Gender: Male
Status: Swinger
Age: 72
Sign: Sagittarius
City: Ars-en-Ré
State: Poitou-Charentes
Country: FR
Signup Date: 12/21/2006
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Un Français sur trois rêve d'écrirePar Mohammed Aïssaoui Le Figaro du 25/09/2009.
1,4 million de personnes possèdent déjà un manuscrit. 32 % des sondés ont écrit ou songé à écrire un livre.
C'est le plus grand parti de France, celui des auteurs potentiels. À n'importe quelle élection, il remporterait tous les suffrages : un Français sur trois a déjà songé à écrire un livre (un roman, un essai, des souvenirs, de la poésie ou du théâtre), 32 % exactement, selon notre sondage Le Figaro littéraire-OpinionWay. Et 3 % ont déjà sauté le pas : c'est-à-dire plus de 1,4 million de Français âgés de 18 ans et plus. Autrement dit, il y a plus d'un million de manuscrits qui se trouvent dans les tiroirs. Mieux : notre sondage révèle que près de 400 000 personnes ont déjà envoyé leur texte à une maison d'édition.
«32 % des Français, c'est énorme », réagit Marc Sebbah, fondateur du Prix du jeune écrivain de langue française, qui organise, chaque année, depuis 1984, un concours de nouvelles. Il réfléchit un peu, puis ajoute : «En même temps, cela ne m'étonne pas trop. Il existe un profond besoin d'écrire. Au départ, le prix du jeune écrivain n'était qu'une intuition ; au fil des ans, nous avons compris qu'il correspondait à une forte demande : nous avons reçu, au total, 17 000 manuscrits ! » Pour la petite histoire, ce concours a révélé Jean-Baptiste Del Amo, Dominique Mainard, Antoine Bello… Des écrivains qui n'ont pas encore conquis le grand public, mais dont le talent n'a pas échappé aux critiques et aux libraires.
Quand on observe les ventilations de ce sondage, on est frappé par le fait que ce phénomène touche toutes les catégories de personnes, sans exception : quels que soient le sexe, l'âge (nous n'avons pris en compte que les plus de 18 ans), le niveau social, le métier exercé ou le lieu d'habitation… Il n'existe aucun élément discriminant. Tout juste remarque-t-on que la tranche 50-59 ans est un peu plus représentée (5 % contre 2 % pour les 18-24 ans). Cette donnée n'a pas l'air d'étonner Alain Absire, le président de la Société des gens de lettres (SGDL). « Le profil des personnes qui déposent un manuscrit à la SGDL est d'une variété… extraordinaire, confirme-t-il. Je crois que cette envie d'écrire est liée à l'acte de mémoire, au désir de laisser une trace - pas au sens large -, c'est souvent pour “léguer” quelque chose à sa famille, c'est aussi pour cela qu'il est souvent question de souvenirs. D'ailleurs, la plupart de ces auteurs se décident à sauter le pas à un âge tardif. » Quant aux plus jeunes, toujours selon Alain Absire, il y a cette volonté de témoigner de leur époque, de faire entendre leur voix. D'où, sans doute, la multiplication de récits à caractère autobiographique : neuf textes sur dix appartiendraient à cette catégorie. · C'est, en effet, la première motivation de cette passion pour l'écriture : si l'on associe les deux réponses « Pour entretenir la mémoire/l'histoire de ma famille » et « l'envie de raconter mon histoire, mon expérience », cela donne 41 % en tout. Il est à noter que 15 % des Français voient en l'écriture une forme de thérapie…
En plus de l'engouement pour les concours de nouvelles, le président de la SGDL observe un autre phénomène : la ferveur pour les ateliers d'écriture. « C'est symptomatique de ce besoin d'écrire : les ateliers d'écriture ne désemplissent pas. Bien au contraire, ils sont complets de plus en plus tôt. On croyait que ce genre d'exercice n'intéressait que des personnes d'un certain âge. En fait, tous s'y précipitent avec gourmandise, et certains y reviennent chaque année », affirme Alain Absire.
Enfin, les réponses à la dernière question sont - malheureusement - révélatrices : si les Français sont épris d'écriture, leur appétit de lecture semble moins aiguisé. Près d'une personne sur cinq n'a lu aucun livre ces douze derniers mois (19 %), et seulement un tiers a lu entre un et cinq livres dans l'année. Une statistique douloureuse, d'autant qu'elle ne tient pas compte du genre - ce pouvait être une BD, un document ou un ouvrage de cuisine. On se consolera en notant que 28 % des Français lisent plus de dix livres par an. Chacun sait que les grands auteurs sont toujours de grands lecteurs.
» L'autoédition : une solution et des problèmes
Sondage réalisé par OpinionWay pour Le Figaro littéraire. Étude réalisée auprès d'un échantillon de 988 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. L'échantillon a été constitué selon la méthode des quotas, au regard des critères de sexe, d'âge, de catégorie socioprofessionnelle, de catégorie d'agglomération et de région de résidence. Mode d'interrogation : l'échantillon a été interrogé en ligne sur système Cawi (Computer Assisted Web Interview). Dates de terrain : les interviews ont été réalisées les 22 et 23 septembre 2009. OpinionWay rappelle par ailleurs que les résultats de ce sondage doivent être lus en tenant compte des marges d'incertitude : 2 à 3 points au plus pour un échantillon de 1 000 répondants.
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Deux ou trois choses que j'avais à vous dire, par Yildune Lévy LE MONDE du 20 juin 2009.
C’est un homme, dans un bureau, comme tant d'autres hommes dans tant d'autres bureaux auxquels il ressemble sans ressembler à rien. Celui-là dispose d'un pouvoir spécial, certainement dû au fait que son bureau occupe le dernier étage d'une quelconque tour d'un palais de justice.
