La nouvelle adresse du blog est www.femmedecendres.com
Vous y trouverez critiques de films, poèmes et ma vie à NYC.
Voici quelques textes frais, plutôt "créatifs"
Manent
En ce moment je
reçois des lettres bizarres où l’on rêve de moi. Moi-même, j’envoie des
cartes culottées où j’invite un homme à coucher avec moi. Mais il y a
une seule missive qui ne se lira pas : elle risquerait de découdre le
fil barbelé sur lequel repose bien droite, l’amitié. Cher Fred,
Je me suis bien comportée lors de ce déjeuner d’adultes où la gravité
l’emportait sur l’émoi. Avant tout, dans la porte d’entrée, t’ai posé
deux gros baisers sur les joues pour sceller notre amitié. Puis, bien
attablée, je t’ai écouté, et je me suis retenue de crier. Pendant que
tu parlais, que tu disais que tu ne pouvais pas, pour t’encourager à
nous condamner au raisonnable, et à éclater la possibilité d’un nous,
j’ai entrelacé nos doigts avec fermeté. Puis te relayant très vite au
créneau des banalités qu’on dit et que l’on croit, je t’ai confié que
cette liaison n’était pas digne de nous, et qu’elle ne nous satisferait
pas.
J’ai fait la femme raisonnable, éthique, appliquée et suffisamment
éloignée pour que tu me croies un peu juge de nos comportements sans
éclat. J’ai même été dure même avec toi, en déclarant que quand tu
étais quasi-nu à mon côté j’avais peur que tu meures, et que je m’étais
sentie vide et sale quand tu étais parti, ce jour là. Je t’ai aussi
rassuré : je n’étais pas fâchée, juste un peu déçue par un comportement
humain, trop humain, de la part d’un homme que j’admirais. Mais il y
avait quelque chose à sauver : nos chastes repas d’autrefois, quand le
pas n’avait pas été passé. Je t’ai laissé encore un peu t’exprimer,
avec tous ces fantômes lourds dans ta voix, puis j’ai fait pour nous
libérer un joli speech sur Maurice Sachs.
Mais en vérité, j’étais, comme la dernière fois, paralysée :
engoncée dans une morale de bois, à nouveau incapable de manger quoi
que ce soit, ayant vomi toute la nuit sur ce qui devait se passer,
j’avais assez d’énergie pour faire semblant, paraître raisonner. Mais
au fond, j’étais malade comme un chat dans la discrète solitude de ce
combat. Nous avons marché, mentionné comme si de rien n’était poètes et
hommes d’état. Je t’ai laissé filer sur une promesse de cinéma et la
certitude fragile que rien n’était brisé, que nous revenions en arrière
comme des magiciens béninois. J’ai encore fait quelques pas, et puis me
suis écroulée sur le quai de métro, lâchant des ficelles d’eau salée
sous mes yeux gondolés, sans craindre que l’on se moque de moi. Je
n’avais pas eu de larmes depuis plus de six mois. Les dernières, c’est
mon père qui a su les arracher.
Cela fait trois heures que je pleure sans discontinuer, assise sur
un sol qui semble se dérober, sans plus aucun désir devant moi.
Étranglée de peur et malade d’obscurité, je refuse en vain cet avenir
de solitude qui se dégage bien droit. Petite fille au cœur brisé, je
vois l’espérance s’envoler avec la foi. L’injustice me fait plier : je
voudrais tellement que quelqu’un enfin s’occupe de moi. Mais muse sur
l’étagère et infirmière en bas, je dois toujours être forte pour deux,
voire pour trois.
Amitiés, donc,
Yaël
Les corps de New-York
Hier, en
sortant du sauna, j’ai eu une envie irrépréssible de Seitan, cette
drôle de protéine d’origine végétale assez difficle à mastiquer. J’ai
donc appelé Danny mon conseiller spécial es nourriture végétaliene et
me suis régalée de légumes chez Gobo. En fait, privée de bon sancerre
et de steack tartare je suis de plus en plus attirée par les mets dits
“sains” dont la ville regorge : algues, quinoa, combucho (affreux thé
moisi chinois aux vertus soit-disant purifiantes) etc… Et en bonne
Française attachée à son vin et son fromage, je me moque de moi-même
en de pareilles occasions… Je me sens même légèrement ridicule. Et
pourtant, je dois dire que je prend un plaisir non-feint à côtoyer en
touriste ce monde fascinant qui veut conserver sa santé et s’économiser
au maximum. Puis je me reprends, je me dis que c’est la meilleure façon
de passer à côté de la vie en attendant (plus longuement, certes) de
mourir de quelque chose…
L’épicurienne vulgaire que je suis (je ne limite certainement pas
les plaisirs non naturels et non nécessaires, ce sont ceux qui on le
plus de goût) se heurte au même problème au cours de Yoga. J’ai une
relation ambigüe à cet exercice qui me ressemble tellement peu (Mon
truc c’est plutôt un bon body combat, des coups de pieds et poings dans
tous les sens pour finir dans une flaque d’eau et retourner pleine
d’adrénaline à mes livres). Mais comme disent nos amis allemands “wenn
schon, denn schon”: si déjà je suis à New-York, je me suis fait un
point d’honneur à essayer le sport cliché des locaux. Au-delà de la
discipline qui- mal placée- me fait peur (la volonté est une chose
effrayante, comme une machoire de chien qui ne pourrait lâcher prise),
je dois dire que l’après-yoga ressemble fortement à l’apesanteur gorgée
d’energie qui fait suite à l’orgasme. Un plaisir à prendre donc. Mais
qui coûte cher. Le “tapis” du yogi me met systématiquement face à
toutes mes contradictions, c’est-à-dire celle de l’esprit et du corps.
