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Zang

marcel zang


Last Updated: 4/11/2009

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Saturday, April 11, 2009 


http://fr.eyeka.com/video/view/593522-Le-Programme...

HOT-POP-POESIE Le Programme Marcel Zang Extrait de la pièce de théâtre "Le Programme". Peinture d'une démocratie totalitaire. "Le tout est toujours le contraire du vrai." (T.W. Adorno) Nantes, avril 2009 contact: marcelzang703@hotmail.com

Tuesday, March 31, 2009 


http://www.wat.tv/audio/2305503/programme-par-marc...

Voici un nouveau genre musical qui nous vient tout droit de Nantes. Ce n'est pas du slam, ce n'est pas du rap, ce n'est non plus de la poésie musicale, ni même de la pop, mais... de la hot-pop-poésie: "Le Programme" de Marcel Zang, dit par Marcel Zang, sur une musique de Claude Turner.
Tuesday, February 24, 2009 

                       Conception d'une accroche

Quand je rencontre une femme c’est d’abord son cul que je regarde en premier – le reste vient après. Le derrière d’une femme vous en apprend plus sur elle et sur la vie qu’un tas d’ouvrages de psychologie et toutes les encyclopédies réunies. Et Kath avait un cul. Un beau cul. Un cul puissant, velouté, à vous rendre malade. Un cul à son image. Un cou subtil et des yeux qui m’emportent et me disent… un tas de choses qu’elle a emmené ainsi. Loin. Je n’avais que deux bras, je n’ai toujours que deux bras. Voilà pourquoi. Pour mon malheur. Bien difficile dans ces conditions de s’occuper de deux choses à la fois. D’un côté il y avait ma boite aux lettres et de l’autre il y avait elle. Me fallait choisir. Elle est partie, ma boite aux lettres est restée. Partie avec ses cauchemars ; c’est qu’elle n’en dormait pas la nuit à cause de cette boite aux lettres. Moi j’attendais le matin, après le passage du facteur. La nuit je m’occupais d’elle. C’était mon enfant, mon œuvre. Son commencement, son centre. N’avait jamais connu d’autres mecs avant moi. Et la nuit elle me cherchait partout, balbutiant des noms d’éditeurs, questionnant les libraires ; me suffisait alors de passer ma main sur son visage et de lui murmurer : « Kath chérie, je suis là » ; ses traits se détendaient aussitôt et une expression de bonheur illuminait son visage. C’est beau les mots. Me donnait envie de chialer. Une telle confiance ! De quoi me ravager. Et cette foutue boite aux lettres me flanquait des élans de meurtre. Six ans de galère ensemble. Moi ça faisait quinze ans. Mais elle c’était une femme, commençait à frôler dangereusement les vingt-cinq ans, sa jeunesse à la traîne et rien à se mettre sous la dent, rien qu’un mec qui savait faire qu’une chose : rêver. Et c’est vrai que rêver est le seul luxe qui m’importe. Donc j’avais pas la même façon d’appréhender la vie ; je me suffisais dans mes rêves, mon écriture, avec ma boite aux lettres comme prolongement – et puis elle. Difficile de faire cohabiter tout ce monde. On peut pas avoir une chose et l’évoquer. Elle pensait « réussite », « succès », « grand écrivain », « best-seller » pour enfin évincer l’écriture, m’avoir tout à elle et jouir de la vie ; moi je savais ce qu’il en était, ça faisait pas longtemps que je l’avais appris, pas eu besoin de Rilke pour ça : un long chemin de croix, un dépouillement progressif, un déchirement de tous les instants, lente destruction, série de meurtres, descente aux enfers, enfer du paradis. Je m’exposais sur le fil du rasoir, en sursis, parti pour un long voyage, une grande aventure, où il me fallait rompre tous les liens. Et ça je ne pouvais pas le lui dire, de peur de la trop faire souffrir ; mais les femmes n’ont pas ce genre de scrupule, elles ont ainsi beau jeu de traiter les hommes de « lâches » - sans doute vrai ; et quand elles décident de rompre, elles ne font ni une ni deux et vous coupent ça aussi sec, sans état d’âme en prime. Que Dieu les bénisse ! Et Kath avait compris ; elle ne voulait pas attendre ma mort pour toucher le paquet – si paquet. Elle m’a expliqué le morceau ; soulagé j’étais, c’est elle qui prenait la décision, et j’allais tout faire pour lui faciliter la tâche, après tout c’est peut-être ce qu’il y avait de mieux pour tout le monde. Ca c’était dans un premier temps ; puis quand le l’ai vue emballer ses affaires, tout s’est écroulé, insupportable, de la voir emporter ainsi, inachevée, mon œuvre. Alors je l’ai mise au défi ; je lui ai craché : « mange et t’es morte ». Elle a blêmi, chancelé, frémi, mais elle a quand même fini par franchir le pas. Elle a sorti le couteau et elle a bouffé les morceaux. Je n’en suis pas revenu, c’était ma Kath, et elle l’avait fait. Amputé, perdu, en apesanteur. Ivre de douleur, j’ai couru à travers la pièce et, de rage, je lui ai lancé par la fenêtre : « mords tes yeux, salope ! » Son pas s’est grippé, mais ç’a pas duré, elle est repartie puis elle a disparu. Définitivement. Et des nuits durant je me suis dressé dans mon sommeil, et sur ma machine à écrire j’ai hurlé « mords tes yeux, salope ! ». Des semaines ainsi, des nuits. Puis après avoir pondu trois ou quatre poèmes sur elle, ça m’est passé. C’est ça qu’il y a de bien. En fait je suis fait pour vivre seul ; « le moine », elle m’appelait souvent. Elle n’avait pas tellement tort. Toujours enfermé, galérien, de plus en plus dénudé, torturé, et de doutes, d’angoisses, bouffant mes tripes, ruminant mes meurtres, à poil, berçant mes rêves, roman impossible, en morceaux, croulant, et pas de week-end, pas de congés payés, juste parfois des envies de tout plaquer et d’aller refaire son rêve ; mais ça reste que des envies, et puis je ne suis pas dupe, on ne fait qu’un seul rêve dans sa vie. Kath était sans doute un miracle, mais rien que songe d’homme, un mensonge en somme, comme toute rencontre, amour de méprise, où l’autre n’est jamais que l’autre-par-je. Kath était un miracle, mais en moi mille miracles, même de la sorte, n’ont jamais pu approcher cette folie, folie de bonheur, le bonheur d’une trouvaille, d’une haute métaphore, d’une phrase imbibée d’âme, d’électricité, d’une page qui se tient, d’une merde transmuée en or, d’un mensonge élevé en rêve, rêves qui désembourbent des mensonges, mensonges quotidiens, mensonges séculaires. Kath était un miracle. Unique. Mais le style… c’est une offrande, une naissance, soi, un carburant, os damné, un os à ronger et à donner.


 