On dit qu'il instruit, qui ? quoi ? Il instruit. Il écroue. Il interroge. Il rend des ordonnances, de pâles ordonnances, où quelques articles de loi, une poignée de formules convenues et de considérations vagues se concluent par d'impénétrables mesures de contrôle judiciaire. Benjamin, certainement trop apprécié comme épicier à Tarnac, sera assigné à résidence chez sa mère en Normandie, où il n'a jamais vécu, à 30 ans. Manon et moi, qui partagions tout à Fleury, n'avons plus le droit de nous voir maintenant que nous sommes "libres". Julien peut se mouvoir dans toute la couronne parisienne, non traverser Paris, au cas où lui viendrait la tentation de prendre d'assaut l'Hôtel de Ville, sans doute.
Tel ami qui le visitait au parloir de la Santé doit se garder de le croiser désormais, sous peine de réincarcération. L'homme au bureau construit un dédale de murs invisibles, un labyrinthe d'impossibilités factices où nous sommes censés nous perdre, et perdre la raison. Il y a un ordre dans cet écheveau d'absurdités, une politique de désorientation sous les accents neutres du judiciaire.
On nous libère en prétextant qu'il n'y a pas de "risque de concertation frauduleuse" pour ensuite nous interdire de nous voir et nous exiler ici ou là, loin de Tarnac. On autorise un mariage tout en en faisant savamment fuiter le lieu et la date. On fragnole (1), à coup sûr, mais pas seulement. C'est par ses incohérences qu'un ordre révèle sa logique. Le but de cette procédure n'est pas de nous amener à la fin à un procès, mais, ici et maintenant, et pour le temps qu'il faudra, de tenir un certain nombre de vies sous contrôle. De pouvoir déployer contre nous, à tout instant, tous les moyens exorbitants de l'antiterrorisme pour nous détruire, chacun et tous ensemble, en nous séparant, en nous assignant, en starifiant l'un, en faisant parler l'autre, en tentant de pulvériser cette vie commune où gît toute puissance.
La procédure en cours ne produit qu'incidemment des actes judiciaires, elle autorise d'abord à briser des liens, des amitiés, à défaire, à piétiner, à supplicier non des corps, mais ce qui les fait tenir : l'ensemble des relations qui nous constituent, relations à des êtres chers, à un territoire, à une façon de vivre, d'oeuvrer, de chanter. C'est un massacre dans l'ordre de l'impalpable. Ce à quoi s'attaque la justice ne fera la "une" d'aucun journal télévisé : la douleur de la séparation engendre des cris, non des images. Avoir "désorganisé le groupe", comme dit le juge, ou "démantelé une structure anarcho-autonome clandestine", comme dit la sous-direction antiterroriste, c'est dans ces termes que se congratulent les tristes fonctionnaires de la répression, grises Pénélope qui défont le jour les entités qu'ils cauchemardent la nuit.
Poursuivis comme terroristes pour détention de fumigènes artisanaux au départ d'une manifestation, Ivan et Bruno ont préféré, après quatre mois de prison, la cavale à une existence sous contrôle judiciaire. Nous acculer à la clandestinité pour simplement pouvoir serrer dans nos bras ceux que nous aimons serait un effet non fortuit de la manoeuvre en cours. Ladite "affaire de Tarnac", l'actuelle chasse à l'autonome ne méritent pas que l'on s'y attarde, sinon comme machine de vision. On s'indigne, en règle générale, de ce que l'on ne veut pas voir. Mais ici pas plus qu'ailleurs il n'y a lieu de s'indigner. Car c'est la logique d'un monde qui s'y révèle. A cette lumière, l'état de séparation scrupuleuse qui règne de nos jours, où le voisin ignore le voisin, où le collègue se défie du collègue, où chacun est affairé à tromper l'autre, à s'en croire le vainqueur, où nous échappe tant l'origine de ce que nous mangeons, que la fonction des faussetés, dont les médias pourvoient la conversation du jour, n'est pas le résultat d'une obscure décadence, mais l'objet d'une police constante.
Elle éclaire jusqu'à la rage d'occupation policière dont le pouvoir submerge les quartiers populaires. On envoie les unités territoriales de quartier (UTEQ) quadriller les cités ; depuis le 11 novembre 2008, les gendarmes se répandent en contrôles incessants sur le plateau de Millevaches. On escompte qu'avec le temps la population finira par rejeter ces "jeunes" comme s'ils étaient la cause de ce désagrément. L'appareil d'Etat dans tous ses organes se dévoile peu à peu comme une monstrueuse formation de ressentiment, d'un ressentiment tantôt brutal, tantôt ultrasophistiqué, contre toute existence collective, contre cette vitalité populaire qui, de toutes parts, le déborde, lui échappe et dans quoi il ne cesse de voir une menace caractérisée, là où elle ne voit en lui qu'un obstacle absurde, et absurdement mauvais.
Mais que peut-elle, cette formation ? Inventer des "associations de malfaiteurs", voter des "lois anti-bandes", greffer des incriminations collectives sur un droit qui prétend ne connaître de responsabilité qu'individuelle. Que peut-elle ? Rien, ou si peu. Abîmer à la marge, en neutraliser quelques-uns, en effrayer quelques autres. Cette politique de séparation se retourne même, par un effet de surprise : pour un neutralisé, cent se politisent ; de nouveaux liens fleurissent là où l'on s'y attendait le moins ; en prison, dans les comités de soutien se rencontrent ceux qui n'auraient jamais dû ; quelque chose se lève là où devaient régner à jamais l'impuissance et la dépression. Troublant spectacle que de voir la mécanique répressive se déglinguer devant la résistance infinie que lui opposent l'amour et l'amitié. C'est une infirmité constitutive du pouvoir que d'ignorer la joie d'avoir des camarades. Comment un homme dans l'Etat pourrait-il comprendre qu'il n'y a rien de moins désirable, pour moi, que d'être la femme d'un chef ?
