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Vendredi 7 avril 2006 :
Je commence ce journal aujourd'hui. Je suis fatigué. Je viens de me faire trois heures de cours non-stop cet après midi. Une horreur. Ne jamais enseigner le vendredi après midi à des collégiens. Il faut tout gérer. Les conflits, les pots de peinture qui tombent. Les coups de pinceaux sur la figure. Qui a fait ça ? C'est pas moi m'sieur ! De toute façon, c'est jamais eux. Ils sont d'une mauvaise foi. D'une malhonnêteté. Le système se dégrade. C'est visible. Nous les profs, on le prend dans la figure. Et puis ce discours bien pensant, cet angélisme. La « positive attitude » de l'éducation nationale. Ca va faire des dégâts. Bien sûr il y a des élèves sympas. Les filles en particulier. Beaucoup plus mûres. Les garçons en général sont pitoyablement cons. C'est le niveau zéro de l'humanité de 12 à15 ans.
Puis quand je rentre faut que je m'occupe de mes enfants. Et j'ai plus la force d'être un bon père. Mieux vaut être un bon père absent qu'un mauvais père présent.
Je suis un créatif pas un éducateur.
Samedi 8 avril :
Bernard dit toujours : « faut crocheter dedans mon vieux pour exposer ! » Je pense qu'il faut surtout crocheter dedans pour peindre. C'est la recherche qui importe. Bien sûr il faut exposer, c'est la finalité. J'expose en ce moment, je vends un peu, j'aimerai bien en vivre, mais je veux avant tout continuer l'aventure de la peinture. Me noyer dans la couleur, la matière, la lumière et l'espace. Finalement ce sont les mêmes problématiques que l'architecture. J'expose donc. Mais mon travail n'est pas fini. « Ce ne sont que des commencements » disait Cézanne. Mais j'ai trouvé ma voie. C'est la peinture. Je suis heureux quand je peins. Ce que la plupart des gens, même proches, prennent pour un loisir, est pour moi une vocation, plus qu'un métier.
Dimanche 9 avril :
Lendemain de fête. Couché tard, beaucoup bu. Journée comateuse.
Lundi 10 avril :
J'aime beaucoup les lundis cette année. Je n'ai pas de cours au collège puis les enfants sont à l'école. C'est une journée pour moi seul. Habituellement je passe tout mon temps à l'atelier pour peindre. En ce moment j'ai pas les moyens de m'acheter des toiles. J'ai fait la « bêtise » de me mettre à mi-temps au collège espérant combler le manque financier avec la vente de mes peintures. Mais ça ne suffit pas. En fait il ne suffit pas de vendre de la peinture pour vivre. Il faut déjà avoir de l'argent pour se payer la matière première. Que les fournitures de beaux-arts sont chères !
Je n'ai pas pu peindre aujourd'hui. Du coup je ne fais rien. Je dors. J'adore dormir. Surtout quand le monde au dehors s'affaire. Puis c'est économique ! Le bonheur en quatre chapitres : baiser, boire, peindre et dormir. J'aimerai bien baiser plus. Je bois trop. Je ne peins pas assez. Je dors très bien.
Je suis tout de même passé au collège ce matin. Des bulletins à remplir. Puis je l'ai vu dans la salle fumeur. Elle s 'appelle Linda. Ce n'est pas elle qui me l'a dit. J'ai demandé aux élèves. C'est une petite brune aux yeux très bleus. Un petit bout de femme à croquer. On a discuté un peu.
Mardi 11 avril :
Ce matin je suis allé dans le « monde social », ce monde dont la plupart des gens veut faire partie. La rue, la ville, mon lieu de travail : le collège. Dans ce monde social, il ne se passe rien. Rien d'important je veux dire. Une matinée à côtoyer des collègues, des élèves, pour rien. Quelques échanges d'une banalité affligeante et puis rentrer à la maison. Les gens vivent comme s'ils étaient immortels. Ils gâchent le temps dont ils disposent sur cette terre, dans des habitudes et surtout dans le travail. C'est incroyable la place du travail dans cette société. Tout le monde veut travailler. C'est la valeur suprême. Les lycéens qui manifestent aujourd'hui contre le CPE veulent travailler et surtout durablement. S'il y en a un qui m'énerve particulièrement c'est Bruno Julliard, le représentant syndical des étudiants. Ce type a 23 ans et il parle déjà comme une personne de cinquante. Eh Bruno, on est pas sérieux quand on a 23 ans ! Et puis il n'y a même pas d'âge pour être sérieux, la vie est si futile ! Et si éphémère. J'aimerais que ma vie soit comme un film de cinéma où tout est essentiel. E. Bunker me résume si bien : « Votre problème fondamental c'est le manque de maturité émotionnelle. Vous voulez que la vie ressemble à un film de cinéma, plein de mouvements et de plaisirs. C'est ainsi que fonctionne un cerveau d'enfant, les adultes, eux, acceptent la régularité, les pensums, la frustration. »
Cet après midi j'ai dormi. Je préfère mes rêves à la réalité. J'aime, je recherche ce moment de désincarnation, ce moment d'ébriété où l'on flotte entre l'éveil et le sommeil.