Voilà pourquoi j’ai repris mes habitudes – et ma boite aux lettres. Le facteur passait vers onze heures ; je me levais vers dix heures, après quelques Gitanes sans filtre, un poème de Maïakosvski, une page de Rabelais, de Céline, de Miller, de Nietzsche ou de Cheikh Anta Diop – ça vous décapait des mensonges de ce monde et vous donnait des ailes pour la journée. Ensuite quelques exercices physiques, histoire de pas tout laisser aller. Beau gosse que j’étais il y a des années, je me payais maintenant une tête à contourner les miroirs, je perdais des cheveux, les dents, je rusais avec mon ventre, mon corps, une ruine ; je ne peux pas dire que je m’en foutais, ça me rendait les choses plus difficiles avec les femmes ; j’aurais dû m’y attendre, mais j’avais déjà signé ; et de m’apercevoir, mis à part quelques-uns comme Beckett ou Artaud, que ce que les écrivains - les vrais écrivains - portaient de plus beau n’était pas leurs gueules ne suffisait pas à me consoler. Puis je branchais les infos, pas longtemps, juste pour pas trop me laisser distancer par l’actualité et aussi pour savoir si un de ces cons d’éditeur ne s’était pas fait rectifier. Quand j’avais eu mon compte de ce côté-là, je me foutais une cassette à plein tube, et c’était invariablement ou « Bitches brew » de Miles Davis ou «  Various positions » de Léonard Cohen ou « L’enterrement de la reine Marie » de Henry Purcell. Ca m’allait, ça me réconciliait avec toute la merde autour ; ça prenait tout l’appart qui faisait plus de cent mètres carrés. Et c’est là-dessus que je promenais mon petit dèje, une tartine entière de baguette arrosée d’un demi-litre de lait au chocolat et de quelques verres d’eau. Puis de nouveau une Gitane sans filtre. Venait maintenant l’instant crucial : la boite aux lettres. Mille fois j’en avais fait le tour, les coins et recoins, trucs et mouvements ; mais rien à cirer, chaque jour était un jour nouveau. Dix secondes me suffisaient : descendre les deux étages, ouverture, état des lieux, et remonter. En un clin d’œil je savais. A la dimension des enveloppes, à leur volume, à leur poids, à leur qualité, j’avais aussitôt une idée exacte du contenu. Administration, impôts, factures, créances, mailings, assurances, banques, galeries, et petits malins, et faux amis, et les escrocs, les éditeurs, les rédacteurs en chef, les directeurs, les metteurs en scène – ces derniers, monde de haine, d’amour : quotidiens, hebdos, revues, magazines, théâtre, radio, télé, cinéma… Rien que des putes. Des assassins. Savaient pas ce que c’était qu’un artiste, vous piétinaient ça comme du kleenex. Tout dodus, luisants. Secs marchands. Siècle à souk ! à compter leurs pièces. Me suçaient ma moelle. Les grandes enveloppes je les regardais pas, je les ouvrais pas, cherchais même pas : des manuscrits retournés. Les petites ne valaient pas mieux – la plupart en tout cas : rien que des « Nous sommes au regret ». Une tonne. Ca débordait de mes placards. Croulant dessous. C’est fou le nombre de gens que pouvaient me « regretter » ainsi ; les plus sympas allaient jusqu’à le faire en contre-remboursement. Soixante balles. Ah, ces éditeurs ! Soixante francs !... une noria de petits dèjes ; une théories de fèces. A ce tarif, ils pouvaient se les garder, mes manuscrits. Même pas fichus de débourser quinze francs pour avoir du style ; sans compter ceux qui me renvoyaient mon nom déformé à la place ; un truc qui me cinglait comme un sacrilège. Une tentative de meurtre. Rien de moins. De quoi qu’au détour quand me parvenait le décès d’un de ces « marchands », je m’empressais de brûler deux Gitanes sans filtre, devant un petit verre de rouge, que je levais au repos de l’âme. Ca me faisait mal. Deux superbes Gitanes ainsi. A toucher du bois. Et puis ça n’arrivait pas tous les jours, ils savaient se porter, les salauds ; fallait qu’ils crèvent cent artistes pour qu’un seul y passe à son tour. La sagesse populaire s’y connaissait : toujours les meilleurs qui partent en premier. Sans calcul. Voilà peut-être leur tort : c’est là où tout se jouait, là où se faisait la différence. Le monde était à la merci du calcul, dirigé par le calcul, par un tas de queues arides. Rien que suceurs de nœuds, pas fichus de créer, de donner. Rien que réduction, analyse, gestion, calcul. Le calcul. Avec le calcul, j’aurais pu me payer quelques vacances au soleil, me taper deux de ces putes, projeter mon corps entre leurs fesses de Junon, à débiter photocopies, papier, timbres, enveloppes, ruban de machine, qu’à la fin je ne savais même plus qui était qui, qui détenait quoi, et qui chez quoi. Je calculais pas tout ça, et Dieu sait que ça me coûtait, toutes ces dépenses. En retour, ma boite aux lettres débordait ; et dans le lot, de temps en temps, une lettre ou un coup de fil. D’un mec ou d’une nana. Qui me gerbait son enthousiasme, son admiration, pour mes textes, mon écriture. Je raccrochais. Lard ou cochon. Puis plus rien, j’entendais plus parler. Ca se passait toujours aux premières levées du printemps. C’est tout dire. Pour mieux me châtrer. Il faisait pas beau ces jours-là. Pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient, je n’en demeurais pas moins. Je savais. Pouvaient pas me l’enlever. Mes sens. Mon âme. De l’or en barre. A donner. Mais ils insistaient, essayaient de me faire douter. Pas moyen. Ecrivain j’étais. Ne pouvais qu’être. Et pas besoin de faire pour l’être, me suffisait d’être – tout simplement : le plus dur. Ronfler ou dormir, poète je demeurais ; et me mettre à faire devenait redondance. Mais la nature voulait son dû, foutait sa merde, vous pliait à vous accroupir, et ça sentait pas toujours l’or, mais la tourmente. Et plus ça allait, plus j’y allais, m’enfonçais, et plus je m’apercevais que je n’en étais toujours qu’aux esquisses, rien que début du tunnel, balbutiements. Lasso infini. De quoi vous paralyser. Décourageant. Crotte de mouche ; rien. Et cent fois à l’ouvrage. Pour buter sur une boite aux lettres. Et lettres de copains… Y en avait que j’avais perdu de vue, qui me tombaient dans la rue. Ca ratait pas : qu’est-ce que tu fais ? Ecrivain, je répondais. C’est pas que ça les impressionnait, dans un sens oui, et ça ricanait, disons que ça les troublait ; m’avaient jamais vu à la télé, dans un stand, un micro, une vitrine ou même planté au coin en train de passer sa gueule et sa signature en revue. Ecrivain, c’est ça ? Et ils hochaient la tête de compassion, que c’était pas un métier. Comment je faisais ? Je faisais, c’est tout : une cuvette, un jean, un petit dèje par jour, colmater les brèches, taper les copains, le loyer, gérer les huissiers, ses dettes… Mais qu’est-ce que tu fais autrement, insistaient-ils. Faut de la patience dans ces cas-là. Ecrivain, mon vieux. Pour vivre, ramenaient-ils en point de suspension. Merde, si c’était pas ça qui me faisait vivre, tenir le coup, alors je vois vraiment pas. Ecrivain – c’est ça qui me retenait dans ce monde. J’avais tout essayé, et tout essayé me donnait des envies de me flinguer ; de ne savoir rien faire, rien faire d’autre que de rêver ; alors j’étais écrivain. Pourtant tout gosse, c’est pas de ça que je rêvais, mais pilote de l’air. Rien que rêve de gosse ; j’ai jamais essayé de l’être ; puis c’est en écrivant que j’ai récemment compris que j’avais réalisé ce rêve, que j’étais vraiment pilote de l’air : tracer la route dans les nuages pour tous ces gens derrière ; et puis y avait ma machine à écrire, bâtie comme un tableau de bord, avec commande et manettes. Manquait rien. Plus qu’à mettre les gaz et décoller. Et personne pour vous dire où ne pas aller, où ne pas faire, et ci et ça. Un oiseau. Et pas bipède de saloperies. Mais c’est pas tout. Autre version. Ecrivain, ça leur paraissait facile, boulot de paresseux, à portée du tout venant, même qu’ils y pensaient pour leur retraite, les mémoires et tout ça… Ouais, c’est vrai que j’étais paresseux, et puis après tout pour écrire y avait qu’à poser ses fesses sur un siège, devant un écran, une imprimante, et ça venait tout seul. Pauvres cons ! On voyait bien qu’ils n’avaient jamais eu des ampoules aux synapses, les nerfs en claquettes, le Père éclaté, l’angoisse de l’univers sous le bras, qu’ils n’avaient jamais flirté avec le vertige, la folie, qu’ils n’avaient jamais sauté dans le vide, plaqué leur peau sur la table et tout misé dessus, qu’ils n’avaient jamais chié des clous, pissé du sang, qu’ils ne savaient pas ce que c’était une hématurie, que de passer des heures et des heures à l’hosto, à cuisiner, à essayer de se bâtir un langage, filer une phrase, la redresser, l’ouvrir juste ce qu’il faut pour y glisser un peu de son âme, recoudre, stéthoscope aux aguets, prêt à intervenir au moindre faux battement, et laisser sourdre l’émotion, du sens, sans filet, à trembloter, à l’idée d’avoir à faire tout cela, à tourner autour pour pas le faire, à bouffer ses tripes d’avoir fait et de n’avoir pas su. Ne plus savoir. A qui l’offrir. Vouloir et ne pouvoir. Ne pouvoir. Tout cet amour, bloqué. Tout ce style, brisé. A en être sonné. Et de glas. Ouais, c’était facile. Après tout c’était facile. Y avait qu’à allumer la télé pour voir reluire un de ces soi-disant écrivains déverser son sirop avec un nouveau roman tous les mois. Lisse comme une couche-culotte. Emasculé comme un duvet. Aussi vert qu’une merde mal digérée. Un surtout, plus très jeune, que je ne pouvais pas encaisser, c’était l’autre enculeuse de bazar de l’hôtel de ville ; portait ses initiales comme un nom : BHV. Ecrivain, le bellâtre, qu’il se disait. M’atteignait comme un blasphème. Pouvait pas fermer sa gueule. Ratait toutes les occasions. Fallait toujours qu’il l’ouvre, pour ci ou pas ci. Philosophe – comme si ça existait encore. Toujours une idée sur tout, alors que le monde s’enfonçait sous les idées que ça débordait des encyclopédies. Aussi con qu’une caisse enregistreuse. Quand Matisse disait que pour peindre, faut d’abord se couper la langue, il aurait dû viser les écrivains en premier. Les soi-disant. Parler ou écrire, faut choisir. Ca m’allumait tellement ces émissions « littéraires » que j’éteignais ma télé aussi sec. De quoi vous dégoûter de l’écriture ; pas besoin de ça ; vous vous en dégoûtiez tout seul devant votre feuille qu’il vous prenait des envies de flanquer des coups de pied sur votre machine à écrire, puis de tout foutre en l’air, à commencer par vous ; mais venait un mot comme un lasso qui suffisait à tourner les choses en caresses, gâteux, plein d’indulgence pour la faune, et que la vie est belle, et Dieu que je suis un dieu. La magie. Un miracle. Comme Kath. Mieux. Et vous ? Je ne leur demandais même pas. On avait usé les culottes ensemble ; et ils me répondaient, redressés à l’avenant, le timbre grésillant d’importance : médecin, conseiller municipal, ingénieur, diplomate, avocat, journaliste, homme d’affaires, cadre supérieur que j’ai jamais su ce que ça voulait dire, sinon menuisier, honorable au demeurant, et chef d’entreprise, directeur, prof, et marié, famille, enfants, chiards, Noël, bagnole, maison, chien, chat, lave-vaisselle, assurance tous risques et livrets d’épargne. Ouais. La vie a passé. Monde de godasses. Ils avaient des têtes d’adultes, des mimiques d’adultes, des poils d’adultes, des préoccupations d’adultes, des responsabilités d’adultes, des jeux d’adultes – heu ! heu ! cher ami – et des costards d’adultes, des attache-case d’adultes, des agendas d’adultes, tristes objets d’adultes, aussi « maman ! » d’adultes gueulaient-ils en baisant incestueusement leurs bonnes femmes ; et au moment de pisser, ils se raccrochaient à leur montre et mesuraient leurs queues, comme ces enfants d’avant. Comme moi, quoi. Ecrivain. J’avais pas grandi. Après tout, fallait pas m’en vanter, c’était pas mieux ni pire, servait à rien, fou du roi, clown du Juste ; juste histoire d’atteindre l’autre rive, les yeux fermés – comme tout le monde. Où tout pas plus que rien vaut tout et rien. Rien que béquilles. Mais moi, mes yeux, je les ouvrais de temps à autre. Pas terrible. Juste de l’effroi, du vertige et la Question: qui donc berce celui qui berce l’univers dans ses bras ? Allez répondre à ça ! Fallait ensuite rassembler les morceaux - par l’écriture. Y avait que ça pour se sauver.


 

Après avoir prélevé les factures les plus oppressantes, je balançais le tout dans un coin, sur l’énorme pile. Puis j’allais un instant me poster au balcon pour reluquer le cul des bonnes femmes. Eventails au soleil. Balancement au vent. Rythme séculaire. Bouffée d’oxygène. Eden de souffre. Et elles s’en allaient. Minces, larges, fermes, rebondies. Océan carnivore. L’âme fendue. Esquifs troussés. Sillon du monde. Sphères de merde. Passe la beauté. Je me retirais. Queue raide. Ecume de désirs et de souvenirs. J’enfourchais alors mes lunettes noires, ainsi éteindre les couleurs du monde, et je m’installais devant ma machine à écrire pour les y faire renaître. Et c’est toujours à ce moment que Kath me remontait. Ca commençait par les tripes, l’abdomen, le cœur, les poumons, la gorge, la tête, puis les yeux. Je serrais alors les dents à m’en briser les mâchoires et je me mettais à cogner comme un pochard sur ma machine. C’était du sang, des larmes. Un amour de Kath. Mon style. Kath chérie. Et tout refluait. Soulagé. Pas vraiment. Je voulais l’oublier, l’effacer définitivement ; mais l’idée même de l’oublier un jour, un matin levé guéri, de le savoir, de le savoir ainsi, me crevait d’horreur. J’en frissonnais comme au passage d’un tabou.