Face à l'état démantelé du présent, face à la politique étatique, je n'arrive à songer, dans les quartiers, dans les usines, dans les écoles, les hôpitaux ou les campagnes, qu'à une politique qui reparte des liens, les densifie, les peuple et nous mène hors du cercle clos où nos vies se consument. Certains se retrouveront à la fontaine des Innocents à Paris, ce dimanche 21 juin, à 15 heures. Toutes les occasions sont bonnes pour reprendre la rue, même la Fête de la musique.
Etudiante, Yildune Lévy est mise en examen dans l'"affaire de Tarnac". (1) Il manque assurément au vocabulaire français un verbe pour désigner la passion que met un assis à rendre, par mille manœuvres minuscules, la vie impossible aux autres. Je propose d'ajouter pour combler cette lacune à l'édition 2011 du Petit Robert le verbe "fragnoler" d'où découlent probablement le substantif "fragnolage", l'adjectif "fragnolesque" et l'expression argotique "T'es fragno !" dont l'usage est attesté et ne cesse de se répandre.
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"Journal volubile", d'Enrique Vila-Matas : prose toujours par Amaury da CunhaLe Monde des Livres du 11.06.09.
C'est un voyage dans l'épaisseur de la littérature. On n'y trouvera aucune histoire privée, nulle anecdote biographique croustillante. Ce nouvel ouvrage d'Enrique Vila-Matas n'est pas un journal intime. Il appartient à cette famille de textes qui, d'En lisant en écrivant, de Julien Gracq à Rangements, de Daniel Oster, se proposent avec avidité et méticulosité d'interroger la littérature pour en devenir les témoins privilégiés.
Car un lecteur écrivain est sans doute la voix la plus familière pour faire entendre ce qu'est vraiment l'écriture : l'empathie, la volonté de cerner l'essence d'une oeuvre sans jamais plaquer sur elle un discours qui lui serait extérieur, voilà des qualités qui éclairent son chemin. L'ambition de Vila-Matas est de continuer à faire courir la plume même lorsqu'il n'est plus dans le "vrai travail", dégagé par exemple de l'astreinte d'un roman à écrire. Cependant, le passage d'un registre à l'autre de l'écriture, son déplacement vers un discours critique, est toujours conduit par la même exigence littéraire.
Maurice Blanchot, à propos du journal, expliquait qu'à travers ce rituel l'écrivain cherche à savoir qui il est lorsqu'il n'écrit pas. Pour Vila-Matas, cette recherche de soi n'est pas introspective : à travers ces pages consacrées aux autres (Kafka, Pessoa, Borges, Sebal, Pitol - et, plus près de nous, Céline Curiol ), il dessine un espace littéraire qui fait bien évidemment écho à ses propres passions.
Voilà l'argument de ce Journal volubile écrit de 2005 à 2008. Ce qui le rend sympathique et généreux, c'est l'absence de son auteur : il a préféré contourner la tentation de se raconter pour mieux traquer l'esprit des livres qu'il aime. Et ces exercices d'admiration ont ceci de fascinant qu'ils nous font découvrir un rapport à la littérature l'emportant sur le monde. "Je vis déjà en dehors de la vie qui n'existe pas", écrit-il. En effet, pour Vila-Matas, toute expérience du réel est médiatisée par la littérature, comme si elle s'était substituée à lui. Il en cherche inlassablement les signes, les échos, les allusions, à travers ses voyages et lectures.
Mais cette toute-puissance de la littérature n'est pas vécue sur un mode torturé. Il ne s'y réfugie pas "en désespéré", comme l'écrivait Flaubert. Bien au contraire ! La joie l'accompagne toujours, et infléchit ses choix. Ce qui l'intéresse, ce sont ces échappées singulières du réel. Il rêverait par exemple de retrouver la canne qu'Antonin Artaud a perdue lors de son voyage mystique en Irlande en 1937. Il se passionne aussi pour ce mystérieux artiste sans oeuvre du nom de Pepin Bello, qui a écrit un roman au titre interminable - La saveur d'un croissant à neuf heures du matin dans un vieux café de quartier où, âgé de 97 ans, Rodolfo retrouve encore ses amis le mercredi après-midi - et dont le contenu tient en cette seule phrase : "QUE C'EST BIEN."
Drôleries, bizarreries, vertiges, anomalies - tels sont les ingrédients de cette cuisine littéraire mélangée. Il y a du plaisir à goûter de cette prose, elle rend meilleur, offre une image totale de la littérature, mais jamais intimidante ou tragique ; surtout, elle donne envie de lire. Et, pour les plus intrépides, peut-être aussi de se mettre à écrire.
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Guy Debord se donne en spectaclepar Pierre-André Taguieff
Le Figaro Littéraire du 11 juin 2009.
Les archives du fondateur de l'Internationale situationniste viennent d'être classées «trésor national». Paradoxe :le rebelle avait tout fait pour devenir une icône intellectuelle.