Mercredi 12 avril :
C'est la journée des enfants. Emmener Roman à la piscine, puis à l'école de musique. Aujourd'hui Léo est malade. Des travaux partout dans cette nullisimme ville de Vannes. Bouchons. Pas grave, j'ai Noir Désir en live dans la voiture. Le meilleur groupe de rock en France depuis que le rock existe. Je mets le volume à fond et j'oublie un instant les automates agglutinés de la vie moderne qui sortent tous en même temps du boulot. Fabienne me dit que j'ai tord de voir les gens comme ça. Qu'ils ont peut être une vie plus intéressante que la mienne. En attendant quand je vois le nombre de psychorigides que je côtoie tous les jours, j'en doute. Ce monde manque un peu de folie, non ? D'histoires d'amour sûrement. Pas le temps, j'ai un plan de carrière à respecter moi ! Comme le dit Cioran : « Si autrefois, devant un mort, je me demandais : A quoi cela lui a t-il servi de naître ? , la même question, maintenant, je me la pose devant n'importe quel vivant. »
Jeudi 13 avril :
Prise de conscience. Et si c'était moi le minable ? Ma petite vie. Cette prétention à croire que je suis au-dessus de tout. Croire que sa vie vaut mieux que celle des autres. Il y a t'il une vie qui vaut plus qu'une autre ? Pour les grandes multinationales cela ne fait pas de doute. Une vie européenne vaut mieux qu'une vie africaine. Mais c'est quoi une belle vie ? Savoir savourer ? S'activer ? Est-ce que celui qui regarde passer les heures profite plus de sa vie que celui qui n'en a pas le temps ? Savourer les infimes variations de la vie. Il fut un temps pas si lointain où je savais le faire. Etre à l'écoute d'un souffle, d'une variation de température, d'un paysage. Aujourd'hui je ne sais plus. J'ai besoin de moments forts. Je ne veux que des moments forts. Je suis devenu un « peine à jouir. » Je ne sais plus profiter du quotidien. Je passe mon temps à me projeter. Dans un avenir. Dans mes rêves. Dans mes phantasmes. Ma hantise. L'heure de la mort venue, m'apercevoir que je suis passé à côté de tout.
Envie de revivre une histoire d'amour. Bien sûr il y a Fabienne. La femme de ma vie. Au bout de dix huit ans de vie ensemble je pense que je peux l'affirmer. Seulement il me manque les amours débutants. Jamais eu autant la sensation de vivre et de mourir pleinement que lorsque je suis amoureux. Il ne devrait il y avoir que des commencements d'histoire d'amour. Mais ça ne voudrait rien dire. J'ai essayé de raviver la flamme dans notre couple. J'ai capitulé. Le poids du quotidien. J'ai eu envie de partir parfois. Mais je suis incapable de vivre sans elle. Fabienne est la béquille de l'handicapé de la vie que je suis.
Vendredi 14 avril :
La nuit dernière j'ai fait un rêve horrible. J'étais masturbé par mon père. Quel sens donner à ce rêve ?
Les semaines se suivent et ne se ressemblent pas. Après midi plutôt agréable avec les élèves. J'ai décidé de ne m'occuper que des élèves intéressant et intéressés. Majoritairement des filles. Dans une très bonne classe de troisième un groupe de garçon a passé l'heure à jouer au foot sous la table avec une gomme, tout en restant assis. Pauvres cons ! Ils se moquent des arts plastiques. C'est pourtant un cours moins cadré que les autres, où ils peuvent« respirer ». Où l'on n'apprend pas seulement à dessiner. Développer et élargir son esprit critique, développer sa culture générale voilà les enseignements « invisibles » des arts plastiques. En France on forme les élèves pour un métier. On devrait les former pour apprendre à vivre.