 

***


 

Puis de la boite aux lettres vint un jour l’insolite. Une enveloppe frappée d’une étoile filante. SEGA PARIS, disait-elle. Rien d’autre. Je l’ouvris, et il me revint que c’était l’une des plus grosses agences de publicité. Et qu’un copain y exerçait ses talents de « commercial » à me décrocher une pige. Toutes choses qui m’étaient sorties du crâne. D’un autre monde. J’avais bien fait une incursion dans ce milieu. Concepteur-rédacteur. M’en sortais pas mal. N’empêche. Autre temps. Univers à paillettes où ça courait dans tous les sens pour rattraper l’avant-dernier coup. S’y prenaient tous pour des starlettes, de la préposée au courrier au directeur artistique – surtout les « créatifs », qui créaient rien du tout, rien que toc toc que ça se délitait à l’entrée, à pisser l’air du temps, pas mal, à remuer chalands et falbalas, miroirs et diagrammes. Tous fossoyeurs fluorescents. Falsificateurs fainéants. Faux sonneurs de tocsin. « Destruction » en bandoulière, mot d’ordre de leurs bailleurs de marchands. Thanatos et vit. Je me suis tiré. A crever de vents et des nerfs, autant le faire chez soi et pour soi.


 

Du beau papier. Fil à fil. Trois petits dèjes au moins. Une photo couleur. J’ai pas lu. Puis j’ai lu, des heures après. C’avait pas l’air sérieux. Pourtant tout y était. J’ai hésité entre ricaner et un chapelet d’amabilités bien senties ; j’aime pas trop qu’on se foute de ma gueule à domicile. Le directeur général, Jacques Séga en personne, me proposait un boulot : concevoir une accroche pour le nouveau modèle Citroën, la XM V6 injection (intérieur cuir). J’ai tourné et retourné la lettre. Je l’ai lue et relue. Morceau par morceau. Me fallait convenir : ç’avait l’air sérieux. A part la photo se trouvait un autre feuillet sur lequel s’étalaient tous les éléments nécessaires. « Copy stategy : Un nouveau modèle Citroën dans le segment haut de gamme ; il se caractérise par sa ligne, mais aussi par sa suspension intelligente hydractive, qui procure de nouvelles sensations de conduite et améliore considérablement la tenue de route du véhicule ; Cible : Homme, marié, chef de famille, 35-50 ans, CSP et niveau culturel élevé. Se répartit en trois tiers égaux entre petites, moyennes et grandes villes ; Concurrence : BMW séries 3 et 5 ; Mercedes 200, 300 et 190 ; Audi 100 ; Ford Scorpio ; Lancia Thema ; Renault 25 ». C’est avec ça qu’il fallait faire. En attendant, je ne comprenais toujours pas pourquoi ils cherchaient une accroche pour la XM alors qu’elle en possédait déjà une (« La route maîtrisée ») ; encore moins pourquoi ils s’étaient adressés à moi, avec toute l’équipe de branleurs efficaces qu’ils employaient – y a de fortes chances que je n’avais pas été le seul à avoir ainsi été sollicité. Cherchaient vraisemblablement à changer d’accroche ; pas terrible en effet ; si « La route maîtrisée » était un judicieux choix stratégique en tant que publicité institutionnelle, valorisant l’image de Citroën, je le trouvais en revanche trop « large » et réducteur pour l’auréole imaginaire de la XM – produit bien spécifique. Le carré, le double carré et le cube sont peut-être des formes solides et dynamiques, mais ils sont aussi inclus dans les formes statiques ; et s’ils symbolisaient avec justesse « La route maîtrisée », ils étaient diagonalement dépassés par la XM dont ils rognaient l’envol et l’éclat. En retour, « Les chevrons sauvages », leur précédente campagne sur Citroën, avait eu du bon. Et puis il y avait autre chose qui me tracassait, c’est que Jacques Séga, le patron de cette boite de pub, d’après ce que je savais, était un Poissons comme moi ; donc à supposer qu’il y eût quelque chose de vrai en astrologie, je vois pas ce que je pouvais faire de plus que lui et toute son équipe.


 

Après avoir mis tout ça ..é je suis retourné à mon écriture. Mais pendant deux semaines j’ai pas réussi à pondre une phrase correcte. Toujours cette foutue XM qui venait se mettre en travers. J’ai finalement sorti la photo et je l’ai épinglée sur le mur, devant ma machine à écrire. Très belle photo. M’a tout de suite fait penser à une pièce rare : un bijou, une pierre précieuse, dans toute son éclatante et subtile discrétion. Du luxe. Et feutré, tout ça. Histoire de soie. Marco Polo. Drapé somptueux. Au-dessus du commun. Enfilade de rêve. La photo ou la XM ? N’importe. C’est beau, je me suis dit. Belle, cette XM, et pourtant statique. Du coup ça m’a ramené à Genet : « La laideur, c’est la beauté au repos. » Autrement dit, la beauté c’est le mouvement. Socrate le disait déjà. C’est ça : le mouvement. La beauté. « Toute masse dont les extrémités ne sont pas équidistantes de son centre géométrique, ou tout ensemble de masses groupées et non équivalentes, imposent à l’œil un mouvement de direction », apprend-t-on. Le mouvement. Voilà à quoi j’ai pensé en contemplant cette photo, cette XM - un vrai bijou - , cette image… l’image de Citroën… le mouvement. Ou plutôt l’absence de mouvement. Là. Bien planté dans l’imaginaire du public. Dur à arracher. Et pourtant… Mais voilà, une Citroën c’est bonhomme, teuf-teuf, c’est pépère, rien à voir avec une Jag ou une BM, c’est ainsi et c’est André, et, sauf tout le respect que je lui dois, c’est Dédé. Dur. Charentaises, frileux, pantouflard, Citroën ; et quand bien même de luxe, haut d’échelle et tout le tralala, pas moins charentaises pour autant. Et pourtant… toutes les valeurs positives sont là. Réunies. Et diablement véhiculées par la dernière née, la XM. Ca crève les yeux - jusqu’au délire : la maîtrise ( de la route, de la vie…) ; l’équilibre ; la stabilité ; le confort, le luxe ; la quiétude, la sécurité ; la réussite sociale ; un certain classicisme moderniste, élégarchie tonale ; etc. Toutes choses « bien ». A conserver. Encore faut-il bien gérer ce qu’on détient ; car, et voilà où blesse le bât, si l’on veut bien convenir que toute chose transbahute son contraire, on s’aperçoit très vite, pour peu qu’on s’y attarde d’une virgule, que toutes ces valeurs précitées et dites positives s’entendent à exhiber - coin des ruelles oblige - leur mauvais profil. Et voici donc les détournements de sens… d’images, perversion, cascade. Commençons par la maîtrise. Très bien la maîtrise ; on en redemanderait ; mais c’est aussi un carré, plein délimité, totalitaire, sans délié, métreur de tête, ingénieur d’intelligence, bastion borné, zéro margé, sans écart, d’où sans ailleurs, sans imagination, sans sexe, sans créativité, sans frissonnement, et mille « folies » à la trappe. Passons. L’équilibre, la stabilité, même panier. Très bien, l’équilibre ; mais c’est aussi une horizontale ; c’est plat, planté, bouge pas, mort ; une horizontale… moteur en moins, unanimité en plus : pecus. Et le confort, la tranquillité, la sécurité : ouais ; tellement bien que c’est un rond, qui fait coque, puis koch, et t et t ; pas que tétine, mais titine ; et se flingue, lapsus ; et se calfeutre, no risque ; manque d’audace, de superbe, de « nouvelles sensations » ; chaude frilosité, atone… guère de scintillation par ici, de clignotement, de marches inégales… flip-flap : jouissance !... Pas fœtus, ni Dame aux camélias. Et quant à la réussite sociale, si ça ne craque de tout côté avant, gaffe qu’elle ne vous porte si haut qu’une fois le sommet atteint, envolé désir, plus qu’à tourner talons, et verticalement, sexe flapi, déboursant Balzac, Dumas, Zola ; puis, pour finir, Charcot ou Lacan – sans choix. Mais l’ascension ? Très bien, l’ascension ; mais quand blesse le sommet, saignent dégringolade, rigolade et mort. C’a jamais fait marrer personne. Encore moins séduit. La réussite, si. Mais pas la face cachée du soleil. Verticale surchauffée. Piège à miroirs.


 

Bref, pour résumer, cette image, ces valeurs bien ancrées chez Citroën - unanimement élues et apparemment séduisantes - constituent un capital à conserver, mais débarrassées de ses scories ; et plus que tous les autres, le nouveau modèle Citroën, la XM V6 injection (intérieur cuir), qui se caractérise par « sa ligne, mais aussi par sa suspension intelligente hydractive », et qui est supposée procurer de « nouvelles sensations de conduite », devrait absolument bénéficier de cette épuration : garder les valeurs conquises (maîtrise, puissance, équilibre, stabilité, confort, sécurité, famille, réussite, élégance) tout en les débarrassant de leurs connotations négatives. Et pour réussir cette opération - ôter sans ôter -, il suffit, à mon sens, d’y ajouter ce qui manque le plus à Citroën et dont a urgemment besoin la XM V6 injection : le mouvement et l’éclat (ou le rayonnement, comme on voudra). Le changement dans la continuité en quelque sorte. Ca consisterait, par exemple, à associer « La route maîtrisée » aux « Chevrons sauvages » pour n’en former qu’un seul sens. Voilà. Union tranquille. Union douceur. Boulot de contrapontiste. Ainsi, comme un élan dans une parenthèse, pointera, de l’intérieur même du carré symbolisant la maîtrise, la puissance, la sécurité, le confort, etc., une méchante diagonale. Et celle-ci, cette diagonale, saura célébrer avec la minéralité d’un tesson de bouteille au soleil le mouvement et l’éclat. Mariage illustre : une diagonale et un carré ; La jeune fille et la mort ; le diable et le bon dieu. Signe du temps. Témoin, la photo. Et quelle messe ! quelle enfilade !

L’axe d’argumentation ainsi clairement défini, copy stategy et symbolisation graphique (la photo de la XM) en regard, il m’est apparu dès lors moins ardu de trouver l’accroche qui correspondrait le mieux au concept de la XM V6 injection.

Le sentiment qui m’avait spontanément pénétré, de me trouver face à un joyau, s’épanouit maintenant avec la précision et la force d’une évidence. Me voici donc entouré d’une variété de pierres précieuses. Une seule pourtant suffirait à mon bonheur. Et, de ce long déchirement, enfin, jaillit le têtard : le diamant. Toutes les valeurs « positives » de Citroën y sont, avec ce plus recherché pour la XM, le mouvement et l’éclat. Pour m’en assurer, mon dictionnaire des symboles.

