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Django Reinhardt



Last Updated: 10/17/2009

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Friday, March 16, 2007 
Sunday, February 04, 2007 

La marque de Django

Par Jean-Louis Guitard
(Publié en 1976)

Django Reinhardt : un cas de maîtrise instrumentale hors du commun. Un exemple de perfection technique, tant par la vélocité que par la sonorité, magistralement adaptée à une sensibilité. Et cela malgré une déformation physique qui, chez la plupart des autres hommes, aurait anéanti toute velléité de carrière musicale.

Une déformation due à un accident qui relève du plus banal « fait divers ».

Django Reinhardt, alors, a dix-sept ans.

Il s'est marié peu de temps auparavant, selon la coutume de sa tribu manouche. En enlevant sa femme durant quelques jours pour, ensuite, revenir vivre parmi les siens «légalement » uni à celle qu'il a choisie. Et qui attend un enfant. Il habite avec elle dans une roulotte, gagnant quelques sous en jouant de la guitare dans des bals de quartiers. Bals-musettes fréquentés par, entre autres, les « casseurs de la zone ». « Chez Berlot». « Ça Gaze ». « La Java ». Django a eu sa première guitare à douze ans. Cadeau d'un voisin qui avait remarqué son amour pour la musique. Il joue déjà de manière satisfaisante et, déjà aussi, est attiré par le répertoire américain. C'est au cours d'une nuit, à une heure du matin, que l'accident a lieu.

Django revient du dancing « La Java ». (Une version légèrement différente de l'accident est donnée par Yves Salgues dans "La légende de Django") Dans la roulotte, sa femme dort. Ils doivent aller au cimetière le lendemain pour déposer des fleurs sur les tombes des parents et amis. Et les fleurs sont là. Entassées. Des fleurs artificielles. En celluloïd. L'intérieur en est plein. Le musicien va se coucher, quand il croit entendre du bruit. Il s'empare de l'unique bougie et commence à inspecter les lieux.

Mais la bougie est déjà en grande partie consumée.

La mèche allumée se détache de la cire et tombe au milieu des fleurs.

Celles-ci s'enflamment aussitôt.

En un instant la roulotte se transforme en brasier.

La femme de Django, les cheveux brûlés, réussit à sortir du feu. Mais lui, avant même d'être brûlé, est asphyxié par la fumée, les émanations de gaz, et tombe, presque privé de connaissance. Il parvient pourtant à se relever, entendant les voix qui, à l'extérieur, crient son nom. Il atteint la porte. Il est sauvé. La roulotte brûle toujours.

On le transporte d'urgence à l'hôpital Lariboisière. Le côté droit de son corps et sa main gauche sont déchiquetés.

Le médecin veut l'amputer d'une jambe. Django refuse. Sa famille et ses amis lui font quitter l'hôpital. Il revient chez lui. Mais repart bientôt dans une clinique où il restera dix--huit mois allongé.

Sa volonté de vivre le sauvera une seconde fois.

Peu à peu il recouvre l'usage de la jambe. Peu à peu il recouvre l'usage de la main. Dès que cela lui est possible il reprend sa guitare. Et il travaille. Progressant lentement. Surmontant continuellement des crises de découragement. Il travaille. Sans répit. Jusqu'au jour où, à la stupéfaction de tous, il rejoue en public.

Encore cinq années, à peu près, et Django Reinhardt aura réuni les éléments déterminants d'une gloire qui prendra naissance en 1934 avec la formation du Quintette du Hot Club de France, en compagnie du violoniste Stéphane Grappelli.

Durant la période qui le sépare de cette date, Django approfondira sa technique, développera sa sensibilité, sa personnalité musicales, élargira ses capacités d'improvisation mélodique et harmonique. Ainsi que ses connaissances du jazz américain grâce, en premier lieu, au peintre Emile Savitry qui lui fera entendre nombre de disques au cours de l'année 1931, à Toulon.

1934 verra naître une vedette.

Le public découvre un artiste dont la « facilité » se situe hors du courant dominant. Une facilité apparente. Derrière, il y a des heures, des mois d'efforts. Pour obtenir la technique indispensable. Une technique unique dans l'histoire de la musique. Qu'elle soit dite « de jazz » ou « classique ».

Quel est, en effet, l'état des mains du guitariste quand, plusieurs mois après son accident, il essaie do rejouer pour la première fois?