Je n'aime pas l'ennui. Je veux vivre à cent à l'heure. Je suis quelqu'un d'excessif. J'adore boire. J'adore fumer. « Tu devrais te calmer », me dit souvent fabienne. « Tu vas mourir jeune et je vais finir seule ». Mais je ne veux pas finir comme ses grands-parents. Deux ans maintenant qu'ils sont en maison de retraite. La grand-mère a la maladie d'Alzeimer avec visiblement, phénomène horrible, des moments de conscience de son état. Le grand-père est complètement déprimé. Il sent la fin. Et sa fin est longue, car lui jouit d'une relativement bonne santé physique et mentale. Mais il sait que sa vie est derrière lui. Il n'a plus rien à attendre et à espérer. Il se voit mourir. Il se voit mort. Tous les jours, vingt quatre heures sur vingt quatre. Cette longue agonie mentale après une vie sans excès. Une vie simple et calme.
Je vis cent fois plus intensément dans l'ivresse. Je vivrais moins longtemps, je mourrais d'un cancer sûrement. Six mois de souffrance peut être ? Combien de vieux en bonne santé souffrent depuis des années d'une lucidité tardive ?
Samedi 15 avril :
Impossible de vivre sans musique.
Dimanche 16 avril :
Week-end de pâque en Normandie chez mes parents. J'ai rencontré l'intolérance agressive incarnée, en la personne de mon frère. Sous des dehors écolo de gauche, il est pourvu d'une pensée d'hémiplégique qui se traduit par l'impossibilité de changer de point de vue ou de se mettre à la place des autres. Il pense qu'on ne peut pas être de gauche en étant riche. Il se dit de gauche et met ses enfants dans une école privée catholique. Cherchez l'erreur. Atmosphère très lourde pendant toute la journée. La tension est palpable. Je suis une éponge et le stress constant de mon frère m'est insupportable. Vivement le retour à la maison.
Lundi 17 avril :
Mon père lave ma voiture comme à chaque fois que je viens chez lui. Mon père est un homme à l'esprit assez limité. Il m'en a fait voir pendant mon enfance et mon adolescence. Sévérité, injustices, frustrations constantes. Après plusieurs années de psychothérapie et un traitement aux anti-dépresseurs que je prends toujours, je ne lui en veux plus vraiment. Ses défauts me font plutôt sourire aujourd'hui. Je pratique le détachement.
Mardi 18 avril :
Je suis parfois sujet à des excès de mégalomanie comme aujourd'hui. Particulièrement au moment de me coucher. Dans ces moments, je pense que j'ai quelque chose de très important à accomplir sur cette terre. Cela concerne toujours la peinture. Est-ce possible que je reste l'inconnu que je suis aujourd'hui ? Je dois me livrer corps et âme à la peinture. J'ai une mission à accomplir. Ne pas se détourner de cette mission. Je veux que ma peinture touche tout le monde. L'ouvrier, le paysan, le notaire, le banquier, les artistes, les critiques, les illettrés, les intellectuels, l'enfant, le vieil homme.
Le lendemain, systématiquement, au réveil et pendant une bonne partie de la journée, je retombe sans faillir dans l'à quoi bon.
Mercredi 19 avril :
Il y a quelques années je ne supportais pas de ne rien faire. Il fallait absolument que je produise quelque chose dans la journée, pour me laver. Un dessin, une peinture. La peur du temps qui passe sûrement, l'envie de laisser une trace. Aujourd'hui j'accepte de passer une journée à ne rien faire. Vu du soleil ou de la lune quelle différence il y a t'il sur cette terre entre celui qui s'active et celui qui ne fait rien ? Aucune.
En attendant, retour sur terre. Gros problèmes d'argent. On a beau se dire que ce n'est pas important, ça fait quand même une grande ombre au tableau. Pourtant j'ai vendu une toile aujourd'hui. Pas suffisant. Nous avons vu trop grand. Les charges sont énormes. La maison et tout le reste. C'est incroyable cette propension à s'enfermer dans le matériel. Une fois entouré de toutes ces possessions, il faut trimer sans relâche. La liberté serait de vivre avec le minimum. Seulement voilà, j'aime le confort et les belles choses. Mon sens de l'esthétique sans doute. J'ai su vivre avec le minimum. J'ai eu ma période bohême. Mais il est plus difficile de revenir en arrière que d'aller de l'avant. Pourtant je rêve souvent d'une vie simple matériellement et riche spirituellement. Ce n'est pas impossible, c'est la voie à suivre.
Je la regarde dans le reflet de la vitre. Elle répond au téléphone. Ses cheveux noirs, son port de tête, ses seins. Elle est belle, trop belle et trop bien pour moi. A tel point que la plupart du temps je ne m 'en rend même pas compte. Je vis avec elle. Je vis à côté d'elle. Je ne la mérite pas. Comment peut-elle me supporter, moi, si égoïste, si rêveur, si prétentieux ?