La symbolique du diamant… Effectivement, tout le concept et la Cible de la XM V6 injection y étaient renfermés, et plutôt deux fois qu’une. S’agissait maintenant de mettre en évidence une des caractéristiques du diamant, un signe qui saurait rencontrer le sens commun, combler le désir profond de la majorité des gens, tout au moins de la population visée. Tous aspiraient au bonheur, à la paix… à voir. En tout cas à la sérénité. Mon désir. La paix. La sérénité… Voilà : la sérénité. Plus qu’à lier la sauce : par son tranchant, son mouvement et son éclat, le diamant épurait les valeurs « positives » promues par Citroën ; de même qu’à l’outrance de l’avoir et du paraître, au flux du devenir de la cible, il opposait la boddhéité immuable de l’idée XM. Et voici ainsi Platon et Héraclite copulant, par Kaplan, sous la 2ème «  Résurrection » de Malher - rut ; orgie de silence, de paix et de jaillissement solaire - cependant que s’inscrivent en lettres de sperme, sous la XM V6 injection (intérieur…), la sérénité de la femelle et la consonne occlusive du mâle. Ainsi :

XM V6 injection… La sérénité d’un Diamant


 

***


 

Ouais, comme accroche, « La sérénité d’un diamant » avait nettement plus d’allure que « La route maîtrisée ». Et puis ç’avait l’air de tenir. Ca tenait. Comme une volute de Gitane. Ca m’allait. Quoique, personnellement, à force, je trouvais le diamant vulgaire ; mais c’était du tout cuit pour tous ces connards « ciblés ». Plus qu’à emballer le tout et l’envoyer.

Je l’ai fait. J’ai tout posté, et l’accroche et l’argumentaire et les maquettes. Puis je m’en suis plus occupé. J’attendais rien de ce côté. J’ai pu reprendre ma machine, mon écriture, ma boite aux lettres. Ca allait mieux. J’écoutais Léo Ferré, Tom Waits, Chopin et Miles Davis. Je lisais aussi : Pavese, Mishima, Musil, Paul Auster. John Fante et Bukowski me disaient plus rien. Tout ça à cause d’un écrivain qu’arrêtait pas d’en parler - un certain Philippe Jean, qui faisait la une des vitrines, des canards et des cinés, mais qui pissait pas plus loin que sa cour ; se contentait de reprendre les vieux polars américains ; juste une chose à lui reconnaître, et ça suffisait amplement à en faire un écrivain, c’est qu’il ne rechignait pas à y mettre son âme. J’essayais aussi de revenir à Dostoïevski, comme on va boire à une source. Voilà un qui avait tout donné. Les frères Karamazov restait ce que j’avais jamais lu de plus grand. Un cadeau. Un don du ciel. Un torrent d’amour et de vie. M’aurait fallu mourir et renaître trois fois avant de filer un tel morceau de viande. Trois ans que j’avais commencé mon grand roman, L’enfer du paradis ; j’en étais toujours aux trois premières pages – qui ne parvenaient pas à me satisfaire, alors je réécrivais et réécrivais. Le commencement était capital, fallait donc pas rater le coup ; tout dépendait du commencement, tout s’y rapportait ; maîtriser le commencement donnait un pouvoir sur tout le reste ; les civilisations et les peuples le savaient mieux que n’importe quel écrivain. Nœud stratégique, vital, le commencement.


 

Pour changer, j’avais eu l’idée d’envoyer un texte à un journal communiste. Ma provision de petits dèjes commençait à friser le rouge et mes loyers n’étaient toujours pas payés. Je m’étais donc mis au travail, ce qui m’a pris deux mois, deux mois à tout mettre au point, deux mois à me documenter, deux mois à essayer d’y voir clair, deux mois où j’ai vraiment sué sang et eau, d’autant que je m’étais cassé à y mettre du style. Au bout du compte j’en étais assez satisfait, un truc plutôt costaud ; et ils vous appellent ça « un article » : produit de consommation courante. J’ai adressé le texte au rédacteur en chef, un certain Claude Maison. Faisait déjà un bout de temps. Et là je recevais quelque chose. Quelque chose qu’il faut bien appeler une réponse. Le genre à cent mille exemplaires : « Chère lectrice, cher lecteur – Nous sommes toujours heureux de recevoir des opinions, qu’elles viennent des enfants ou des adultes. Nous tenons à vous remercier d’ajouter votre voix au combat pour la paix que mène le journal fondé par Maurès, particulièrement en ces jours d’angoisse et d’espoir. Continuez à nous faire part de vos idées et etc… le service du courrier des lecteurs. »

Ces chiens m’ont fait pitié. Que j’ai pas pu éprouver d’autres sentiments. Pourtant j’aime pas avoir pitié des gens. C’est trop facile. J’ai compris que pour être journaliste, faut d’abord apprendre à mettre son âme ..é. Quand on en possède une. Et si possible dans un coffre-fort. Je ne les enviais pas. Un cirque d’étrons, de croque-morts. Et je ne sais pas pourquoi j’ai repensé à mon père à ce moment-là. Tout gosse qu’il avait déjà disparu. Suicidé. Me voyait lumière, à Centrale ou à Polytechnique. Je l’ai adoré. Je ne le regrette pas. Quant à ma mère, bientôt vingt ans que je ne l’ai pas vue. Belle femme. Longtemps je l’ai eue en bout de queue ; maintenant la rêve plus qu’en méchante, de loin en loin, en créancière, de plus en plus. Que rêves… je lui disais, tu verras, je serai un grand ceci, un grand cela, et j’effacerai les blessures de ton âme, les rides de ton corps, te remettrai l’étincelle au regard, le feu au cul. Elle en doutait ; son visage s’en irradiait ; à me faire fondre. Elle y croyait, la pauvre ; et moi j’y croyais pour la faire rêver. Au lieu de cela, je me suis promené avec dans le ventre un bébé mort. Comment lui expliquer que les autres avaient grandi, moi pas. Sectionné par un réel factice. Pourtant on dit. Pourquoi écrire ? Pourquoi faire, quand on est ? On devrait ne rien faire. Pourtant on fait. Il y en a qui font don de leur personne rien que du fait d’exister, de vivre, d’être. Un cadeau. Un émerveillement. On devrait les rétribuer pour ça. Parce qu’ils sont – ce qui n’est pas donné à tout le monde, ou, plutôt, ce que se refuse la majorité : être.


 

***


 

« Nous vous remercions vivement pour le dossier, bien présenté et extrêmement bien argumenté, au sujet de la campagne XM, que vous nous avez fait parvenir. Nous l’avons étudié attentivement et nous avons constaté que cette réflexion a abouti à une création tout à fait remarquable. Toutefois, la stratégie choisie de « La route maîtrisée » est un peu incompatible avec l’accroche proposée ». Les bâtards ! Et comment !... Mais dans l’enveloppe se trouvait autre chose. Un chèque, agrafé à un petit mot. J’ai pris le tout. J’ai regardé. Alors je me suis assis sur la première marche. A deux pas de la boite aux lettres. Le montant du chèque - à mon nom - représentait cent fois plus que je n’en avais gagné en quinze ans d’écriture acharnée. Une injustice qui aurait pu en écoeurer plus d’un ; mais il y a longtemps que je planais au-dessus de ce type de parallèle, et c’est pas à cause de ça que je tremblais. Je savais reconnaître la peur. La trouille. C’est profond. Et c’est ce que j’étais en train d’éprouver. Le danger qui me menaçait m’apparaissait d’autant plus terrifiant que j’en ignorais la forme. Dans mon sommeil, me semblait bien voir un bâtonnet de cendre. Un fantôme penché sur moi et s’apprêtant à me délivrer un baiser. Le baiser de la mort. Un baiser vertigineux.


 

« Au commencement était le Verbe ». J’ai jamais compris, j’ai jamais admis. Dit ainsi. Je voyais pas le verbe. Je voyais les sens, l’émotion, aussi loin qu’on remonte dans l’espèce humaine – comme l’instinct de conservation est base de tout. Fondement. Identité. Même de la mort. De connaissance et reste. Donc y avait d’abord l’émotion. L’émotion avant le verbe. Puis c’est en écrivant qu’un truc m’a frappé. Suffisait d’aligner des mots, des phrases, et soudain on les voyait se retourner, pour éclairer le mat, l’obscur, le non-sens – d’où jaillissaient un sens, une vérité, qui vous avaient jusqu’alors échappé. Ce perpétuel balancement, cette dialectique du sens, du non-sens, était source d’émerveillement. Comme si le mot possédait sa propre conscience, sa lumière, son intelligence, intelligence divine. On allait ainsi de découverte en découverte. Le mot seul faisait le boulot à votre place, un rude boulot au-dessus de votre petite tête. Le mot savait. Vous prenait par la main, vous conduisait dans la nuit. Ailleurs. On avançait ainsi, pas à pas, à reculons, mais sûrement ; on descendait au plus profond de son trou, vers la vérité, la lumière. Rien que par le verbe. Excellent guide de connaissance. Connaissance de soi, du Tout. Et c’est ainsi que j’ai éprouvé la puissance du verbe. Et c’est ainsi que j’ai enfin compris pourquoi « Au commencement était le Verbe », car le commencement c’est le pouvoir, le centre. Alors je me suis incliné devant. Devant le verbe. Que je suis entré en écriture. A jamais fasciné de voir l’écriture s’écrire d’elle-même.


 

Sur moi, j’aime pas la pluie. J’ai couru longtemps sous la pluie. J’ai entendu un solo de Gato Barbieri. J’ai vu l’ouverture de la 5ème symphonie de Gustav Malher. Mais j’ai pas senti la pluie. De retour à l’appart, je me suis séché ; j’ai continué à marcher. Alors j’ai mis un morceau de Miles Davis ; Pangaea de Miles Davis ; On the corner de Miles Davis ; Ascension de John Coltrane ; Descente de Winton Marsalis ; A fond la caisse de Tony Williams ; puis ç’a été du Fela Anikulapo Kuti ; puis du Jimmy Hendrix ; puis du hard rock ; puis du métal rock ; puis du heavy metal rock. Mais rien à faire – toute la nuit j’ai arpenté l’appart en hurlant sur La jeune fille et la mort de Schubert. Au petit matin Billie Holiday m’a trouvé en larmes, blotti contre le réfrigérateur.

J’ai déposé le chèque à ma banque. Puis j’ai déambulé dans les rues avec Kath. J’ai fait les concessionnaires de voitures ; j’ai fait les plus chics magasins, les boutiques de fringues, de chaussures, les parfumeries, les bijouteries, les fleuristes, les antiquaires, les galeries d’art, les disquaires, les « électro-ménagers », les  « farces et attrapes », les piscines, les restos, les cinés, les boites de nuit, les librairies – choisissant tout ce qui lui faisait plaisir ou qui aurait pu lui faire plaisir ; j’ai même visité Lille, Laon, tous ces coins paumés de son enfance, et Tahiti et Tananarive, grâce au « Club Med » ; et enfin je suis rentré à la maison, épuisé, les mains vides.