La main droite est intacte.

Mais la main gauche, elle, est inutilisable. C'est tout au moins ce que chacun, alors, est en droit de penser.

L'annulaire et l'auriculaire sont repliés, paralysés. Morts. De même, la brûlure raidit l'éminence hypothénar, c'est-à-dire la partie de la paume de la main située entre la naissance de ces deux doigts et celle du poignet (voir schéma ci-dessous).

 

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A gauche, principaux repères anatomiques d'une main gauche normale. A droite, la main de Diango Reinhardt après son accident (photo Hervé Derrien).

 

C'est donc avec trois doigts, le pouce, l'index et le médius, ainsi qu'avec l'éminence thénar et une partie de la paume, que Django va forger ses notes.

Car chez les guitaristes c'est la main gauche qui « fabrique » les notes. C'est elle qui, appuyant les doigts sur les cordes le long du manche, les construit tandis que la main droite les fait sonner, séparément ou en accords. Les cinq doigts sont donc, théoriquement, indispensables. Il est aisé de comprendre à quel point leur nombre et leur place, les uns par rapport aux autres, déterminent l'existence "physique" des accords, des notes, leur facilité de mise en place, ainsi qu'une grande partie de la vélocité.

L'ensemble de cette technique courante est interdite à Django.

Il est donc obligé de concevoir, de mettre au point une technique jusqu'alors inexistante. Et qui devra donner la même qualité de résultat.

Avant tout il n'est pas question d'utiliser le principe du "barré", qui est à la base de presque tous les accords et immobilise souvent l'index plaqué sur la largeur du manche pour faciliter la pose des autres doigts. Pas question, non plus, d'utiliser le pouce uniquement comme appui, comme équilibre des forces, ce qui se fait habituellement, en le gardant presque constamment tendu contre le dos du manche et servant ainsi de contre-poids à l'index, au médius, à l'annulaire et à l'auriculaire.

Pour Reinhardt, le pouce sera aussi bien un appui qu'un doigt « faiseur de notes ».

Appui, au cours des improvisations mélodiques qui voient l'index et le médius façonner les notes sur toutes les cases situées le long du manche.

« Faiseur de notes », dans la majorité des accords. En ce cas, effectivement, Django trouve des positions originales dans lesquelles le pouce vient sur l'avant du manche et plaque une ou plusieurs des six cordes, tout comme les deux autres doigts. L'appui et le contrepoids se font alors sur l'éminence thénar et la paume.

Les positions découvertes en fonction de ces trois doigts utilisent parfois l'ensemble des cordes de la guitare, mais, bien souvent, n'utilisent que certaines d'entre elles, les faisant sonner, les étouffant ou les délaissant suivant leur rôle dans cette construction harmonique particulière. Positions digitales personnelles, par la force des choses, qui donneront des couleurs harmoniques personnelles dont l'influence, sans modifier la sensibilité profonde de l'artiste, influera certainement, par endroits, sur la courbe mélodique improvisée. Il est, de même, important de souligner le travail qu'a dû fournir Django pour obtenir la vélocité qui est la sienne. Ses improvisations mélodiques sont essentiellement l'œuvre de l'index et du médius. Et sa rapidité d'exécution est égale à celle de tout excellent guitariste de jazz possesseur et maître de ses moyens physiques. Ce qui suppose un travail multiplié par deux et, de surcroît, une volonté ainsi qu'une ténacité remarquables.

Exceptionnelle aussi est la sonorité.

De fait, la précision et la vitesse imposées à ces trois doigts, additionnées à la concentration d'esprit que nécessite l'improvisation, auraient dû, ou auraient pu, reléguer les problèmes de sonorité pure au dernier rang. Or il n'en est rien. La sonorité est étudiée, construite, avec un soin exemplaire. Large, ronde, détendue ou agressive, sèche et violente, suivant les moments.

Aucune afféterie. Aucun effort apparent. Jamais l'auditeur ne sent un quelconque "travail". Au contraire. Il se dégage de chaque interprétation une constante impression d'aisance. Et "d'évidence". Suprême finesse de la technique.

Une technique exceptionnelle de la guitare « naturelle » à cordes d'acier, comme en témoignent des pièces telles que Body and soul, Runnin' Wild, A Little Love a Little Kiss, Mistery Pacific, The Sheik 0f Araby ou Improvisation, enregistrées en 1937. Mais aussi une technique qui s'adaptera de façon exemplaire, après quelques tâtonnements, aux exigences particulières de la guitare électrifiée dont il appréciera la puissance sonore au sein des orchestres, égale sans peine à celle des cuivres, du piano ou de la batterie.