Jeudi 20 avril :
On devrait pouvoir choisir de naître.
Vendredi 21 avril :
Séance de body-painting avec une classe de 3ème. Normal, dernière heure de cours avant les vacances. Ca a dégénéré. Je vais bientôt devoir interdire la peinture en cours d'arts plastiques. Un comble. Difficile de remplir des cerveaux mous. Qu'est ce que je fou là ? ! Enseignant, le plus beau métier du monde. Foutaises !
Heureusement ce soir je vais boire un verre avec Sylvain. On discute filles comme d'habitude. Il ne vaut mieux pas qu'elles nous entendent dans ces moments là.
Samedi 22 avril :
Week-end chez les parents de Fabienne. Il y a de plus en plus d'enfants. On se reproduit tous. Je n'arrive pas à m'occuper naturellement de mes fils. Je dois faire des efforts, prendre sur moi. Est ce normal ? Est-ce mon égoïsme chronique ? Une forme de fainéantise ? Un manque d'imagination ? Sous l'impulsion de Fabienne, je suis tout de même aller construire une cabane dans les bois avec Roman. J'y ai pris du plaisir. On l'a faite à la façon des cabanes de mon enfance. Branches de bois sec enlacées. Roman me reproche souvent de ne pas jouer avec lui. Comment se fait-il qu'étant moi-même un môme, je n'arrive pas à jouer avec mes enfants ?
Dimanche 23 avril :
Le moment que je préfère chez les parents de Fabienne : l'apéro.
Lundi 24 avril :
Roman se fait régulièrement « chambrer » par ses camarades à l'école. La raison ? Il a les cheveux longs. La mode dans les courres de récréation est au look rappeur banlieusard du neuf trois, c'est à dire cheveux très, très courts, baskets et survêtement. Donc il est différent. Et les enfants ne supportent pas la différence. La peur de l'autre est innée. L'homme naît raciste. Seules l'éducation et la culture peuvent lutter contre le racisme. Jean Marie Le Pen n'est finalement qu'un adulte à la mentalité de petit enfant.
Mardi 25 avril :
Je suis sorti ce soir. Seul. Dans un de ces hauts lieux de la misère sexuelle et affective. Un bar de nuit. Ici tout est superficiel. Ce n'est certainement pas l'endroit pour trouver l'âme sœur. Musique trop forte, lumière tamisée. Les moches paraissent plus beaux et les beaux restent beaux. Une forme d'uniformisation. Dans ce lieu, les hommes espèrent. Les femmes ignorent. Les hommes veulent coucher avec les femmes. Les femmes ont peur des hommes. Les hommes veulent simplement tirer un coup. Les femmes recherchent de la sincérité tout en rêvant du prince charmant. Paradoxe féminin. Ici les boulets pas finauds osent tout. Les esprits fins n'osent rien. Quand on est un homme, on peut passer la nuit entière au bar, seul, sans que jamais personne ne vous adresse la parole. Quand on est une femme seule, on peut passer la nuit au bar, mais c'est assez rare de ne pas rester seule ou de se voir offrir un verre. Il paraît qu'il n'y a pas que des avantages à être une femme la nuit. J'entends encore Delphine ma meilleure amie, me dire à chaque fin de nos fréquentes sorties : « Putain, y avait encore plein de boulets ce soir, c'est chiant ! » J'aimerais bien pouvoir dire : « Putain y avait encore plein de boulettes ce soir ! », et pouvoir faire le tri. A quand la parité ?
D'ailleurs Ils offraient des entrées pour la boite de nuit voisine, pour ceux qui voulaient continuer la soirée. Entrée gratuite pour les hommes. Entrée gratuite et cocktail offert pour les femmes. Ce serait hypocrisie de croire que c'est de la galanterie. Tout est bon pour les faire venir. Les femmes la nuit sont une espèce en voie de disparition.
Je repars après une deuxième bière et plusieurs cigarettes. Il ne s'est rien passé. « Alone with everybody », dirait Richard Ashcroft.
Pourquoi je suis sorti ?
Mercredi 26 avril :
Jean Louis Murat est le poète de ce début de XXIème siècle.
Jeudi 27 avril :
Il y a autant de vérités qu'il y a d'êtres humains. Et pour un seul être humain la vérité peut changer de main d'une minute, d'une heure à l'autre. La seule vérité, la pure vérité est celle que l'on entrevoit quand on touche le fond.
Vendredi 28 avril :
Je veux vivre mon utopie !
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