Les jours suivants, je me suis dépensé à utiliser réellement cet argent. Après avoir réglé mon ardoise, j’ai filé à mon propriétaire quelques mois de loyer d’avance, chose tout à fait inédite ; j’ai ouvert un compte à l’épicerie du coin pour mes petits dèjes ; un autre compte au bureau de tabac pour mes Gitanes sans filtre, pour du papier, des enveloppes, des timbres… ; je n’ai pas hésité longtemps pour savoir si je devais changer ou non de machine à écrire – Erika, elle s’appelle ; puis je me suis payé une planche du dessinateur japonais Yoshifumi Hayashi, une statuette Yoruba, une reproduction d’un tableau de Soutine, un livre de Oé Kenzaburo, de Matila Ghyka, de Mircea Eliade et de William Blake. Me restait plus qu’à m’offrir quelques fleurs de pavot. C’est ce que j’ai fait. De beaux culs. Trois belles putes. Rien que portes du paradis. Je les ai alignées contre la moquette. En éventail. Somptueuses. Reins cambrés. Soyeux. Corps fumants. Croupes saillantes. Puis d’un coup sec je les ai enfilées ; queue passant de l’une à l’autre, et aller-retour, émergeant à la lune pour rentrer au soleil. Eclair luisant. Etoile sur fumier. Rien que fleurs. Rose et pines. Faces contre vitre. Et sous une musique d’enfer. Jusqu’à plus soif. Mordicus moquette !


 

***


 

Que mirage d’été. Car quand soufflait le vent, j’ouvrais toutes les fenêtres. Et à lire ou à écrire, les lourds rideaux claquaient, doucement s’entrebâillaient. Mon corps se figeait. Mon cœur s’élançait. Mon regard s’en inspirait. Puis un soupir. Ce n’était pas elle, mais un de ces courants d’air qui trompent les objets en été quand on ouvre les fenêtres.


 

C’est ces jours-là que ma boite aux lettres m’a annoncé que j’avais gagné le premier prix d’un concours de la nouvelle. Un concours organisé par des bouseux du coin que présidait un ancien « prix Goncourt ». J’ai pas été plus soulevé que ça. Trois milles francs, c’était toujours bon pour mes petits dèjes. Quant au reste… J’avais déjà des cheveux blancs et laissé quelques naïvetés en cours de route. Quand on marche sur le trottoir et qu’un caillou venu du ciel vous attaque le sommet du crâne, on se dit que c’est pas de chance, c’est vraiment pas de chance. On oublie naturellement tous les milliers de cailloux qui vous ont frôlé. C’est pas une histoire de chance ou de pas de chance. D’ailleurs rien n’empêche le caillou de vous suivre ainsi jusqu’au caveau, s’il vous reste encore un bout de crâne. La nature a bien des lois, mais guère de morale ; alors faut pas lui en demander. Je me suis fait porter malade et j’ai envoyé une amie recevoir le prix à ma place. J’avais déjà assisté à la scène des comices de Flaubert. Je ne me voyais pas en train de me fendre d’un discours truffé de petits fours. J’ai jamais su. Pas plus que parler de littérature. Et puis je ne voulais vexer personne en disant juste « merci » - pas à ceux qui décernent les prix où étiquettent, mais à ceux qui trouvent simplement bonheur à vous lire.


 

Comme j’étais donc supposé être malade, je me suis allongé sur mon lit – la seule position qui me convient. J’ai relu Les sept fous de Roberto Arlt ; j’ai écouté Léo Ferré ; puis je me suis mis à rêver. J’ai rêvé à toutes les Kath que je n’aurai plus et dont il faudra toujours me séparer, afin de m’emporter plus loin, toujours, chez moi, aux origines de l’humanité, et encore plus loin, en moi. Je me suis alors levé et je me suis assis devant ma machine à écrire. Comment faire autrement. Kath, c’est mon style.


 

Marcel Zang

Thursday, October 02, 2008 


http://fr.youtube.com/watch?v=C5S1g-1qqN0

chanson "Trou de Vannes" (qui évoque la Route de Vannes à Nantes); texte de Marcel Zang, musique de Mathilde en juillet; Nantes, septembre 2008

Monday, September 29, 2008 

Category: Music


http://fr.youtube.com/watch?v=C5S1g-1qqN0

texte de Marcel Zang, musique et interprétation de Mathilde en juillet; Nantes, septembre 2008

Tuesday, September 02, 2008 

Je suis une funambule qui marche entre deux montagnes pour capturer le Tao. J'ai besoin de sentir la terre sous mes semelles et des ailes au navire, j'ai besoin de consolider le souvenir en l'élevant entre deux pics abrupts m'empêchant de chuter et me permettant ainsi de les courir à ma guise. Seulement avant d'être symbole il faut mourir sur la route du Temps et n'être plus qu'un souvenir et c'est ce qu'un que la corde va pendre. Si tu me suis te voilà pendu puis transcendé en corde taoïste. Charmante contrée ! Contrée où le risque parié est le vide, le vide d'une existence passée sous un voile, à  divaguer sur l'eau noire d'un réalisme pauvre. Imagine-toi.

Ta contrée parsemée de « visions au laser » qui grouillent sur le sol terreux. Plus loin, ton dilemme - la plume prisonnière de sa hauteur ou la liberté de divaguer parmi le vide.

Que choisir ? Que sacrifier ? La beauté ou l'insouciance ? Le symbole ou le néant ? Le symbole s'impose, effraie, il est un guerrier qui nous soutient, le néant est un sage, absent mais libre de toute contradiction, dépourvu donc de beauté, ou alors, austèrement classique, blanc, sans colorant pour le façonner avec poésie. Si tu pousses plus loin ta visite du jardin mystique tu découvriras la salle des Symboles, ils sont habillés de leurs majuscules pour être visibles de tous, partagés par la communauté entière. Si tu vas par exemple voir Morison chez Le Père, eh bien tu t'apercevras de la présence de deux écrevisses assis en face du manteau marbré M, avec le Che dans la bouche et son souvenir en fumée, il célèbre ce que tout le monde doit célébrer : les mythes publiques.  Pourtant la quintessence de la poésie réside dans ce qui a été macéré par ce qu'il y a de plus intime en nous. C'est néanmoins à partir de ces édifices communs que les pas peuvent dessiner le jardin mystique. Il s'étend partout en étoile autour du tombeau du Doors, de la « princesse » Jeanne d'Arc comme un portugais me l'a faussement anoblie et de tous ces édifices en marbre à l'allure fière d'un Marc-Aurèle. C'est dans ce labyrinthe que,  maintenant, les grilles sont condamnées.

Alizée Quélier

Friday, August 22, 2008 

Les 25èmes  Francophonies en Limousin

 

 

Il existe en France une grande manifestation appelée « Le Festival international des Théâtres francophones en Limousin », dénommée autrement et tout récemment « Le Festival des Francophonies en Limousin ». Ce qui revient au même pour qui n'a pas encore remisé ses tongs et son bronzage. C'est que ça se passe à la rentrée, fin septembre, à Limoges. Et cette année, du 25 septembre au 5 octobre, le Festival soufflera ses vingt-cinq bougies, sous les portraits de ses principaux animateurs, de Pierre Debauche et Monique Blin à Marie-Agnès Sevestre. Il faut bien dire que c'est l'une des plus belles assemblées d'artistes étrangers qui se puisse régulièrement voir en France. Mais à part les Africains, les Belges et les Québecquois qui font des pieds et des mains pour s'y rendre et y être programmés chaque année, personne dans l'Hexagone ne semble connaitre. Il y a encore peu aucun média national ne se donnait la peine de couvrir l'Evénement, si ce n'est France Culture depuis quelque temps. Normal. Le problème – car problème il y a – c'est que ce Festival semble bien être maqué avec une idéologie à la Jules ferry : la francophonie. Un concept qui n'a rien à voir avec le théâtre ou tout autre art d'ailleurs. C'est juste un truc, un vieux truc qui tente de se perpétuer, un truc de dupes, un truc d'arrière-garde, un truc politique, voire économique, même pas culturel, un truc à sens unique. Il y a ceux qui la dirigent et dont les membres ne s'y intéressent pas, puis ceux dont les membres s'y intéressent et qui ne la dirigent pas. Il y a en quelque sorte la tête et les jambes. Normal. Voilà d'ailleurs pourquoi ça marche. Parlez de la francophonie à un bon petit Français, il sait à peine de quoi il s'agit, tout comme il ne sait pas pourquoi sa baguette de pain et son électricité lui coûtent si peu cher ; et quand il sait ce qu'est la francophonie – ceux-là forment une bonne minorité -, il peine à ne pas siffloter un de ces-airs-ne-me-demandez-pas-lequel, quand ce n'est pas tout simplement de l'indifférence. Normal. Par contre, parlez-en à un Africain au fin fond de sa brousse, à un Belge devant son cornet de frites, à un Québecquois devant son poulet St-Hubert, etc., ils s'animeront aussitôt. Tous connaissent. Mais ne votent pas. C'est dire… Raison sans doute pour laquelle le Ministère des Affaires étrangères se propose de rogner le budget du Festival de 25%. Je m'y trouvais en 2001 lors de la 18ème édition. Cette année-là, Patrick Le Mauff étrennait ses fonctions de directeur. C'est quelqu'un d'estimable. La preuve c'est qu'il a fait concevoir une affiche qui représentait un Blanc sur une chaise portée par deux Noirs en Afrique, et ainsi légendée: "quelque chose suit son cours" - une phrase de Samuel Beckett. Affiche éminemment intéressante. Mais inutile de dire que ç'a fait scandale et suscité une vive polémique. Le plus troublant c'est que ce sont les Noirs, les Africains, qui se sont montrés les plus réservés, sinon les plus virulents. D'ailleurs "S.O.S Racisme" a menacé de porter plainte. Allez comprendre ! Tout questionnement n'est peut-être pas bon à mettre au grand jour, ont dû penser certains. N'empêche. La francophonie serait un peu tout ça. Une histoire d'Empire. Un truc bon pour les politiques et les anciennes colonies. Ca n'intéresse personne d'autre, pas même les Français. On ne devrait pas être plus royaliste que le roi. Comme dit Paul Klee, « l'art ne restitue pas le visible, il rend visible ». Bon anniversaire !