Il suffit d'ailleurs d'entendre les enregistrements qu'il effectua en mars 1953, trois mois avant sa mort survenue à la suite d'une congestion alors qu'il était âgé de quarante-trois ans, pour comprendre à quel point il dominait les problèmes qu'avaient pu lui poser l'amplification électrique. Douceur et fermeté de l'attaque, du toucher. Hypersensibilité constamment présente au premier plan. Des interprétations de toute beauté. La version de Nuages donnée ce jour-là reste parmi ses plus grandes réussites.

Django Reinhardt enregistra de 1928 à 1953. Lorsque l'on garde en mémoire l'image de cette main gauche atrophiée on ne peut que rester confondu. Autant par l'inspiration que par la maîtrise instrumentale.

Il est le type même du musicien qui possède « sa technique exacte ». Technique indissociable de la personnalité artistique. Partie « matérielle » de l'expression ne faisant qu'une avec la partie « spirituelle ». C'est ce mélange exceptionnel qui donne à l'art de Django Reinhardt valeur d'exemple. Un exemple, ou un symbole, d'exactitude musicale. - Jean-Louis Guitard.

Sunday, February 04, 2007 

Category: Music

Joseph et Django Reinhardt : a Band of Gypsies ?

Django : vous et moi

Par Patrick Williams

A propos des deux seuls enregistrements au violon du guitariste Django Reinhardt.

Le 16 avril 1942, Django Reinhardt enregistre à Bruxelles, en préambule à une séance avec le grand orchestre de Fud Candrix, quatre titres en duo avec le pianiste Ivon de Bie. Dans Vous et moi et Blues en mineur, Django alterne guitare et violon. Il n'existe pas d'autres enregistrements de Django Reinhardt jouant du violon...:NAMESPACE PREFIX = O />

Ces quatre faces ne comptent pas parmi les plus souvent rééditées de Django. Les travaux discographiques de Freddy Haederli indiquent deux éditions lp et deux cd. La séance prend place dans le volume 11 de l'intégrale que Daniel Nevers publie chez Frémeaux & Associés et dans le volume « 1941-1942 » de la collection « The Chronological », chez Classics 1. Est-ce cette rareté ou le fait de les trouver dans la continuité historique construite par les entreprises d'édition intégrale, mais aujourd'hui l'audition de ces œuvres provoque chez l'amateur attentif à la musique du guitariste – au moins chez l'un d'eux – un trouble profond.

L'impression que les musiciens jouent sur la scène d'un grand music-hall vide s'impose. Aucun écho, aucune réverbération n'a été ajouté mais les instruments résonnent avec la clarté exagérée que prennent les sons lorsqu'ils retentissent dans un vaste local déserté.

 

Faut-il commencer?

 Django au violon : toute la mélodie de Vous et moi semble seulement donner forme à une inflexion. Deux soupirs précèdent ce long dessin de l'inflexion qui sont comme deux interrogations (faut-il commencer?), un suspens – silence du violon – et la mélodie se déroule. La franchise de l'attaque surprend et une manière d'appuyer sans précaution l'archet sur les cordes. Nevers voit en ce Django violoniste un musicien encore plus "tzigane" que le guitariste. Ce n'est peut-être pas l'appréciation qui convient. Car pour intense que soit le lyrisme de ce violon, il est dépourvu de tout effet décoratif et de tout tremblement. La partie de violon sera ainsi : intensément lyrique et dépourvue d'effets. La main de Django n'a pas peur. Et tandis que le piano égrène les notes comme le ferait une harpe, elle tient tout au long la courbe de cette mélodie, sans maladresse ni forfanterie. La profonde dissonance au début du deuxième exposé est voulue et les fins de phrases qui s'envolent rappellent la manière du guitariste. Certes, Vous et moi n'est pas un prétexte à virtuosité; il ne l'est d'ailleurs pas plus dans sa partie centrale, que s'octroie la guitare, où le tempo est doublé. Mais cette maîtrise étonne car elle interdit toute appréciation anecdotique de l'essai de Django au violon. Un moment, on a l'impression d'un air langoureux pour soirée mondaine, un peu désuet – ce qu'est peut-être en effet le thème écrit par Bosmans, que Django n'enregistrera (le joua-t-il?) jamais plus; puis on se rend compte que cette impression est fausse. La plénitude de la sonorité, son intensité sans vibrations font pressentir une vérité perdue au fond de cet aimable écrin.