«Il reste d'un homme ce que donnent à songer son nom et les œuvres qui font de ce nom un signe d'admiration, de haine ou d'indifférence. (1) » Cette pensée de Valéry éclaire le phénomène obscur auquel nous appliquons, avec maladresse et d'une façon toute mécanique, des mots vagues tels que « génie », « créateur », « grand poète » ou «grand artiste», etc. Mais qu'en est-il d'un nom qui demeure sans que suivent les œuvres ? Ce qui reste de Guy Debord (1931-1994), l'homme sans œuvre, est un nom. Rien qu'un patronyme. Celui d'un individu décidé qui, à peine sorti de l'adolescence, s'accorda souverainement, avec égocentrisme et candeur, le titre de créateur (en évitant le terme), tout en prétendant incarner « l'écart absolu » par rapport au statu quo. Un idéal aisément résumable : subversion, révolution. Le programme révolutionnaire-utopique était déjà fané lorsqu'il le reprit à son compte : celui d'un « dépassement de l'art » dans une vie quotidienne portée en permanence à l'incandescence par la « création de situations nouvelles ».
Il n'est guère difficile de reconnaître dans les choix du personnage la préférence romantique pour les marginaux et les exclus, les méconnus et les persécutés, les révoltés et les rebelles, auxquels il jouait à s'identifier tour à tour. Cette préférence était largement répandue dans les milieux de l'avant-garde artistique parisienne. Elle avait été réinvestie dans le gauchisme de l'après-guerre, hérésie tardive d'un christianisme anarchisant se méconnaissant comme telle. Elle est devenue posture esthétique rituelle en s'inscrivant dans la mythologie de l'avant-gardisme artistique, où elle s'est grimée de marxisme antiorthodoxe.
Debord sculptait sa statue dès la fin des années 1950, alors même qu'il n'avait rien fait, hormis quelques provocations d'adolescentcontinué. De sa conviction d'être promis à un grand destin témoigne la création en 1957 de la fantomatique Internationale situationniste, microscopique groupement d'une dizaine d'individus en moyenne, épouvantail à bourgeois particulièrement poltrons. Sa méchanceté dans la polémique effrayait les braves universitaires qu'il croisait, « révolutionnaires » bien sûr, mais respectueux des codes de la bienséance. Il faisait figure de voyou dans les couloirs des universités parisiennes ou certains « lieux culturels ». C'est ainsi qu'il a pu acquérir cette « mauvaise réputation » qui le réjouissait. Car mieux valait être connu par le mauvais côté que rester inconnu parmi les inconnus.
Ses prétentions et ses poses s'inspiraient des stéréotypes liés au statut envié du « poète maudit ». Folie des grandeurs esthétisée, frappant un candidat à la poésie comme forme de subversion - une vie à la manière de, disons « les poings dans (ses) poches crevées », soit le rimbaldisme du réfractaire ordinaire, mais avec un zeste de Ravachol (aux bombes de papier), une tentation « blouson noir » inassumable par un intellectuel à lunettes. En 1978, Debord se reconnaissait avec délectation une distinction : « J'ai mérité la haine universelle de la société de mon temps, et j'aurais été fâché d'avoir d'autres mérites aux yeux d'une telle société. » Il rêvait de jouer le rôle de l'ennemi public numéro un. Celui de l'exécré d'exception.
La vie de Debord en néo-bohème voué à la « haine universelle » présente un cas rare de mégalomanie qui, après avoir fait beaucoup rire, a fini par payer : l'artiste sans œuvre a été pris au sérieux, très au sérieux, avec tout l'esprit de sérieux dont font preuve les admirateurs professionnels des « avant-gardes » esthétiques au XXe siècle. La « haine » distinctive a fait place aux exercices d'admiration des plus convenus. Après sa « gallimardisation », le public culturel a fini par reconnaître comme un maître ce marginal affiché aux allures farouches. La normalisation culturelle lui offrait le destin d'une pièce du « trésor national ». Une fois reconnu, célébré, panthéonisé, quel choix restait-il à l'ex-jeune arrogant et prétentieux sinon celui de sombrer dans l'alcoolisme et la dégradation physique (due à une polynévrite alcoolique), puis de conclure en beauté par un suicide, d'une balle dans le cœur ? Debord avait fini par ressembler physiquement à Coluche. La mort volontaire aura été l'ultime acte poétique du poète désœuvré. L'annonce de l'impossible œuvre à venir. La transfiguration d'un échec absolu. Un acte pieux en fin de compte. D'une piété envers soi-même. Et pour la postérité.
Avant son suicide, le « maître » s'était employé à classer ses archives. Chez lui, le narcissisme extrême du rebelle n'excluait nullement le souci obsessionnel d'objets symboliques sacralisés par son simple contact. Il lui fallait sélectionner les reliques destinées à la vénération de sa mémoire.
Parmi ces objets soigneusement conservés par un Debord se faisant conservateur de son musée-mausolée à venir : sa machine à écrire, ses lunettes, son appareil photo, une petite table en bois sur laquelle il avait apposé une note manuscrite disant « Guy Debord a écrit sur cette table La Société du spectacle en 1966 et 1967 à Paris au 169 de la rue Saint-Jacques. » Cette table pliante où le « philosophe situationniste » (comme dit Libération (2)) a écrit La Société du spectacle sera donc exposée et admirée par les touristes « culturels » du XXIe siècle. Avec ses autres reliques. Et les enseignants-chercheurs travailleront avec acharnement sur les « milliers de fiches de lecture » laissées par le regretté suicidé de la société du spectacle. La « culture » est décidément sans rivages.
Debord a su créer sa propre légende à partir de rien. Il a su aussi l'imposer à ses contemporains éblouis. Le classement de ses archives personnelles comme « trésor national » par un arrêté du 29 janvier 2009 doit s'interpréter, selon Bruno Racine, président de la BNF, comme « une reconnaissance par l'État de ce que représente Debord dans la vie intellectuelle et artistique du siècle écoulé ». Admirable esprit de sérieux de la bureaucratie administrative. Benoît Forgeot, le libraire parisien qui a contribué à l'inventaire des archives du « maître », a salué l'initiative : « L'État accueille désormais l'enfant terrible et lui fait une place dans le saint des saints. (3) » Debord, l'ennemi déclaré de tout État, reconnu, voire couronné par l'État français pour sa contribution à la grandeur de la France ? Comment imaginer spectacle plus comique ?