                                                                                                                            

                                                                                                                                                           

                                                                   Marcel Zang

                                                                   Ecrivain

Friday, August 22, 2008 

Les 25èmes  Francophonies en Limousin

 

 

Il existe en France une grande manifestation appelée « Le Festival international des Théâtres francophones en Limousin », dénommée autrement et tout récemment « Le Festival des Francophonies en Limousin ». Ce qui revient au même pour qui n'a pas encore remisé ses tongs et son bronzage. C'est que ça se passe à la rentrée, fin septembre, à Limoges. Et cette année, du 25 septembre au 5 octobre, le Festival soufflera ses vingt-cinq bougies, sous les portraits de ses principaux animateurs, de Pierre Debauche et Monique Blin à Marie-Agnès Sevestre. Il faut bien dire que c'est l'une des plus belles assemblées d'artistes étrangers qui se puisse régulièrement voir en France. Mais à part les Africains, les Belges et les Québecquois qui font des pieds et des mains pour s'y rendre et y être programmés chaque année, personne dans l'Hexagone ne semble connaitre. Il y a encore peu aucun média national ne se donnait la peine de couvrir l'Evénement, si ce n'est France Culture depuis quelque temps. Normal. Le problème – car problème il y a – c'est que ce Festival semble bien être maqué avec une idéologie à la Jules ferry : la francophonie. Un concept qui n'a rien à voir avec le théâtre ou tout autre art d'ailleurs. C'est juste un truc, un vieux truc qui tente de se perpétuer, un truc de dupes, un truc d'arrière-garde, un truc politique, voire économique, même pas culturel, un truc à sens unique. Il y a ceux qui la dirigent et dont les membres ne s'y intéressent pas, puis ceux dont les membres s'y intéressent et qui ne la dirigent pas. Il y a en quelque sorte la tête et les jambes. Normal. Voilà d'ailleurs pourquoi ça marche. Parlez de la francophonie à un bon petit Français, il sait à peine de quoi il s'agit, tout comme il ne sait pas pourquoi sa baguette de pain et son électricité lui coûtent si peu cher ; et quand il sait ce qu'est la francophonie – ceux-là forment une bonne minorité -, il peine à ne pas siffloter un de ces-airs-ne-me-demandez-pas-lequel, quand ce n'est pas tout simplement de l'indifférence. Normal. Par contre, parlez-en à un Africain au fin fond de sa brousse, à un Belge devant son cornet de frites, à un Québecquois devant son poulet St-Hubert, etc., ils s'animeront aussitôt. Tous connaissent. Mais ne votent pas. C'est dire… Raison sans doute pour laquelle le Ministère des Affaires étrangères se propose de rogner le budget du Festival de 25%. Je m'y trouvais en 2001 lors de la 18ème édition. Cette année-là, Patrick Le Mauff étrennait ses fonctions de directeur. C'est quelqu'un d'estimable. La preuve c'est qu'il a fait concevoir une affiche qui représentait un Blanc sur une chaise portée par deux Noirs en Afrique, et ainsi légendée: "quelque chose suit son cours" - une phrase de Samuel Beckett. Affiche éminemment intéressante. Mais inutile de dire que ç'a fait scandale et suscité une vive polémique. Le plus troublant c'est que ce sont les Noirs, les Africains, qui se sont montrés les plus réservés, sinon les plus virulents. D'ailleurs "S.O.S Racisme" a menacé de porter plainte. Allez comprendre ! Tout questionnement n'est peut-être pas bon à mettre au grand jour, ont dû penser certains. N'empêche. La francophonie serait un peu tout ça. Une histoire d'Empire. Un truc bon pour les politiques et les anciennes colonies. Ca n'intéresse personne d'autre, pas même les Français. On ne devrait pas être plus royaliste que le roi. Comme dit Paul Klee, « l'art ne restitue pas le visible, il rend visible ». Bon anniversaire !

                                                                                                                            

                                                                                                                                                           

                                                                   Marcel Zang

                                                                   Ecrivain

Saturday, June 21, 2008 

SCENARIO de « La Marche des esclaves »

Par Marcel Zang

 

Avant l'arrivée de la colonne d'esclaves.

 

ACTE 1

 

En France, en 1822, quelque part sur les bords de la Loire, dans les jardins d'une demeure paisible, où règne l'insouciance et le confort. Les propriétaires des lieux sont la famille Lagarde. Ils ont deux enfants, un garçon et une fille, qui ont respectivement 18 et 20 ans. Sa femme Lisbeth seconde le mari dans ses affaires. Il a investi et fait fortune dans le négoce du « bois d'ébène ». Et ce soir ils reçoivent leurs amis pour fêter leur départ aux Antilles où ils viennent de se rendre acquéreur de plusieurs hectares de terres.

 

Scène 1

Dans les jardins, au clair de lune : La famille Lagarde, leurs deux enfants et leurs convives se détendent en sirotant et en écoutant les musiciens jouer. Leurs deux domestiques – un couple de Noirs – s'occupent du service, allant de table en table, tandis que  les hommes et les femmes évoluent seuls ou par petits groupes dans la nuit éclairée. Des éclats de voix, des rires, des gloussements, des exclamations, des chuchotements, des pas de danse, qu'accompagnent quelques instruments (clavecin, violon, piano, etc.), s'élèvent dans la nuit. Deux couples s'isolent, un autre danse, d'autres jouent aux cartes, tandis que le couple Lagarde bavarde, assis dans des fauteuils, avec quelques amis. Les enfants vaquent séparément à leurs occupations. Les domestiques se tiennent silencieux derrière leurs maîtres, quand ils ne servent pas. Les musiciens ne sont pas loin. Monsieur Lagarde revient sur son départ aux colonies.

MONSIEUR LAGARDE. Mes amis, levons nos verres à notre prochaine demeure, les Antilles, un pays de Cocagne, le nouvel Eldorado, les Amériques, la promesse d'un bonheur garanti. Vive les colonies !

UN AMI. Ouiiiiiiiiiii ! On y fera fortune, et en abondance.

LE CHŒUR. Ouiiiiiiiiiiii !

UN AUTRE AMI. Les caisses du roi sont vides et nous devons aider notre ministre, le duc de Broglie (de Breuil), à les renflouer.

UN AUTRE (riant). Raison de plus pour les remettre à flots de l'autre côté des mers, ha ! ha ! ha !

UN AUTRE (en passant, avec une tape). Vous fleurez toujours le bon coup, Lagarde.

MONSIEUR LAGARDE. Alors suivez-moi à la trace, et pardieu ! Vous deviendrez riches toute votre vie, je vous le jure. (prenant sa femme par les épaules.) Qu'en pensez-vous, Lisebeth ?

MADAME LAGARDE. Je n'en pense que du bien, mon ami. Tes cousins ne s'en plaignent pas ; il semblerait même qu'ils roulent carrosse là-bas. 

UN AUTRE (criant). Oui, tous aux colonies ! tous aux colonies ! tous aux colonies ! On y fait fortune, et comment !

UN AUTRE. Avec du sucre ?

LE CHŒUR. Ooooooh !

UN AUTRE. Avec des épices ?

UN AUTRE. Ooooooh !

MONSIEUR LAGARDE. Perte de temps. Bien mieux que ça !

UN AUTRE. Alors c'est quoi donc ?

MADAME LAGARDE (prenant son mari par le bras, et d'un ton badin). Moi je sais. Moi je sais.

UN AUTRE (levant le bras). J'ai trouvé. Avec des esclaves.

LE CHŒUR. Oooooooh !… Ouiiiiiiiiiii !….

UN AUTRE. Mais noooooon ! Des pièces d'Inde, voyons ! La bienséance le commande.

UN AUTRE. Du bois d'ébène. Le meilleur investissement du moment, et pour longtemps. Ca vaut son pesant d'or, c'est moi qui vous le dis. Et songez à tous les gens que cela fait vivre. Les fabriques d'indiennes, les constructions navales, les forges, les raffineries, les taillandiers, les charrons, les maçons, les tonneliers, et j'en passe.

MONSIEUR L'HUMAIN. Misère ! La Loire est un fleuve de sang.

UN AUTRE. Qu'est-ce qu'il dit ?

UN AUTRE. Il dit que la Martinique nous a envoyé en un an 740 000 kilos de café, 140 000 kilos de coton, 270 000 kilos de cacao, et la Guadeloupe tout autant sinon plus ; sans compter 400 000 barriques de sirop.

MONSIEUR L'HUMAIN. Ca dit bien que la Loire est un fleuve de sang.

UN AUTRE. Et le sucre ?

UN AUTRE. 43 750 kilos de sucre brut en un an ! Le sucre brut de Martinique se vend 83 francs les 50 kilos à Nantes, et 80 francs à Bordeaux ; quant au coton du Bengale il trouve preneur à 100 francs à Liverpool..

MONSIEUR LAGARDE. Voyez vous-même… Ces colonies c'est notre trésor. Faites donc le compte. Un jeune esclave acheté sur les côtes d'Afrique nous coûte 250 à 300 francs, et  arrivé dans les colonies il vaut jusqu'à 1800 francs. Le commerce est juteux et les sanctions bien rares.

UN AUTRE. Et dire que ces messieurs les Anglais, après en avoir largement fait profit, parlent maintenant de faire cesser ce commerce et s'exercent à arraisonner nos navires.

UN AUTRE. Ce qui ne m'étonne guère, ils seront toujours en retard d'une avancée.

UN AUTRE. Mais pas d'une bataille, ha ! ha ! ha !

UN AUTRE. Si on les écoutait il faudrait affamer le bon peuple, sous prétexte que les sauvages auraient soudain acquis des qualités propres à l'espèce humaine.

MONSIEUR L'HUMAIN. Vous exagérez, ils sont accessibles à la civilisation et à la grâce, voyons !

UN AUTRE. Vous le pensez vraiment ?

MONSIEUR L'HUMAIN. Tout à fait. Le tout c'est qu'il faut leur en montrer le chemin et non les maintenir en captivité et en servitude. Il s'agit de les aider à sortir de leur condition.

UN AUTRE. Une belle âme que voilà ! Auriez-vous subi l'influence de Notre Saint-Père le pape ? Sachez donc, cher ami, que la nature ne fait pas de bonds, autrement ça se verrait. La civilisation s'acquiert progressivement, et à petites doses.

MONSIEUR L'HUMAIN. Certains trafics ne sont pourtant pas dignes des peuples civilisés.

MONSIEUR LAGARDE. Seriez-vous devenu plus civilisé que nous, face à cette main-d'œuvre dûment sélectionnée ?

LE JUGE (se levant et frappant le dossier de sa chaise). Messieurs ! Messieurs ! Un peu de sérieux ! Ecoutez-moi.

MADAME LAGARDE (moqueuse). C'est ça ! Allez-y, monsieur le Juge. Faites donc !

LE JUGE. Hum…Allons-nous reprocher à Christophe Colomb d'avoir découvert l'Amérique, sous prétexte qu'il aurait exterminé des centaines de milliers d'indiens ? Eh bien, sachez donc qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs.