Le fait que Django prenne le violon trouble. Qu'il possède d'emblée une telle maîtrise trouble. Qu'il l'utilise de manière si peu démonstrative trouble. Tant de gravité pour une romance de pacotille…

 

" La Mare aux Corbeaux"

 On a du mal à concevoir que ce somnambulique exercice d'introspection précède les mondanités – au demeurant fort réussies – avec l'orchestre de Candrix, une entreprise aussi personnelle, intime, solitaire… Car de Bie apparaît comme le passager rencontré par hasard à qui l'on se confie parce qu'on sait qu'on ne le reverra jamais.

Quand le violon se tait, le piano apparaît qui double le tempo. Et c'est l'entrée de la guitare : notes rondes, phrases claires. La guitare semble dire avec facilité et bonne humeur ce que le violon avait donné comme une révélation difficile. Malgré cet allant et cette fermeté de l'articulation, la ligne mélodique qui s'est mise à swinguer – et parce qu'elle s'est mise à swinguer – révèle alors son aspect inquiétant. L'accord entre le son de la guitare et le dessin de la mélodie contredit tout ce qui pourrait participer de l'ironie. Cependant l'aisance de l'instrumentiste est évidente. Django tel qu'en lui-même : il se promène. A la fin de son solo, il joue avec la ligne en multipliant les écarts. Un nouvel interlude du piano ramène au tempo initial. Le violon redit la mélodie-inflexion, brièvement. Il n'y a que le violon qui puisse dire cela.

Django Reinhardt est né en Belgique, le 23 janvier 1910. Ses parents arrêtaient la roulotte familiale au lieu-dit " Flach aux Corbias" (" La Mare aux Corbeaux"), nous indique Roger Spautz 2, sur la commune de Liberchies, dans la province du Hainaut. C'est là qu'il a vu le jour. La famille avait l'habitude de donner des représentations (musique, acrobaties, tours de magie, saynètes de théâtre…) dans une auberge du village. Autour du père, Jean-Baptiste Reinhardt, tous participaient au spectacle et jouaient d'un instrument de musique, les filles comme les garçons. Alain Antonietto a fait mention à plusieurs reprises du talent de guitariste d'une des sœurs de Django, Tsanga 3. Le plus souvent, l'orchestre n'était composé que d'instruments à cordes mais une photo prise en 1915, probablement à Alger, montre le père assis au piano, preuve que la prédilection pour les instruments à cordes était liée aux nécessités de la musique ambulante tout autant qu'à un choix esthétique. Il est probable que le petit Django ait eu très tôt entre les mains un violon aussi bien qu'une mandoline ou un banjo ou une guitare.

Spautz a reproduit dans son livre l'acte de naissance de Django, établi le 24 janvier 1910 par l'officier de l'Etat-Civil de la commune de Liberchies. Le nom " Django" n'apparaît pas sur ce document, mais "Reinhart, Jean, enfant du sexe masculin né en cette commune hier vingt-trois courant à trois heures du soir, fils de Jean-Baptiste Reinhart, artiste, âgé de vingt- huit ans et de Laurence Reinhart, ménagère, âgée de vingt-quatre ans, son épouse, domiciliés à Paris (France)". L'acte est signé par le père, "J B Reinhard", qui orthographie donc son nom d'une manière différente de celle qu'adopte le secrétaire de Mairie. On ne sait pas qui a eu l'idée d'accoler le " d" et le " t" au nom de Django "Reinhardt" donc pour la gloire et, désormais, la postérité.

Spautz évoque d'autres hivernages de la famille Reinhardt à Liberchies, après 1910. Mais, comme les autres biographes de Django, il fait état de nouveaux trajets et de nouveaux horizons, spectacles donnés sur la Côte d'Azur, à Toulon, en Corse, en Italie, en Algérie… Puis le père disparaît. Apparemment, il abandonne sa famille. Laurence (Negros, pour les Manouches), la mère, s'arrête avec la roulotte et les enfants dans la zone qui borde Paris, vers 1920-1922. Longtemps après le dernier quartier d'hiver, on n'entendit plus parler de Django Reinhardt dans son village natal.