La mise en spectacle de soi, du début à la fin, aura été la vérité d'une longue carrière consacrée à la critique de la société du spectacle. Ironie banale de l'histoire : comment un « enfant terrible » a réussi à devenir un « monstre sacré », au moins aux yeux des officiels de la « culture ». L'escroquerie du genre espiègle, celle du fondateur d'une « Internationale » en chambre, aura donc parfaitement réussi. Ne faut-il pas cependant laisser le dernier mot à Sganarelle, s'adressant avec sagesse à Ariste : « La jeunesse est sotte, et parfois la vieillesse. (4) »
(1) Paul Valéry, « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » (1894), in P. Valéry, « Variété », Paris, Gallimard, 1924, p. 223. (2) Frédérique Roussel, « Debord, un trésor », « Libération », 16 février 2009. (3) Benoît Forgeot, « L'État accueille l'enfant terrible » (propos recueillis par Frédérique Roussel), « Libération », 16 février 2009. (4) Molière, « L'École des maris » (1661), acte I, scène 2.
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"Lettres à Albert Paraz 1947-1957", de Céline : Céline, tempo d'enfer Le Monde des Livres du 04 juin 2009. Céline, LETTRES À ALBERT PARAZ 1947-1957. Nouvelle édition établie par Jean-Paul Louis. Cahiers de la NRF, Gallimard, 560 p., 36,50 €. A noter également la parution de Céline, d'Yves Buin, Gallimard, "Folio biographies" inédit, 468 p., 8,60 €.
Le 13 mars 1951, sur le point de rentrer en France après six ans d'exil mouvementé et plus de 200 lettres à l'écrivain Albert Paraz, Céline lui fait cette confidence d'un genre rare : "J'aurais voulu m'offrir le chronographe Patek Philippe, le plus cher du monde, avec les heures qui sonnent, la lune, les jours - tout !" Dans cet émerveillement venu tout droit de l'enfance, émouvant désir de gosse, se lit aussi la sagesse instinctive de qui doit absolument reprendre la main sur le Temps, maudit fût-il. Posséder "un Temple et le Dieu du Temps dans sa poche" ? Pourquoi pas. Rappelons que c'est l'époque où Céline termine Féerie pour une autre fois qu'il songe à titrer La Bataille du Styx, voire Maudits soupirs pour une autre fois. Comme quoi, si "la seule catastrophe, c'est le Temps perdu", le salut consistera bien à le retrouver, en gloire, après avoir traversé l'Enfer en "fétichiste des secondes".
Emprisonné un an au Danemark en 1946 suite à une demande française d'extradition (1), puis hospitalisé mais toujours passible d'une condamnation à mort pour trahison, Céline est abrité avec sa femme, à partir de mai 1948, dans le cabanon de son avocat à Klarskovgaard. Là, il réattaque sa correspondance tous azimuts avec sa secrétaire (2), quelques amis, des éditeurs (3), le but étant de reprendre progressivement pied en France. Une stratégie dans laquelle Paraz, qui lui écrit dès juin 1947, va jouer un rôle important. D'abord réticent, Céline comprend vite le parti qu'il peut tirer de ce zélateur qui se démène comme un diable pour le faire absoudre et le défendra plus tard comme critique, n'hésitant pas, alors qu'il est complètement tabou, à publier ses lettres dans son Gala des vaches, fin 1948 - livre bientôt suivi d'un Valsez, saucisses intégrant le même procédé, deux ans plus tard. Instrumentalisation réciproque non dénuée d'arrière-pensées de part et d'autre ? Certes, mais qui fait néanmoins de Paraz le premier "éditeur" d'une correspondance célinienne et davantage encore.Car Céline a beau se plaindre de "bouffer du néant" en bord de Baltique, ses lettres le montrent surmené : affaires éditoriales d'avant-guerre à régler, textes à envoyer (extraits de Casse-Pipe à Paulhan, A l'agité du bocal en réponse aux attaques de Sartre), recherche d'éditeurs suisses ou belges pour rééditions, mais surtout, défense à organiser dans la perspective de son procès. Dans ces tâches, Paraz le soutient, lui communique des articles, le tient informé des rumeurs. Qualifié dans d'autres lettres de "brave garçon pas bien réveillé assez agaçant par sa manie de discutailler sur des points de bêtises", de "furieuse commère" ou de "bien gentil" mais "courageux", Paraz est parfois maladroit, trop empressé, gênant. Céline le rabroue alors et l'envoie bouler en l'appelant "grand benêt" ! Impossible de détailler ici l'ampleur des imbroglios, ragots et carambouilles en fusion auxquels Céline réagit dans ses célèbres rafales d'éructations. C'est un régal d'humour ravageur dont il faudrait presque tout citer. Il ne s'agit pas de "bonheurs d'expression", mais d'un incessant tourniquet à trouvailles où les pépites éclatent en geysers, rafales musicales d'une langue en rut : "Ils nous font chier avec l'argot on prend la langue qu'on peut on la tortille comme on peut elle jouit ou elle jouit pas... c'est le pageot qui compte, pas le dictionnaire ! Les mots ne sont rien s'ils ne sont pas notes d'une musique du tronc..."