Et plus l’esprit s’irrite de ne pas tordre les membres dans
d’incroyables positions, plus le corps se bloque et perd l’équilibre.
Le blabla qui m’aurait fait hurler de rire il y a six mois : être doux
avec soi, répéter le mantra “je suis pleine et entière et belle dans un
corps parfait et je me remercie moi-même de si bien travailler”,
m’apporte fait beaucoup de confort. Il me détend et rend l’heure et
demie de convulsions plus acceptable. Qui plus est, j’ai l’impression
qu’on oublie pas. Je ne sais pas de quoi j’étais plus fière hier :
avoir fini mon plan de thèse ou être parvenue après un mois d’arrêt à
faire et refaire le poirier, le quasi grand-écart, ou passer mes bras
autour des cuisses pour les enlacer. Il y a là une sorte de révalation
que je ne veux pas trop voir car cela entraînerait des heures et des
heures d’exercice et des complications très peu rationnelles. Mais plus
j’avance et plus je m’éloigne des remèdes traditionnels utilisés dans
la maison d’un chirurgien : aspirine, alcool iodé, antibiotiques et
bistouri, pour soigner mes petits bobos physiques et moraux. Espérons
que mon sens de la dérision ne me lâchera pas et que je ne finirai pas
en pâture aux gourous. Mais ce qui me désespère, c’est que j’ai bien
l’impression que le corps a une mémoire et une volonté propres et qu’il
faut lui parler avec une douceur et un cucul-la-praline que je
n’oserais même pas dispenser à un enfant en bas-âge.
Pour couper la poire en deux, sans me priver ni du yoga, ni du
steack-frites, je crois bien que je vais mettre ma discipline et mon
oreille intuitive au service d’une jolie cause : enfin apprendre à
danser le tango. Après la gym (eh oui encore, je suis une junkie), ce
soir, j’ai rejoint un ami complétement mordu à un bal où les couples
dansaient avec grace. Tous mes souvenirs de Buenos aires me sont
revenus avec violence et surtout celui-ci : l’idée géniale des latinos
de ne pas morceler l’humanité en classe d’âge. En Argentine, comme à
Bogota, les enfants sortent avec leurs parents, qui se retirent vers
les deux heures du matin après avoir dansé. Au bar de tango ce soir,
les couples avaient parfois des dizaines d’années d’écart et c’était
merveilleusement beau. Par ailleurs New-York oblige (il n’y a pas de
société plus blanche et uniformément maigre et parfaitement stéréotypée
que les gens de Buenos-Aires), il y avait aussi bien des russes que des
argentins, des noirs, des jaunes et des blancs, des new-yorkaises en
pantalon noir maigres à faire peur, et des portoricaines voluptueuses.
Et aussi, incognito mais immédiatemment reconnue par deux petites
parisiennes cinéphiles : Isabella Rosselini. Bref, j’ai un guide, sinon
un professeur et devrais suivre mon faux premier cours de Tango (oui
j’ai essayé en argentine et aussi sur les toîts de l’école Normale à
Paris).
Lascia la spina
Epaule rebelle
Apprends-moi la lenteur
Cache le chas des prunelles
Laisse-moi t’étendre en chantant
Attachant les doigts de la peur.
Sans un poinçon de sang
Je veux la paix du joueur
La peau-testament
M’attarder en fouillant
Les tarots tâtonnants
Et manger, maquerelle
La promenade des sueurs.
Bouche-ménestrel
Epelle-moi crus et sans gants
Les mots mauves et moussants
Apprends à mes bras laboureurs
L’attente du serpent
Sa nudité au goût de sel
.Et ses longs mouvements
Où s’émeraudent les heures.
La fessée viendra certainement
Ses fascinantes griffes de sœur
Fardant le dos de dentelles. .
Mais viens, il est encore temps
Dans une bataille-lueur
De cheveux survivants
Etouffés de cannelle.
Apprends-moi en connaisseur
Le don sans divertissement.
Elève-moi loin
Echappe-moi en croyant
Refais-moi à nouveau enfant,
Apprends-moi la lenteur.
Vigidités
Licencieuse paralysie
Où la peur vient étrangler
Les morsures de l’envie.
…
Je sais dire non,
Mais pas d’emblée.
La gamine de granit
Est trop éprouvée pour ceci :
…
Recommencer
Corps et bouche liés
Mentir le jeu,
Le manège enneigé
Où l’amitié fane sans ses fruits.
…
Mes jours sont rongés
…
Qui voudra m’épeler
La peau gracieuse de la vie ?
Gratter les nombreux souliers
Salissant les trahis?
Rendrez-vous le blanc effronté
A la veuve des « et puis ? »
…
Epuisée, quoi de mieux ?
Rature, inanité, ennui
Le bonheur est poreux
Quand le biais est mal pris.
…
Je fonds à nouveau
Pour les faiblesses aguerries,
De ceux qui savent regarder
Obliquement
Le miel et le céleri.
Banalités !
…
Ce qu’exigent les esprits :
…
Je survivrais,
Femme enfin accomplie.
Si la solitude se fait chapelet
Libérant l’empathie
Pour laisser place au vrai :
L’enfermement d’une famille.