UN AUTRE. Voilà qui est bien parlé !

UN AUTRE. Et puis, tout de même ! Ces gens-là ne sont pas vraiment humains.

UN AUTRE. En tout cas ce n'est pas ce qu'en pense l'abbé Grégoire.

UN AUTRE. Ah, celui-là ! Il ne marquera pas son siècle, je peux vous le garantir. On n'en parlera plus d'ici peu, croyez-moi, ha ! ha ! ha !

UN AUTRE. Il ne faudrait pas mésestimer l'adversaire. Le bougre est coriace. Il parle même de faire abolir définitivement la Traite. Quelle idée !

UN AUTRE. Tout ceci serait bien malvenu et engagera à coup sûr le destin des nations civilisées. Le progrès en sera freiné et notre siècle en pâtira.

UN AUTRE. Et tout ça pour la cause des singes.

UN AUTRE. Assez bavardé ! Tous aux colonies, aux Antilles plus précisément. Et vive Monsieur Lagarde et sa descendance pour des siècles et des siècles…

LE CHŒUR. Amennnnnnnnnnnn !…

UN AUTRE. Au lit ! Au liiiiiiiiiiit !…

LE CHŒUR. Amennnnnn !

UN AUTRE. Et que vivent Nantes et notre chère Loire. Et que les soleils à venir nous réchauffent la panse et les bourses.

LE CHŒUR. Oh ouiiiiiiiiii !…. La panse et les bourses, pardieu ! La panse et les bourses, ha ! ha ! ha !…

Les verres volent. Les domestiques les ramassent. Eclats de rire, ricanements, chuchotements, bâillements… assoupissement, sur un fond de musique de chambre. Et tandis que descend le noir, on les voit peu à peu s'allonger pour la nuit, par terre. Une nuit courte.

 

***

 

ACTE 2.

 

Le jour se lève aux Antilles un an plus tard, avec des chants d'oiseaux, des chants de coqs, des croassements de grenouilles, etc. On distingue des palmiers, deux rocking-chair, deux chaises et un banc en bois. Les de Lagarde – anoblis d'office -  et leurs domestiques se réveillent enfin. C'est le matin.

Scène1

Les deux domestiques s'activent auprès de leurs maîtres, s'occupant de leur toilette et de leur petit-déjeuner. Pendant que les parents mangent et font le point sur la belle journée qui s'annonce, les domestiques s'affairent autour des enfants. Cependant que non loin de la cour, de l'autre côté, le marché est en train de s'installer. On y trouve du sucre, des épices, du café, du cacao, des fruits, des légumes, de l'étoffe, des barriques de vin, un établi de forgeron. Les gens circulent, discutent, font leurs courses. Monsieur de Lagarde, tout de blanc vêtu, en compagnie de sa femme, finit de lire le journal et le repose. Son domestique s'approche aussitôt et emporte le lorgnon et le journal. Tandis que celui-ci s'éloigne, son maître lui lance d'une voix forte :

MONSIEUR DE LAGARDE. Et Dites à votre femme de m'apporter ma canne et mon chapeau, Isidore, ça l'occupera un peu.     

L'épouse de Monsieur de Lagarde se lève et s'en va. La domestique s'avance bientôt, l'air soumise, et lui tend sa canne et son chapeau. Il les prend, puis s'appuie sur sa canne et se dresse. La jeune femme veut se retirer, mais Monsieur de Lagarde la rattrape avec sa canne et l'attire vers lui.

MONSIEUR DE LAGARDE. Alors, ma sauvageonne, qui c'est le maître ici ? Hein, ma guenon ?

LA DOMESTIQUE. C'est vous Monsieur de Lagarde.

MONSIEUR DE LAGARDE. Je n'ai pas bien entendu.

LA DOMESTIQUE. C'est vous mon maître, Monsieur de Lagarde.

MONSIEUR DE LAGARDE. Ah ! voilà qui est mieux. Oui, c'est bien moi votre maître.

Le bout de sa canne fourrage entre les fesses de la jeune femme puis caresse ses seins. Le  mari de la servante, non loin, assiste à la scène, immobile, bouillant de colère. Une corne de bateau retentit ; Monsieur de Lagarde s'interrompt et s'exclame, désignant l'horizon de sa canne :

MONSIEUR DE LAGARDE. Ah ! Vous entendez ? Je crois bien que la marchandise est arrivée. Voici une belle journée qui commence. On va pouvoir travailler. Isidore, apportez-moi donc mon livre de comptes. Et j'espère que ma femme voudra bien m'accompagner au marché ; il est des moments comme ceux-ci où quatre yeux valent mieux que deux, pour plus de sûreté. Un sou est un sou.

La femme, les enfants et les domestiques suivent bientôt monsieur de Lagarde au marché.

MADAME DE LAGARDE. On dit que cette livraison a mieux voyagé. C'est-il vrai, mon ami ?

MONSIEUR DE LAGARDE. C'est ce qu'on dit. J'ai hâte de le vérifier. Mais il faut savoir que c'est une très longue traversée, où seuls les plus robustes échouent à bon port.

MADAME DE LAGARDE. A ce propos, est-ce vrai ce qu'on raconte sur l'armateur Morteau ?

MONSIEUR DE LAGARDE. Quoi donc, Lisbeth ?

MADAME DE LAGARDE. Paraît-il qu'il aurait perdu une bonne partie de sa cargaison en mer.

MONSIEUR DE LAGARDE. Vous voulez dire que tous ces nègres étaient devenus impropres à un travail convenable. Ils étaient déjà tous morts de faim et d'étouffement dans les cales surchauffées.

MADAME DE LAGARDE. Oh ! Mon dieu !

MONSIEUR DE LAGARDE. Lisbeth ! Un peu de tenue, voyons ! La sensibilité du cœur est une chose, et bien louable en certaines circonstances, mais les affaires en sont une autre. Et après tout c'est une belle idée de la nature que cette sélection. Bon sang ne saurait mentir.

Entrée de la colonne d'esclaves

Scène

Pendant que les de Lagarde font leur marché, allant d'étal en étal, des aboiements de chiens se font entendre. Ce qui alerte la foule, dont l'attention se porte vers l'entrée du marché. C'est l'arrivée des esclaves, tant attendue par les marchands et les propriétaires terriens. Puis les colonnes d'esclaves font leur entrée, précédées par des hommes en armes, des chiens et leurs maîtres. Un courant d'excitation et de curiosité gagne les rangs et se propage. Les esclaves font le tour de la place, sous les regards intéressés. Quelques roulements de tambour, puis :

L'ABOYEUR. Approchez ! Approchez ! mesdames et messieurs, la vente des nègres va bientôt commencer. De la bonne marchandise tout frais débarquée, venue tout droit d'Afrique, des côtes de Guinée, de Ghana, du Dahomey, du Sénégal, et j'en passe… Approchez ! approchez ! mesdames et messieurs, n'ayez pas peur, c'est de la bonne pâte ; il y en aura pour tous les goûts et toutes les bourses. Jeunes et robustes, fraîches et fécondes. Approchez ! approchez ! mesdames et messieurs, n'ayez pas peur, emballé c'est pesé, et vous n'aurez pas à le  regretter.

Puis soudain quelques remous parmi les rangs d'esclaves. Un esclave s'est laissé tomber de fatigue. Un gardien s'en aperçoit et le relève à coups de pieds et de fouet : « Allez, debout ! debout ! fainéant ! ». L'homme se tient péniblement sur ses jambes, soutenu par un de ses compagnons. Mais il  retombe quelques pas plus loin. Le fouet claque à nouveau. C'est alors que deux esclaves foncent sur le gardien, tête baissée, le renverse et s'enfuient. Des coups de feu retentissent ; la foule est paniquée ; deux gardiens et leurs chiens se lancent à la poursuite des deux fuyards, cependant que les autres gardiens maintiennent les esclaves en respect avec leurs fusils. Puis le calme revient peu à peu ; les gardiens ramènent les esclaves vers le marché et les forcent à s'asseoir.

UN GARDE (à un autre). Il y en a eu combien d'enfuis ?

UN AUTRE GARDE. Deux. Deux fuyards.

UN AUTRE. C'est deux de trop, mais on les aura.

MONSIEUR DE LAGARDE (s'indignant). Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? C'est quoi, ces nègres que vous nous amenez là ? Même pas dressés !

UN GARDE. Ne vous inquiétez pas, ils n'iront pas bien loin. Nos chiens les auront à l'odeur. Et ma parole d'honneur qu'ils le paieront. On en fera des exemples.

MONSIEUR DE LAGARDE. Parce que moi je ne paie pas pour des esclaves qui ont le goût de la fuite.

UN GARDE. Tranquillisez-vous, Monsieur, on en fait notre affaire.

MONSIEUR DE LAGARDE. Et si on en venait plutôt aux miennes ? (Se tournant.) Isidore, mon livre de comptes ! Mais, enfin ! Isidore, mon livre de comptes ! Mais où est encore  passé ce chenapan de nègre ? Mais il est où, Isidore ? (Paniqué, se tournant de tous côtés) Et ma négresse ?! Elle est où ma guenon ? Ma petite guenon !… Clémentine ? Isidore ?… Clémentine ? Isidore ?… Clémentine ! Ma négresse !… (Bousculant sa femme et ses enfants.) Mais cherchez-les donc au lieu de me regarder avec ces yeux.

Affolés, femme et enfants partent d'un côté à la recherche des deux domestiques disparus, tandis que monsieur de Lagarde se précipite de l'autre côté. Ils reviennent peu après essoufflés et bredouilles de leurs recherches.

MADAME DE LAGARDE. C'est insensé, mon ami. Quelle ingratitude ! Après tout ce que nous avons fait pour eux.

MONSIEUR DE LAGARDE. Ils nous l'ont bien joué. Jamais je n'aurais cru cela de leur part.

L'ABOYEUR. Mais Monsieur de Lagarde, vous avez largement de quoi faire ici. Deux de perdus, dix de retrouvés. Approchez, approchez, messieurs dames, la vente va commencer. Regardez-moi ces belles pièces ! Des bras neufs et vigoureux. Vous pouvez tâter. Que du solide. Et que les demoiselles ne s'effraient pas, nous les avons bien en main. Et de l'autre côté, visez-moi ça ! Ces belles femelles ! Toutes bonnes au travail et à la reproduction. Approchez, approchez, messieurs dames, rien que de la belle marchandise.

UN VENDEUR. Alors Monsieur de Lagarde, comment allez-vous ? Avez-vous trouvé votre bonheur ? Non ? Venez donc voir par ici, et vous m'en direz des nouvelles.

Monsieur de Lagarde passe devant une rangée d'esclaves et s'approche du vendeur.