 

La musique au long des routes

Seul son frère Joseph réapparut encore assez souvent jusque dans les années vingt, non pas avec Laurence et Django, mais avec des tantes et des oncles, plus tard avec des cousins » 5. Liberchies et la Belgique n'ont-ils été pour Django que le lieu de la naissance ?

Quand, trente-deux ans plus tard, Django glisse la table du violon contre son épaule et fait le geste d'étreinte qui est celui du violoniste attaquant les cordes avec l'archet, il ne lui revient aucun souvenir précis mais peut-être l'atmosphère de cet orchestre familial où frères et sœurs partageaient la musique au long des routes. Où père, oncles et cousins, quand ils n'étaient plus à la musique, soignaient et vendaient des chevaux, coupaient l'osier et tressaient des paniers, où la mère, les tantes, les sœurs s'en allaient en ville vendre dentelles et rubans. Le 16 avril 1942, on est au plus profond de la Deuxième guerre mondiale, le violon emporte Django par-delà le début de la Première; c'était, dirait-on, avant que ce siècle ne commence.

 

Moi et moi?

  Blues en mineur : appels du violon. On se demande : une note ou deux ? L'archet joue-t-il sur deux cordes à la fois ? Une note et son double ? Ou y a-t-il deux violonistes ? Vous et moi encore ? Ou moi et moi?  Le mode mineur à nouveau, celui de la proximité, du propre, de l'intériorité… Le début des deux morceaux suit le même scénario : un suspens et, comme si la réponse ne pouvait venir que de lui-même, le violon se lance dans le thème. Mais le thème ici c'est le blues. Le blues? A-t-on jamais entendu blues moins bluesy que ce Blues en mineur ? Il y a dans cette interprétation un sautillement et des épanchements (tziganes, pour le coup) incompatibles avec l'idée que l'on a du blues. Le violon cabriole, le piano qui accompagne se complaît à un pom-pom de café-concert. Pourtant, derrière cette gracieuse apparence, c'est bien la ligne impitoyable de Blues, enregistré le 1er octobre 1940, qui se profile. Cette futilité affichée, une distance ironique ? Moi, joueur de violon, comment pourrais-je entrer dans le blues ? Pourtant, comme dans Vous et moi encore, c'est le violon qui, en même temps qu'il installe la futilité, introduit la gravité, et cela, par sa sonorité. Des dissonances, cet archet qui appuie si fort sur les cordes, le son qui possède un tel effet épidermique : prendre le violon pour Django n'a rien d'une plaisanterie. Mais alors qu'il y avait accord profond entre la sonorité et le dessin de la phrase dans Vous et moi, ils sont ici décalés.

L'intermède de piano sort l'interprétation du balancement précieux et la guitare, lorsqu'elle apparaît, tout de suite requiert. Elle, marche vers le blues sans ciller. Et en même temps généreuse, gorgée de sève : Django. Une nouvelle fois (comme dans Vous et moi), la densité du son, active en chaque note, donne forme à la ligne. La ligne : celle donc qui fut et qui sera Blues/Blues en mineur/Minor Blues mais sans les gros appuis sur le temps et le dessin affirmé qui caractérisent les interprétations portant ces titres. Une citation de La Marche funèbre, énoncée sur un ton pas du tout funèbre, agrémente ce développement avant d'arriver à un passage en accords qui sera repris dans de nombreux avatars de ce Blues en mineur; une série de phrases ascendantes succède et le solo s'achève sur ces degrés par un « roulement », signature de Django.           

Django, en avril 1942, serait-il en manque de violoniste? Privé de Grappelli depuis la Déclaration de guerre, il ne lui a pas cherché de remplaçant. Aurait-il besoin d'entendre quelqu'un frotter les cordes près de lui ? De les frotter lui-même ? N'a-t-il pas, quinze jours avant, enregistré un solo de contrebasse à l'archet sur Première idée d'Eddie — Barclay, qui signe le thème — avec une formation placée sous la direction d'Hubert Rostaing?

