Depuis maintenant deux ans que je publie des articles sur mon blog, je n’ai jamais eu tant de réactions qu’après la mise en ligne de mon pamphlet à propos de la loi HADOPI. (voir ci-dessous).
Car c’est bien d’un pamphlet dont il s’agit ; je rappelle pour mémoire que cette forme courte mais vive ne tend pas à expliquer les choses de manière rationnelle ou technique, (vous aurez remarqué que ce ne fut pas mon point fort), mais à livrer un point de vue humain , sensible, voire partisan, sur un sujet d’actualité, brûlant si possible. Dans un pamphlet digne de ce nom, " Le verbe est violent, le ton virulent, la forme courte et élancée. Le caractère explosif du pamphlet tient du fait que son auteur a l'impression de détenir à lui seul la vérité ; il jette un regard indigné sur le monde." (Wikipédia). Malheureusement, le genre se perd. Sur la toile de l’Internet, dont une des qualités - et non la moindre - est à mon sens d’avoir fait renaître chez nos contemporains le goût de l’écriture (quitte à permettre l’expression des idées et des opinions les plus ignobles, quand ce ne sont pas des débondages d’ordures et d’inepties), cet exercice est mal perçu. Tout est pris pour argent comptant, et l’on oppose à mon point de vue chéri des listes interminables d’excellents arguments qui confirment ce que j’ai toujours pensé : qu’il n’est pas d’idée qui ne puisse se défendre, qu’il y a plusieurs vérités possibles, que tous les fleuves mènent à l’océan, et que la réalité est complexe.
La lecture attentive des posts que vous m’avez envoyés me procure différents sentiments : l’amertume et le dégoût lorsqu’il s’agit d’épanchements haineux (surtout envers les artistes « pro HADOPI » les plus célèbres) qui, Dieu merci, ne figurent pas parmi les réponses de « mes » lecteurs, mais plutôt sur d’autres forums, tristes agoras sur lesquels des excités du cibouleau soulagent leur trop plein de frustrations. Je pense alors souvent au savoureux Les Dieux ont soif d’Anatole France, ouvrage réactionnaire s’il en est, puisqu’il évoque la face sombre de la nébuleuse Révolution française et ses abus tragiques.
Je ressens aussi une satisfaction autocentrée et flattée lorsque vous êtes d’accord avec moi, ce qui arrive, même si parfois certains me semblent plus royalistes que le roi...
Enfin de la tristesse, de la colère, de la résignation, de l’amusement, du trouble, et même une vraie tendresse pour tous ceux qui ont la gentillesse de vouloir me convaincre, de m’envoyer des bouteilles à la mer, des tables de la loi, d’innombrables arguments dans lesquels s’ébattent de concert la pertinence, l’ignorance, la cruauté, la cocasserie, la gravité, l’humiliation, le respect, la bienveillance, la vacherie… Ainsi vous avez fait de mon blog un des derniers salons où l’on cause, quelque part entre le répondeur de Mermet et la place d’Athènes, et de ça je ne me plains pas.
Il est toutefois certains sujets auxquels il faut que je réponde. N’attendez pas de moi que je joue ici les Diafoirus. Je ne discuterai pas le détail technique. Je n’en ai ni la capacité ni l’envie. Tout ce que je veux livrer sont des faits, mon expérience, mes sentiments, mes convictions, mon point de vue, qui vaut ce qu’il vaut et n’engage que moi. Je ne veux pas convaincre, mais m’expliquer sur plusieurs points que je ne peux laisser passer, car enfin dans plusieurs cas, il y va tout bonnement de mon honneur.
Parmi la foule de mes détracteurs, j’ai cru voir émerger trois familles d’individus, construisant leur discours sur des chemins distincts, que peu à peu et presque inconsciemment je me nommais « les Gauchos », « les Electros » et les « Décervelés », chacun voyant le monde par sa fenêtre.