D'ailleurs, suffisamment de temps ayant passé pour établir solidement son dossier et que nous sachions à quoi nous en tenir sur son cas idéologique, Céline passionne ici beaucoup moins par sa victimisation lassante, ses arguties douteuses, ses injures haineuses, que parce qu'il écrit de la littérature, de ses contemporains, du milieu littéraire. S'adressant à un autre écrivain, il se livre ici comme nulle part ailleurs sur son art, se définissant comme "lyrique comique" et poète - "c'est pas loin du vers mon tapin". Ses livres ? "Des grandes machines à voix et trompettes et tambours - avec ballets mêlés." Ce qu'il crée ? des "jardins d'harmonies". Ecrire ? "Du boulot d'âme." Ce qu'il est ? "Musicien du français", "langue royale" - il n'en démordra plus, et c'est magnifique : "Loin du "parler français" je meurs - il y a peu de Français ou semi-Français actuellement en France qui aient véritablement besoin du français ! musique."
Car il y a la langue qu'il forge, lui, "création vivante", et le français "raplati, mort" des traductions. D'où ses diatribes contre la littérature américaine qu'il trouve, de ce point de vue, complètement surestimée : "Les banlieusards veulent de l'américain, ne bandant qu'à l'américain... du moment que ça leur vient du Carthage atomique ! Ils avalent toutes les merdes pourvu qu'on leur présente en chewing-gums !" Lucidité prophétique de Céline ? C'est l'évidence. L'Histoire ? "On n'en sortira que robots", par insensibilité ("90% des individus ont des nerfs en zinc... réagissent plus guère qu'aux bombes..."). Les auteurs ? "Ne tiennent que par l'effet publicitaire... Après leur premier livre, ils s'éreintent à se survivre - mais au fond ils sont déjà morts pour le public..." Les éditeurs ? "On tire, on empoche et on s'en va ! Au suivant !" Le livre ? "Agonique... ce ne sont plus des livres, les romans actuels, ce sont des scénarios - le cinéma bouffe tout..."
Demeure la grâce de lire - Montluc, Tallemant des Réaux, Vauvenargues, Chamfort, Voltaire, Chateaubriand, etc. "Que je suis jaloux des classiques", s'exclame-t-il un jour. "Je travaille classique moi", déclare-t-il un autre. Son heure viendra et il le sait : "Ma vénération pour le Temps est absolue". Patek Philippe peut garder son platine, Céline fourbit ses lingots en Pléiade. (1) Voir L'Affaire Louis-Ferdinand Céline, de David Alliot, Horay, 2007 et Un autre Céline, d'Henri Godard, Textuel, 2008. (2) Voir Lettres à Marie Canavaggia 1936-1960, Gallimard, 2007. (3) Voir Ferdinand furieux (avec 313 lettres inédites de L-F. Céline), de Pierre Monnier, L'Age d'Homme, 1979.
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Linguiste, poète et traducteur de la Bible Henri Meschonnic
Par Samuel Blumenfeld LE MONDE du 11 avril 2009
L’inguiste, poète, traducteur de la Bible, Henri Meschonnic est mort le 8 avril à l'âge de 76 ans d'une leucémie. Il était professeur émérite à l'université Paris-VIII. Sa carrière universitaire avait commencé à Lille.
Né à Paris le 18 septembre 1932, il menait depuis le début des années 1970 sa triple activité. Il a édifié une oeuvre marquante, et pas seulement dans le champ des sciences humaines. Cette recherche protéiforme, où critique littéraire, traduction, création littéraire, psychanalyse, linguistique et philosophie interagissent en permanence, ne porte pas la seule marque d'un exceptionnel éclectisme. Il faut d'abord y voir une démarche cohérente, soudée, qui tourne le dos aux catégories en vigueur, cherche à dépasser l'histoire et la théorie des pratiques littéraires, pour comprendre comment, et pourquoi, la poésie reste le lieu le plus vulnérable et le plus révélateur de ce qu'une société fait de l'individu.
Dès la publication de son premier ouvrage, Pour la poétique (Gallimard, 1970), qui connaîtra, entre 1973 et 1978, cinq volumes de prolongement (dont deux consacrés à Victor Hugo), le travail d'Henri Meschonnic s'efforce de poser beaucoup de questions. Elles sont simples, en apparence, mais leurs enjeux sont en fait vertigineux : qu'est-ce qu'un mot poétique, un texte, une oeuvre, la valeur ?
Ces interrogations, il ne cessera de les creuser encore dans une partie de ses ouvrages ultérieurs : Critique du rythme, Anthropologie historique du langage (Verdier, 1982), La Rime et la Vie (Verdier, 1990), Politique du rythme, politique du sujet (Verdier, 1995), Dans le bois de la langue (Laurence Teper, 2008). Pour y apporter des éléments de réponse, Henri Meschonnic tourne le dos aux instruments d'analyse de la stylistique, héritage des XVIIe et XVIIIe siècles, et qui correspondent à une conception ornementale de la littérature. Mais il refuse aussi de se laisser enfermer dans ceux du structuralisme, triomphant dans les années 1970.
Cette opposition au structuralisme, comme sa critique acérée des concepts linguistiques, tellement en vogue à cette période, appliqués à l'analyse du texte, explique l'accueil relativement froid ou confidentiel fait à une oeuvre qui échappe aux modes et aux tendances.
Pour Henri Meschonnic, le structuralisme aboutit souvent à des modèles pauvres, qui ne peuvent rendre compte de manière satisfaisante des spécificités du texte littéraire. On ne peut, selon lui, saisir la particularité d'une oeuvre sans comprendre qu'un texte est un rapport entre un objet et un sujet, à l'intérieur d'une histoire et d'une idéologie, éléments restés impensés par le structuralisme.