Tout devrait faire que l'usage du violon par Django soit anecdotique et maladroit. On ne connaît – insistons – aucun autre document enregistré (faisons confiance à Nevers) donnant à entendre Django jouant du violon : aucune soirée entre amis, aucune émission de radio pour la promotion du Quintette, aucun post-scriptum ludique à la fin d'un enregistrement… Il n'a par exemple jamais éprouvé le besoin d'emprunter l'instrument d'un des violonistes qu'il a côtoyés pour montrer son savoir-faire. Grappelli savait-il que Django jouait du violon comme cela ? Charles Delaunay le savait-il ? Django le savait-il ? </P>

Nevers émet l'hypothèse que c'est à cause de sa brûlure à la main gauche que Django aurait cessé de pratiquer assidûment le violon.6 Mais aucun des documents enregistrés avant la brûlure ne fait entendre Django au violon. Et aucun récit des témoins de l'époque n'évoque Django en virtuose de cet instrument. Grappelli demeuré en Angleterre après la Déclaration de guerre 7, Django, dès la fin de 1939, cherche à s'entourer d'une nouvelle formation. Fidèle à la formule du quintette, il hésite longtemps sur la composition à donner à celui-ci. Quel instrument et quel musicien comme deuxième soliste ? Piano ou pas piano (« Je n'ai jamais été très chaud pour les pianistes, ça sert à rien et ça alourdit le rythme », déclare-t-il à Pierre Fouad 8)?

 

Un royaume exilé

Rythmique à deux guitares et une contrebasse ou une seule guitare et une batterie ?… Il a fini par choisir Rostaing et sa clarinette et Fouad et ses tambours. Avec eux, il connaîtra les plus grands triomphes. " Django était, écrivent Billard et Antonietto, plus que jamais une grande vedette". Mais, ajoutent les mêmes, " à partir de 1942, le poids de l'Occupation se fit sentir bien davantage dans la capitale, le ton n'était plus à la liesse et les nuits parisiennes n'avaient plus le même éclat". Django ne peut ignorer les réalités du temps. Ce deuxième Quintette du Hot Club de France vient d'exploser : Rostaing et Fouad, avec qui Django entretenait une complicité musicale et extra-musicale, ont claqué la porte. Il les a remplacés par André Lluis et André Jourdan qu'il a emmenés pour cette tournée en Belgique; Ninine Vees, le cousin (qui depuis septembre 1941, semble-t-il, a pris la place de Joseph, le frère), à la guitare, et Emmanuel Soudieux, à la contrebasse, complètent l'effectif. Mais pour l'heure, le voici seul avec ce pianiste, de Bie, dans cette grande bâtisse, le Studio 24, de Bruxelles occupée. Il prend un violon. Django n'avait pas prémédité la gravité qui s'abat sur lui quand il attaque cette romance, Vous et moi. Depuis qu'il est entré dans le jazz, Django, sans rien renier de lui-même, avec la sensibilité et la technique que lui ont forgées les années de pratique sur les routes et dans les bals de banlieue, s'est toujours placé dans l'actualité de cette musique. Il a tout de suite trouvé sa place dans la bande de passionnés à l'affût de toute nouveauté en provenance des Etats-Unis qui œuvre, non sans succès, pour le développement et la reconnaissance du jazz en France. En tant qu'acteur ou en tant que témoin, il a participé à tous les événements qui ont marqué le développement du jazz dans ce pays, jusqu'à ce que la guerre éclate et fasse du jazz français un royaume exilé dont il est devenu le roi.

 

Formule magique

" Avant-guerre", Coleman Hawkins, Benny Carter, Barney Bigard, Rex Stewart ont traité avec lui d'égal à égal. Dans cette adhésion sans réserve et ce partage, Django a trouvé en lui des ressources, une invention, un génie que lui-même ne soupçonnait pas. Django a besoin du jazz, besoin de l'actualité du jazz pour continuer à être lui-même. Mais que peut-il savoir de cette actualité ? Depuis plus de deux ans maintenant plus aucun écho ne vient d'Amérique. La guerre va-t-elle étouffer sa musique ? Quand elle finira, peut-être qu'il n'aura qu'à prendre acte que le jazz l'a laissé de côté, seul dans son royaume. Comment apercevoir ce qu'est l'actualité du jazz aujourd'hui, ce que sera l'actualité du jazz demain?