LE VENDEUR. Toujours aussi élégant. On dirait qu'il y a des affaires à faire par ici. Tant mieux pour le roi et le bon peuple de France. Ouvrez grands vos yeux maintenant et dites-moi si c'est pas de la belle camelote, ça. Hein, qu'en dites-vous ? Aboyeur, venez donc me donner un coup de main. Alors monsieur de Lagarde, ça vous plaît ?

MONSIEUR DE LAGARDE. C'est qu'il m'en faudrait une dizaine et un couple de domestiques.

LE VENDEUR. Si ce n'est que ça ! Vous avez plus que le compte ici. Et plus de belles pièces qu'il ne vous en faut. Choisissez. Vous en avez même par famille entière. Et s'il le faut, on les divisera pour vous, Monsieur de Lagarde. Et puis je ne vous dis pas tout, il y en a même de la fraîche. On se comprend. Hein, monsieur de Lagarde ?

MONSIEUR DE LAGARDE (lui faisant signe, un doigt sur la bouche). Trêve de plaisanterie ! j'ai du pain sur la planche, des champs à labourer, de la canne à planter, des commandes à honorer. Et pour ça il m'en faut, alors faites votre travail.

LE VENDEUR. Si vous le prenez ainsi, allons-y. C'est comme ça que je vous aime, monsieur de Lagarde. Aboyeur, occupez-vous donc de monsieur et madame de Bourmeauville.

Monsieur de Lagarde avec sa canne ausculte la marchandise, désignant son choix par des mimiques appropriées.

L'ABOYEUR (se précipitant auprès des Bourmeauville). A votre service, monsieur dame. Avez-vous fait votre choix ? C'est pour la maison ou pour les champs ? On en a pour tous les goûts (La femme examine un grand Noir.) Bel étalon n'est-ce pas, monsieur dame ? Il fera un bon nègre de case. (Faisant tourner l'esclave.) Regardez-moi ces jarrets, et tout cela pour presque rien. Allez ! Adjugé, vendu. Au suivant ! Au suivant de ces messieurs. C'est par ici que ça se passe.

MONSIEUR DE LAGARDE (se tournant vers sa femme et désignant du bout de sa canne  une jeune esclave blottie contre sa mère). Lisbeth, croyez-vous que celle-ci ferait l'affaire pour une charge aussi lourde que de remplacer Clémentine ?

MADAME DE LAGARDE. Je ne vous cacherai pas, mon ami, que je trouve la mère bien plus posée.

MONSIEUR DE LAGARDE. Alors je prendrai la fille. Mettez-moi donc la petite.

MADAME DE LAGAR..ait bien la peine de me demander mon avis.

MONSIEUR DE LAGARDE. Justement. Et voyez à me faire un prix pour tout le lot.

La jeune Noire est arrachée à sa mère ; elle rejoint le lot des de Lagarde en pleurant. La mère, quant à elle, est dirigée vers le lot des Bourmeauville avec son fils. Le ballet de vente et achat va vers sa fin. Les esclaves choisis s'en vont en compagnie de leurs nouveaux propriétaires et des gardes. Des cris et des pleurs des familles séparées s'éloignent. Les commerçants commencent à ranger leurs étals, tandis que tombe peu à peu la nuit. Il fait noir.

***

 

ACTE 3

 

Le jour se lève sur l'église, en même temps qu'un chant grégorien. Tout le monde assiste à l'office du dimanche : les propriétaires, les hommes de main, les domestiques, les esclaves et les religieuses. En habit, le prêtre célèbre la messe, debout derrière l'autel. Le chant continue de monter, de monter, puis redescend jusqu'à s'éteindre.

Scène 1

LE PRETRE (levant les bras). Le Seigneur soit avec vous.

L'ASSEMBLEE (s'agenouillant). Et avec votre esprit.

LE PRETRE. Elevons notre cœur.

L'ASSEMBLEE. Nous le tournons vers le Seigneur.

LE PRETRE. Rendons grâce au seigneur notre Dieu.

L'ASSEMBLEE. Cela est juste et bon.

LE PRETRE. Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.

L'ASSEMBLEE. Amen.

LE PRETRE. La grâce de Jésus notre Seigneur, l'amour de Dieu le Père et la communion de l'Esprit Saint soient toujours avec vous.

L'ASSEMBLEE. Et avec votre esprit.

LE PRETRE. Le Seigneur soit avec vous.

L'ASSEMBLEE. Et avec votre esprit.

LE PRETRE. Que Dieu notre Père et Jésus-Christ notre Seigneur vous donnent la grâce et la paix.

L'ASSEMBLEE. Béni soit Dieu, maintenant et toujours ! 

Un enfant s'approche et présente un plateau au prêtre. Celui-ci prend l'hostie et l'élève.

LE PRETRE. La veille de sa passion, il prit le pain dans ses mains très saintes et, les yeux levés au ciel, vers toi, Dieu, son Père tout-puissant, en te rendant grâce il le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples, en disant : « Prenez et mangez en tous : ceci est mon corps livré pour vous. »

C'est alors qu'un Noir fait brusquement irruption et s'abat sur le sol, projeté par un garde armé. L'homme a les mains liées, les vêtements sales et déchirés. L'assistance se tourne, stupéfait, et le considère. Tout comme le prêtre, qui a l'air ahuri, troublé.

LE GARDE (hurlant). Ca y est, j'en ai eu un ! Je l'ai eu ! Je l'ai eu ! On vous l'avait bien dit, qu'on allait les attraper. Et croyez-moi, celui-ci servira d'exemple. Et quant aux autres, ils n'iront pas bien loin, ce n'est plus qu'une question d'heures.

UN HOMME (criant). Oui ! Qu'on le pende ! Qu'on le pende !

UN AUTRE (criant). Au gibet ! A la potence !

La foule soudain excitée se met à gronder et fait mouvement vers le prisonnier et le garde.  Le Noir tente de se relever. Un coup de pied et de crosse du garde le rabat sur le sol.

LE PRETRE. Silence ! Du calme ! Du calme, je vous en prie… N'oubliez pas que nous sommes dans la maison du Seigneur. Reprenez-vous ! (Se tournant, paniqué) Sœur Emmanuelle, faites quelque chose. Allez ! Allez ! Arrêtez-moi ce vacarme, c'est une honte.

La robe de la sœur Emmanuelle déboule de l'autel et traverse la salle, une chaussure à la main, puis commence à distribuer au passage quelques coups aux esclaves présents, les forçant à se rasseoir. Elle fonce sur le groupe entourant le prisonnier et tente de les ramener à la raison.

SŒUR EMMANUELLE. Messieurs, un peu de tenue ! Un peu de tenue, voyons ! Respectez la maison du Seigneur, je vous en supplie.

L'intervention de la sœur finit par ramener un semblant de calme. Le groupe sort de l'église, entraînant le prisonnier.

                                                               

Scène 2

 

MONSIEUR DE LAGARDE. Ah, quand même ! Vous l'avez ramené celui-là ! Est-il bien attaché ?

LE GARDE. Ne vous inquiétez pas, Monsieur de Lagarde. Mieux qu'un saucisson. Il est fait comme un rat. Il ne mordra plus jamais personne.

MONSIEUR DE LAGARDE (les pouces dans les poches du gilet). Il vaut mieux, car un sauvage sans chaînes est un esclave dangereux.

UN HOMME. Il n'y a plus qu'à le pendre, jusqu'à ce que mort s'en suive.

LE CHŒUR. Oui, pendons-le ! Pendons-le ! Haut et court.

UNE FEMME (flanquant un coup au fugitif). Gredin ! Satyre ! Sale nègre !

Thursday, April 17, 2008 

UN HOMMAGE RENDU A UN COMBATTANT POUR LA LIBERTE A NANTES: TOUSSAINT-LOUVERTURE

 
160ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage (1848-2008)

Plaque commémorative à Nantes

          TOUSSAINT LOUVERTURE

« Frères et amis. Je suis Toussaint Louverture ; mon nom s'est peut-être fait connaître jusqu'à vous. J'ai entrepris la vengeance de ma race. Je veux que la liberté et l'égalité règnent à Saint-Domingue. Je travaille à les faire exister. Unissez-vous, frères, et combattez avec moi pour la même cause. Déracinez avec moi l'arbre de l'esclavage. » Votre très humble et très obéissant serviteur, Toussaint Louverture, Général des armées du roi, pour le bien public.


François-Dominique Toussaint Louverture
, né le 20 mai 1743, mort en captivité le 8 avril 1803 au Fort de Joux, à La Cluse-et-Mijoux (Doubs), est le plus grand dirigeant de la Révolution haïtienne, devenu par la suite gouverneur de Saint-Domingue (le nom d'Haïti à l'époque).

Il est reconnu pour avoir été le premier leader Noir à avoir vaincu les forces d'un empire colonial européen dans son propre pays. Né esclave, s'étant démarqué en armes et ayant mené une lutte victorieuse pour la libération des esclaves haïtiens, il est devenu une figure historique d'importance dans les mouvements d'émancipation des Noirs en Amérique. (source : Wikipedia) 

En 1794, cinq ans après la Déclaration des Droits de l'Homme – qui ne concernait alors que les Européens – l'esclavage fut abolie en France. Le 20 mai 1802, Napoléon Bonaparte rétablissait l'esclavage. Le 28 mai 1802, à la Guadeloupe, le commandant Louis Delgrès et ses compagnons, pensant qu'on ne les laisserait pas vivre libres, préférèrent mourir. Le lendemain, 29 mai 1802, Napoléon Bonaparte excluait de l'armée française les officiers de couleur. Cette mesure d'épuration frappa douze généraux, dont Toussaint Louverture. L'année suivante, le 8 avril 1803, le général Toussaint Louverture mourut, privé de soins, dans la citadelle la plus glaciale de France, au Fort de Joux. Quelques mois plus tard, en 1804, quarante-quatre ans avant l'abolition définitive de l'esclavage en France, Haïti devenait la première république noire du monde, succédant à la colonie française de Saint-Domingue – un événement quasiment absent des programmes de l'Education nationale française.


Aussi, pour ce 10 mai 2008 – journée nationale des mémoires de l'esclavage et de la traite négrière, et 160ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage - , il serait tout à l'honneur de la ville de Nantes de confirmer la prise de conscience et la reconnaissance de tout son passé amorcées il y a quelques années en apposant dans le centre-ville une plaque commémorative en hommage à cet illustre abolitionniste, à ce grand combattant pour la liberté et les droits de l'Homme que fut et restera Toussaint-Louverture.



Passerelle noire

"La Marche des esclaves" le 9 mai 2008 à Nantes, Esplanade du Palais de Justice, 20 h.
DVD du film "La Marche des esclaves 2007" disponible.
Contact passerellenoire@hotmail.fr
Tel: 02 53 45 76 32
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