L'ennemi majeur de la pensée du langage, de la poésie ou la littérature ? C'est, pour lui, la conception du langage qui règne, en tout cas en Occident, depuis Platon, et qui repose sur ce que les linguistes appellent le signe, c'est-à-dire le dualisme interne de la notion de langage où un mot est un son et du sens. L'hétérogénéité entre la forme et le contenu est particulièrement catastrophique pour penser un poème.
Chair contre esprit, voix contre écrit, vers contre prose, langue contre littérature, individu contre société : Henri Meschonnic ne cessera de battre en brèche ces oppositions. Il renvoie dos à dos scientisme et subjectivisme, formalisme et thématique. Ses "appuis" théoriques sont des philosophes, des linguistes, des essayistes : Wilhelm von Humboldt (1767-1835), Emile Benveniste (1902-1976), Walter Benjamin (1892-1940), les formalistes russes, dont la pensée échappe au clivage entre forme et contenu, pour déceler dans l'oeuvre d'un écrivain ce qu'il fait de sa langue et que personne n'avait fait auparavant. On n'oubliera pas, entre autres, le texte époustouflant sur La Vie antérieure de Paul Eluard (dans Pour la poétique III), ou l'étude du jeu des finales dans Le Dernier Jour d'un condamné de Victor Hugo (Pour la poétique IV)
Un autre grand versant de son oeuvre est la tâche monumentale de ses traductions bibliques. Commencée en 1970 avec les Cinq rouleaux (Le Chant des chants, Ruth, Comme ou Les Lamentations, Paroles du Sage, Esther), elle s'était poursuivie depuis le début des années 2000 avec Au commencement, traduction de la Genèse, Les Noms, traduction de l'Exode, Et il a appelé, traduction du Lévitique, Dans le désert, traduction du livre des Nombres (Gallimard, puis Desclée de Brouwer)
Il faut envisager ces traductions de manière solidaire avec le travail de poète et de linguiste d'Henri Meschonnic. A propos de cette tâche, il déclarait au Monde en 2005 : "L'hébreu ne dit pas "langue sainte", il dit "langue de la sainteté". Il y a la langue, et il y a la sainteté. Le paradoxe est que je traduis un texte écrit dans la langue de la sainteté, mais je ne le fais pas en religieux. Je le fais comme quelqu'un qui essaie de comprendre le rapport entre le divin et le langage."
Henri Meschonnic est parti d'un constat : le texte biblique hébreu est rythmé de bout en bout de telle manière qu'il échappe à la distinction traditionnelle entre vers et prose, phénomène ignoré par la plupart de ses traducteurs, en France et ailleurs. Il veut rendre au texte biblique le continu rythme-syntaxe-prosodie, lui redonnant ainsi sa force et son authenticité. Surtout, il ramène un texte juif à sa spécificité juive. La traduction de la Bible étant un phénomène essentiellement chrétien qui ne s'appuie que sur la langue, et ignore totalement le rythme propre au texte biblique, Meschonnic s'efforce de redonner à ce texte fondateur son identité. Pouvait-on argumenter sur la pertinence ou non de sa traduction ? Compte tenu de sa démarche, il eut sans doute jugé vain ce débat sans fin. Lui importait plutôt d'avoir, en restituant ces textes, donné à lire et à sentir leur beauté et leur complexité.
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DAAC
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"Les Transformations silencieuses", de François Jullien : au pays des changements insensibles par Roger-Pol Droit Le Monde des Livres du 2 avril 2009François Jullien. LES TRANSFORMATIONS SILENCIEUSES. Editions Grasset, 200 p., 14,50 €. Signalons également la réédition en collection de poche de La Grande Image n'a pas de forme, ou du non-objet par la peinture, de François Jullien (Points Essais, 378 p., 10 €). On ne voit rien. Pourtant, heure par heure, jour par jour, tout change. L'enfant grandit, le corps vieillit, la montagne s'érode, le climat change, ou bien le couple, lentement, se délite. Ces modifications minimes et constantes, inaperçues mais essentielles, forment le cours du monde et la trame de l'existence. Elles progressent à bas bruit, partout présentes, invisibles toutefois, à force d'être minimes et graduelles. "Un beau jour", comme on dit, le résultat saute aux yeux, avec la soudaineté apparente et trompeuse d'un événement nouveau : cet amour est mort, la planète est en danger, je suis vieux, l'enfant est grand. Comment cela s'est-il fait ? Sur le coup, nous voilà pantois : nous voyons soudain ce qui était là, patent, en dehors pourtant de notre regard.
A partir de ce constat, aussi banal que philosophique, François Jullien a construit un livre en tous points remarquable. Il montre en effet combien "les transformations silencieuses" constituent ce que la métaphysique européenne a le plus de mal à saisir, alors que la culture chinoise leur accorde, au contraire, une attention soutenue. Depuis les Grecs, l'Occident a privilégié les délimitations : il pense par arêtes vives, par bords tranchés, par formes nettes, par idées "claires et distinctes", comme disait Descartes. Ce qui le rend inapte, en fin de compte, à concevoir les transitions, le passage graduel d'une forme à une autre.
La neige qui fond, par exemple. C'est encore de la neige, ce n'en est déjà plus. Avec ce genre de passage, Platon a bien du mal, et Aristote aussi. Car leur outillage conceptuel est, si l'on peut dire, composé de blocs : ou bien c'est de la neige, ou bien ce n'en est pas. Au coeur de leur pensée se tient en effet la question de l'identité stable, et non ce qui transite, mue ou flue.