En avril 42, Django est au mitan de sa carrière. Dix ans plus tard, en avril 1953, aura lieu sa dernière séance d'enregistrement, avec Fats Sadi Lallemand, Martial Solal, Pierre Michelot et Pierre Lemarchand : un bebop incandescent et parfaitement original. Dix ans plus tôt, en mars 1933, c'était avec Jean Sablon et l'Orchestre du Théâtre Daunou, l'apparition d'un jazz radieux là où on ne l'attendait pas. Deux moitiés équivalentes ? Il manque, pour l'" Après-guerre", les traces enregistrées des rencontres avec Don Byas ou Dizzy Gillespie pour faire balance aux séances des années trente avec les Américains.

Le jazz qui lui a donné de faire connaître à tous, et d'abord à lui-même, la grandeur qu'il portait en lui, le jazz qui lui a donné de laisser sur sa route des œuvres que ses contemporains et les générations qui suivront regardent comme des fenêtres ouvertes sur la lumière, le jazz qui a fait de lui un personnage qui joue avec la vie, avec l'argent… le jazz n'est pas le domaine de Django. Il n'a pas grandi dans le jazz. Voilà ce qu'affirment les sautillements du violon dans Blues en mineur. Pourtant le blues, et singulièrement ce motif de Blues en mineur, masqué dans les volutes du violon bruxellois, motif frappé au coin de la fermeté et de la concision, parfait exemple de la formule magique reinhardtienne qui transforme la descente, avec le choc au fond sur le temps qui tombe, en envol, sera pour le Django des années à venir, de 47 à 53, une pierre de touche. Il y avait déjà eu Blues, le 1er octobre 1940, première séance du Quintette avec clarinette, où d'emblée cette formule s'affiche – obstacle et tremplin. A Bruxelles, en 42, Blues en mineur semble tourner autour de cette péremptoire affirmation. Elle passe comme une ombre dans le solo de guitare de Blues d'Autrefois, avec la Django's Music, le 7 juillet 1943. Puis elle s'impose sans fards dans Blues, le 26 mars 1947, avec le quintette à cordes reconstitué, dans Minor Blues, le 16 avril de la même année, avec une Django's Music au personnel renouvelé (Michel de Villers, Jean-Claude Fohrenbach, Eddie Bernard, etc.), dans Blues en mineur, le 8 novembre de 47 encore, avec la guitare à la grosse amplification des émissions de radio " Souvenirs de Django Reinhardt"… preuves que c'est dans toutes les formules orchestrales, et de manière récurrente, que Django met à l'épreuve ce motif de blues – ou se met à l'épreuve de ce motif.

 

Harmonie à la gitane

  Parmi les titres composés et enregistrés par Reinhardt après 42, nombreux sont ceux qui se donnent comme des blues : Blues Clair, Blues d'Autrefois, Blues Riff, Blues, No Name Blues, Minor Blues, Blues for Barclay, Django's Blues, Blues en Mineur, Blues (un autre), D.R. Blues, Blues (encore un autre), Blues for Ike. Ajoutons Blues Primitif, d'Eddy Barclay. Des originaux comme Double Whisky et Diminushing reproduisent la figure fondatrice de Blues en mineur : la descente avec au bout le blocage sur le temps, et de ce blocage naît l'élan qui porte l'improvisation. Ces improvisations, plus encore que les thèmes composés par Django, montrent comment pour lui l'accès à la modernité du jazz passe par le blues. Je ne veux pas dire que Django Reinhardt devient un musicien de blues. Mais il noue, comme jamais auparavant dans sa carrière, une relation singulière avec le blues. Des tournures bluesy, le recours à des blue notes, la couleur bleue apparaissent en effet dans des solos suscités par des thèmes qui ne sont en rien des blues — ce qui se produit fréquemment chez les boppers, Charlie Parker en premier. Dans le Blues en mineur de Bruxelles, Django aperçoit ce que sera pour lui demain le jazz : mode mineur et blues. Mais il l'aperçoit au violon. Il scrute l'avenir à travers les réminiscences attachées à cet instrument.

Si le violon de Vous et moi et de Blues en mineur trouble, et s'il y a tant de gravité dans le jeu de Django, c'est parce qu'il dit l'avenir avec la voix de l'enfance. Vous et moi, circulaire, s'ouvre et se clôt avec le violon : recollection. Blues en mineur, linéaire, le violon laisse place à la guitare qui poursuit et conclut (le passage en accords si péremptoirement « jazz ») : projection.