Les « Gauchos » sont les plus terribles. Ils sont renseignés, intelligents, cultivés, portés par la foi et le pouvoir de dire non. Pour eux, HADOPI n’est pas la bonne loi. Ils en veulent une autre. La leur s’appelle la "Licence globale". Si les socialistes, voire UN socialiste était au pouvoir, si il ou elle l’était seulement dans dix ans, si les 65% de Français contre la loi HADOPI avaient voté pour lui ou elle, la vie serait belle. Seulement, mathématiquement, il y a un problème …
A mon sentiment, être de gauche, c’est encore jusqu’à preuve du contraire voter à gauche. Personnellement, c’est mon cas (sauf une fois). La droite, ça n’est pas ma culture, même si je prête aux gens de droite autant d’humanité qu’aux autres. Souffrez qu’aujourd’hui je puisse néanmoins attendre du Président de la République qu’il agisse pour la sauvegarde d’un élément essentiel à la survie d’un corps de métier urgemment menacée par un défaut de législation, élément qui se trouve être à l’origine une initiative française, élément qui est le pilier de mon discours et de mes préoccupations : la défense du DROIT D’AUTEUR. Au point où nous en sommes, je veux que quelque chose se passe, et comme toujours corriger le tir par des réajustements, des « Grenelle » de la création, des évolutions technologiques. En revanche, la prochaine fois, pour certains en tout cas, n’hésitez pas à voter à gauche, on vous attend.
A ceux qui s’inquiètent de mon retour d’âge, j’oserais dire combien je leur sais gré de prendre de mes nouvelles. Je les assure que ma quarantaine se porte bien, que je bande encore, que je suis même de temps en temps capable d’utopie, mais qu’avec le poids des ans j’ai enfin atteint le soulagement de comprendre qu’on ne vivait pas dans un monde parfait.
Les « Electros », c’est encore autre chose. Ce sont des purs. Ils sont sincères. Ils sont le ferment des idées de demain. Ce sont eux qui imaginent déjà un monde meilleur. Souvent jeunes, pour le coup, ils sont culturellement liés au net. Leur discours est souvent teinté d’altermondialisme, de contre culture héritée parfois de leurs parents, et toujours dirigée vers une volonté d’émancipation de ce qu’ils appellent le « système », constitué d’autres êtres humains mercantiles, aigris et voués à une disparition prochaine, dont je semble faire tristement partie. Ainsi ai-je pu lire, par exemple, que je serais victime du « syndrome de Stockholm » qui consiste, si j’ai bien compris, à s’attacher à ses bourreaux.
Mon bourreau se nomme Marc Thonon, directeur du label indépendant Atmosphériques, dont je fus le premier artiste signé. Ce tortionnaire s’est ingénié à produire mes cinq albums depuis une dizaine d’années, sans qu’aucun d’eux, comme on me le fait élégamment remarquer, n’ait atteint le seuil de la rentabilité. Si l’on faisait les comptes, je peux vous dire que je lui ai largement plus coûté que rapporté. Jamais personne dans ma vie ne m’a donné indirectement autant d’argent que Marc Thonon, qui a également produit d’autres artistes comme « les Wampas », « Abd el Malik », « Louise Attaque », « Mouss et Akim »… (Je précise que le fait de citer ces artistes ne les engage en rien dans leurs positionnement sur ce sujet). Je veux ici affirmer haut et fort qu’au moins un des patrons de maisons de disques françaises (mais j’en connais d’autres) est un homme honnête, sympathique, courageux et nécessaire. Et citer de mémoire cette phrase de Churchill qui disait « On voit souvent dans le chef d’entreprise la vache à lait ou la bête à abattre, mais rarement le cheval qui tire la charrette ». Top réac, is’nt it ? Je ne laisserai personne salir la réputation d’un honnête homme, et par là même de ses employés, de ses salariés et de ses artistes.
Les « Electros » semblent penser que la musique doit être gratuite, certains artistes de cette mouvance étant les premiers à prôner la gratuité totale de leurs œuvres sur le net. Parfois, ils mettent en ligne leurs créations musicales sur des sites de musique libre, ou sur leur page Myspace. A l’écoute d’un certain nombre de ces productions, j’ai cru constater qu’elles étaient généralement réalisées avec des logiciels, des claviers MIDI, des ordinateurs. Souvent à base de programmations, de samples ou d’édition de séquences, ces œuvres utilisent peu l’harmonie musicale proprement dite, mais plutôt des procédés de variations rythmiques qui, par l’adresse et l’ingéniosité de leurs créateurs, produisent à l’oreille et au corps des sensations de plaisir physique, hypnotique, jubilatoire. Par les variations des timbres des sons utilisés, et leur environnement, elles évoquent des images poétiques abstraites qui, sans conteste, font de cette musique un art aussi respectable que les autres. Il est important de préciser qu’au demeurant, cette musique a l’avantage d’être réalisable par le plus grand nombre, aussi bien grâce à la relative simplicité de son apprentissage que par les faibles coûts qu’elle impose. Totalement liée à l’Internet, ces artistes électro ont pour diverses raisons fait le choix d’offrir leur musique sur le WEB, et c’est un choix que je respecte infiniment. Je suis d’autant plus heureux de pouvoir leur rappeler qu’ils en ont parfaitement le droit, et que pour l’instant aucune loi ne prévoit de les en empêcher.
