouches, celle-ci aime les Mathématiques, celui-là ne veut mettre que des joggings, celle-là ne « mange rien ». Quelle responsabilité, quelle idée, quelle folie de les mettre au monde ! Eux qui n’ont rien demandé… C’est le premier pleur qu’on attend comme signe de bonne santé. Il crie, il est tout noir. Il se remplit d’oxygène. Bientôt le sang le colore. Il s’initialise. Les logiciels s’installent les uns après les autres. Installation réussie. Continuer ? OK.
On doit tout à nos enfants. On a rien à leur demander en échange de notre amour constant. On ne doit rien à nos parents. Ceux sont eux qui sont venus nous chercher, pour nous montrer quoi ? La vie. On est là, ensemble, on ne sait pas pourquoi mais on y est. Merci du cadeau. A partir d’aujourd’hui il va falloir apprendre à respirer, à manger, à travailler, à souffrir, à rire, à grandir, à être seul, à être libre et même à savoir être heureux. Un jour on meurt, sans savoir quand, et tout cela ne sert en gros qu’à transmettre des informations à une humanité inévitable vouée à l’extinction probable, au milieu d’un système dont nous ignorons tout et surtout à quoi il sert. Pourquoi diable y a t’il quelque chose plutôt que rien ?
Et pourtant quelle fierté, quel sentiment indescriptible je ressentis, mon fils, lorsqu’on me permit de te prendre dans mes bras et de faire quelque pas en ta compagnie dans le couloir de la clinique. Les gens nous regardaient et nous sentions leurs regards très profondément sur nous comme une lumière éblouissante. La terre tournait autour de nous. J’étais un géant gauche qui portait un oisillon au milieu d’un étang à la tombée du soir. Tous les oiseaux venaient y boire. Toute la forêt s’endormait.
Prochain chapitre :
Nathalie 7 'Midnight Express'