Une petite frappe discrète sur la porte. Ce genre de petite frappe qui s'excuse déjà d'être là avant même d'avoir été introduite. Ce devait être elle : une petite jeune fille croisée dans une de ces soirées où je crois toujours que personne dans les lieux n'a jamais lu une seule de mes lignes, où je me crois inconnue. Elle me dit : « Je suis une jeune écrivain, j'aimerais faire un stage à vos côtés, comprendre comment vous écrivez. »
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Certes très valorisant, je ne comprenais ni la démarche, ni ce que je pouvais lui apporter en l'acceptant à mes côtés mais la curiosité, une fierté un peu mal placée, et j'avais dit oui.
Je vais donc répondre à la porte à cette grande enfant, les cheveux bien rangés et le sourire brillant à lèvres. Elle porte un pantalon noir, le pli bien marqué à l'avant, un T-shirt noir pailleté de « Paris by night », une veste courte ajustée. A son bras, un petit sac noir en cuir. Un instant, j'ai eu un sourire : une petite banquière dans la peau d'un écrivain. Je la fais entrer avec les diverses formules de politesse, lui propose un café qu'elle refuse.
Nous nous installons à ma table, je remplis ma tasse, allume une cigarette et la regarde :
« Bon, expliquez-moi votre demande, ce que nous pouvons faire ensemble, ce que je peux vous apporter.
« Je ne veux pas que vous changiez quoi que ce soit en ma présence. J'aimerais vous regarder, voir comment vous travaillez, quel rythme, quelle discipline, …
Je ne pus retenir un sourire.
- je ne suis pas le moins dérangée par votre requête mais que pensez-vous apprendre en me voyant taper sur mon ordinateur, aller au bistrot du coin ou me rendre à la bibliothèque ?
- Je ne sais pas, madame. Je ne sais pas, c'est pour cela que je suis là. »
- Très bien, nous verrons. Suivez-moi. »
Je prend une tasse de café, mon paquet de cigarettes, vais dans mon bureau. Elle me suit docilement. Cette jeune fille bien rangée, suivant mes pas sur la pointe des pieds, m'amuse tant.
Je m'installe à mon ordinateur, l'allume, ouvre le document de mon dernier ouvrage. Je la sens à mes côtés aussi attentive à mes gestes que si je faisais une opération à c--ur ouvert. Un peu gênée au départ, mes mots finissent par m'avaler comme toujours et j'écris, nourrie de nicotine et de caféine.
Mes séances d'écriture attablée se finissent toujours par cette grande bouffée, ce profond soupir qui m'indique que c'est fini, que la plume est sèche. Je me lève et lui dit : « Je vous préviens, je mange peu sauf lorsque je suis à table avec des amis ».
Je vais dans la cuisine, attrape la première chose que ma main atteint, et l'enfile dans le micro-onde. Dix minutes après, le repas est mangé et nous mettons nos manteaux.
« Tous les jours, je vais au café, j'écris sur mon cahier ce que je vois, ce qui se passe dans ma tête, mes sensations. Vous pouvez m'accompagner mais je ne peux pas vous laisser lire ce que j'écris »
Nous arrivons au bar. Je salue le patron, mes amis habitués déjà bien attaqués par les bouffées éthyliques. Ils regardent à peine ma jeune stagiaire. Ma table est libre, nous nous y installons. Je sors mon cahier et amorce mon observation. Le serveur s'assoit à mes côtés, comme souvent lorsque peu de clients sont là, et commence son petit numéro. Il parle à ma jeune amie lui expliquant les soi-disant charmes surnaturels qui m'appartiennent, je lui souris : « Ne choque donc pas ce jeune esprit angélique, tu sais bien… Toutes mes nuits avec toi… Mais à distance… ». Nous partons d'un éclat de rire et il retourne à son service.
Quelques heures passent, entre prise de notes, sourires et discussions avec les gens. J'aime ces gens, ils ne me regarderont jamais comme un écrivain mais simplement comme une femme qu'ils apprécient, avec qui ils peuvent rire, se confier. Des années que nous nous côtoyons quotidiennement, qu'ils font partie de ma vie, de mes livres, de mes pensées.
Sur le départ, j'indique à ma stagiaire la fin de ma journée de travail mais lui propose de dîner avec moi.