Prémonitoire, cette séance l'est au sens propre : elle ne dessine rien de net, elle ne prédit pas les événements à venir; elle découvre la tonalité du futur. Et elle est réminiscence également au sens propre : elle ne choisit aucune référence précise au passé, c'est juste de prendre le violon et d'en faire sortir une voix, remontent alors à la mémoire l'orchestre familial et le métier manouche de la musique sur les routes… La sonorité du violon dans Vous et moi et dans Blues en mineur – celui que j'ai été et celui que je vais devenir, celui dont je croyais le souvenir perdu et celui que je ne connais pas encore – est si intense qu'à certains moments on a l'impression d'entendre deux violons.   

La collaboration avec Fud Candrix connut le succès. Une nouvelle série de concerts fut organisée l'année suivante. Et Django mit à profit ce nouveau séjour pour se rendre à Liberchies. Roger Spautz est le chroniqueur de cet épisode : " La première chose que Django fit, dit Lucien Mercier, ancien secrétaire communal de Liberchies, fut de se rendre au Flach aux Corbias. Il tenait absolument à montrer à son ami Fud Candrix le lieu où il vit le jour. En fait la vérité est plus prosaïque. Django était venu chercher à Liberchies une attestation de naissance et un certificat de baptême, car il avait l'intention de se marier officiellement avec Naguine, avec qui il vivait depuis une douzaine d'années en parfaite harmonie à la gitane." 9

Un motif supplémentaire de fascination s'attache à cette séance. Le blues de Blues en mineur disparaît, resurgit, chaque fois semblable et chaque fois différent dans la musique de Django, de 1940 à 1953. Mais Vous et moi n'a que cette occurrence. Après Bruxelles, il disparaît. Et cela aussi fascine. La mélodie de Vous et moi, cette mélodie telle que la fait chanter le violon de Django, gonflée d'émotion, ligne et son indissociables, inflexion, possède un caractère obsessionnel. Par-delà son charme désuet, elle reste dans la tête. Or elle ne devient pas obsessionnelle dans l'œuvre de Django. C'est l'autre, le motif confusément aperçu dans les sautillements de Blues en mineur qui le deviendra. Quelque chose d'aussi prégnant qui disparaît aussitôt qu'apparu…
Disparaît?

La seule résurgence repérable ne se trouve pas dans l'œuvre de Django. Elle est une composition de Joseph Reinhardt, Nin-Nin, le frère, intitulée Triste Mélodie 10. Apparaît là la profondeur d'un lien entre les deux frères qui ne s'est jamais affichée. Et cela aussi est troublant. Joseph connaissait-il les enregistrements d'avril 42 ? L'enfance est le terrain où se rejoignent Vous et moi, interprétée dans la solitude bruxelloise, et Triste mélodie, composée selon toute vraisemblance après le décès de Django.

1. Frémeaux & Associés FA 311. Classics 877 (France). 

2. Roger Spautz, Django Reinhardt : mythe et réalité, Paris, RTL éditions, 1983.

3. cf par ex Etudes Tsiganes n° 4, 1984, p 79.

4. Etudes Tsiganes n°1, 1983, pp 58-64. et cahier de photos dans : François Billard avec la collaboration d'Alain Antonietto, Django Reinhardt. Un géant sur son nuage, Paris, Lieu Commun, 1993.

5. Spautz, p 44.

6. «… il voulut s'essayer sur l'un des instruments qu'il pratiquait fréquemment en sa jeunesse, avant le dramatique accident de 1928, à savoir le violon. », livret du volume 11 de l'Intégrale Frémeaux.

7. En août 1939, le Quintette du Hot Club de France est parti en tournée en Angleterre. Dès l'annonce de la Déclaration de guerre, Django et les autres membres de la formation regagnent la France, à l'exception de Stéphane Grappelli qui décide de rester. (cf. Charles Delaunay, Django, mon frère, Paris, Eric Losfeld, 1968, pp 97-98).

8. Rapporté par Delaunay, p 101, et par Billard et Antonietto, p166-167.

9. Spautz, p 45.

10. Joseph Reinhardt a enregistré deux fois Triste Mélodie. En 1958 avec Pierre Ramonet (vln), Jean Maille (g), Paul Meyer ou Savé Racine (g), Pierre Sim (b), disque Simm LP 192; et en 1965 avec Vivian Villerstein (vln), Henri Adel (g), Patrice Caratini (b), Guy Hayat (dms), disque Carabine 26 229 GU. Ces enregistrements n'ont pas été réédités en CD.