Là où le bât blesse, c’est que certains de ces jeunes gens se sont mis en tête que leur système était le modèle de la musique de l’avenir, impliquant par un glissement de pensée que la musique disons… traditionnelle, en tout cas celle qu'écoutent encore un certain nombre de gens, est condamnée à devenir la musique du passé, vouée à disparaître très prochainement. Les dinosaures d’avant l’ère glacière ont été cités. Du coup, ces novateurs semblent vouloir adapter toute la production musicale à leurs vues. Pour ma part, je crois que les instruments de musique, les musiciens, les techniciens, les studios, les micros, les arrangeurs, les cordes des violons et le chant des oiseaux, mais aussi les distributeurs, les directeurs artistiques, les chefs de produits, les régisseurs, les tourneurs, les organisateurs de concert, les promoteurs, les intermédiaires, les acteurs locaux, mais encore les cinéastes, les comédiens, les producteurs, les monteurs, tous ces gens qui forment l’écosystème de la création « qui se vend » ont encore de beaux jours devant eux. Il y a encore des gens très respectables qui aiment les belles productions, les œuvres complexes et coûteuses, les aventures, les récompenses, la qualité, des gens qui aiment voir des films populaires, distrayants, somptueux, à gros budget, des gens qui aiment la variété, les strass et les paillettes, le glamour, le rêve, la démesure. Il serait éculé d'étudier les rapports qu’ont toujours eu les artistes depuis la nuit des temps avec l’argent et le pouvoir. Mais disons juste qu’un jour, par un montage financier, on a pu enregistrer des chef-d’œuvres comme « Mélody Nelson » ou « L’imprudence » de Bashung.
Personnellement, j’ai choisi de ne faire dans ma musique aucune concession d’ordre artistique. Personne ne m’impose quoi que ce soit. N’en déplaise à certains, j’ai un public qui vient à mes concert, qui apprécie mes chansons loin des grandes affiches, et je dirais que ça me va très bien. Pour autant, cette activité ne suffit pas à me faire vivre correctement, aussi, comme bon nombre de mes collègues, j’écris, avec beaucoup de plaisir, des chansons pour les autres. Par exemple, j’ai pu acheter mon appartement grâce à un titre écrit pour Johnny Hallyday. Je vis des droits d’auteurs. J’ai tout intérêt à ce que les gros soient gros, pour que les petits comme moi vivent heureux. Aller contre ce système, c’est remettre en question celui de l’échange, du commerce, de l’argent. Personnellement, si tout le monde s’y met, vive la gratuité universelle, je suis d’accord, où est-ce qu’on signe ? Deux questions me taraudent cependant : pourquoi faut-il commencer cette révolution par l’autodafé de nos droits d’auteurs ? Et surtout, on commence quand ?
Pour finir avec les « Electros » sur une note d’optimisme, et en parfait vieux con, je ne doute pas que certains de ces jeunes surdoués de la bidouille emploieront tout leur génie à transgresser les diktats techniques de la loi HADOPI, et que par le fruit de leur travail et de leur expérience, ils deviendront les nouveaux géants de la micro-informatique mondiale, avant de finir, à leur tour, vieux cons de droite.
Je finirai sur une pensée pour les « Décérébrés ». Ce sont les plus charmants. Rêveurs, ignorants, partisans, fragiles, candides ou révoltés, ils pensent avec un optimisme désarmant que les artistes ne sont pas de chair et de sang, que l’art et le profit sont antagonistes, que le fait de télécharger illégalement est un droit, voire un dû, et un tas d’autres choses qui se mêlent à une vision romantique de la vie, des rapports humains, à laquelle se rajoutent des considérations personnelles, mystiques, philosophiques, ésotériques, qui aboutissent généralement à la méthode qui consiste à continuer de profiter de la situation, à laisser pourrir les choses tranquillement, à surtout ne rien changer, un peu comme une réunion de copropriétaires qui remettent toutes les décisions à la prochaine séance.
A ceux-là je ne suis pas sûr de pouvoir répondre, sinon par cet adage que j’aimerais chérir encore longtemps : En France, tout finit par des chansons…
Polo