Ces transitions incessantes sont pourtant au coeur de la réalité. La pensée chinoise, pour sa part, leur accorde une place centrale. Elle conçoit l'existence entière comme une transformation continue : vie organique et vie politique, monde naturel comme monde social ne sont que jeux de transitions ininterrompues. Sur ce versant de la réflexion, il s'agira avant tout de saisir la logique de la situation, sa dynamique interne, ses capacités propres de développement.
Dans cet horizon disparaissent, purement et simplement, certaines interrogations majeures qui ont obsédé la pensée européenne. Par exemple, la question du commencement (aucun début au vieillissement, pas plus qu'au cycle des saisons), celle du but (la transition ne vise pas le résultat comme un objectif à atteindre), ou même - plus surprenant - celle du temps. Attentive aux calendriers, aux annales, aux datations exactes, la culture chinoise n'a cependant jamais thématisé "le temps" comme notion générale et unique. Cette grande abstraction serait-elle, sur le versant occidental, la contrepartie de l'incapacité à rendre compte des transformations silencieuses ? C'est une des hypothèses de ce livre.
Comme toujours avec François Jullien, il ne s'agit nullement de proclamer la supériorité globale d'une culture sur une autre, de valoriser ou bien de déprécier soit l'Europe soit la Chine. Le geste de ce philosophe est différent : discerner des écarts entre univers mentaux, souligner des évidences dissemblables et faire bouger, par ce détour, nos conceptions ossifiées. Ainsi, nous croyons le plus souvent que l'histoire se construit par des dates clés, et la politique par des événements - révolutions, ruptures, grands ébranlements. Prendre en considération les transformations silencieuses fait voir autrement le même paysage : ce qui émerge sous forme d'un "événement" - unique, radical et brusque - ne serait-il pas le résultat d'une longue et lente accumulation de transitions infimes ?
Ce court volume incite donc, une fois de plus, à cette réflexion nouvelle que François Jullien poursuit de texte en texte. Mais c'est avec une souveraineté à la fois désinvolte et allègre qu'il y parvient désormais. Car ce livre appartient à l'espèce, somme toute assez rare, des textes à la fois limpides et pourvus d'un contenu. Certains auteurs les engendrent, à maturité, quand ils ont assez lu, assez pensé, assez peiné pour pouvoir poursuivre leur chemin d'un pas net et sûr. Heureux effet des lents processus.
 ouest-france
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Kundera, le désinvolte absolu Par François Taillandier Le Figaro Littéraire du 19 mars 2009Milan Kundera, Une rencontre. Ed. Gallimard, 204 p., 18,50 €
Après L'Art du roman (1986), Les Testaments trahis (1993), Le Rideau (2005), voici Une rencontre. Les lecteurs des précédents livres non romanesques de Milan Kundera savent que ceux-ci n'ont pas en tant que tel pour objet de nous entretenir de ses lectures et de ses admirations, même s'il est évident qu'il « admire » Beckett et Broch, Ionesco et Malaparte ; ni de ses rencontres, même s'il est ou a été l'ami de René Depestre ou de Carlos Fuentes, même si, comme dans le présent volume, il évoque telle ou telle conversation avec Danilo Kis ou avec Aragon, ce qui fera tôt ou tard la joie des historiens littéraires.
Non : l'objet de ce livre est ailleurs. La part « essayistique » (si l'on me passe ce terme un peu pédant) de l'œuvre de Kundera est la pointe d'un triangle dont les deux autres pointes sont, d'une part, une œuvre romanesque d'une cohérence implacable, de La Plaisanterie à L'Ignorance (notons ces titres, ô combien modestes, ô combien peu totalisants) ; d'autre part, ce qui fonde un travail de romancier : une interrogation incessante et centrale, et prioritaire, sur la vie obscure de l'individu obscur placé en un point obscur du monde et du temps.
Cette Rencontre s'inaugure non avec un romancier, mais avec un peintre, Francis Bacon, et ses portraits torturés. Quelques pages qui donnent la clef de la notion de rencontre, en évoquant un souvenir des plus troubles. On est à Prague, en 1972. Une jeune fille inquiétée par la police témoigne à Kundera de ses craintes. Face à une angoisse qu'expriment physiquement de fréquents déplacements aux toilettes (non, le romancier ne recule pas devant cette réalité), l'homme qu'il est avoue sans ambages une pulsion de viol (il ne recule pas non plus devant cette réalité). Ce souvenir lui fera comprendre plus tard les toiles violentes de Bacon, et ce qu'il appelle « le geste brutal du peintre ». Kundera est un homme qui prend la réalité vécue au sérieux . Et c'est sur l'intelligence de cette réalité que va se greffer la rencontre avec l'œuvre d'art - sinon, celle-ci n'est plus qu'un loisir culturel. C'est pourquoi aussi il prend l'art au sérieux. La chienne de Céline à l'agonie, le rire de Mychkine, la sexualité vue par D.H. Lawrence et par Philip Roth : non, ce ne sont pas seulement là fictions de romanciers : ce sont les miroirs dont parlait saint Paul, où nous nous verrons enfin tels que nous sommes. L'art, pour aller chercher ce qu'il y a au fond de nous, répète ce « geste brutal » de Bacon, destructeur et reviviscent.
Impossible de reprendre ici tous les chemins ouverts par un formidable exégète, qui ressemble bien sûr au romancier comme un frère jumeau : voir telle méditation sur les rapports réels de la sentimentalité avec la brutalité ; voir tel texte sur Vera Linhartova, autre Tchèque venue vivre à Paris et écrire en français, qui éclaire le thème kundérien de l'exil, voisin de celui de la liberté.
Car il y a chez Kundera du paradoxe, on le sait. Les amateurs de sensationnel facile noteront à la page 69 que Kundera déclare n'avoir pas lu une ligne de Soljenitsyne. Révélation ! Succulents commentaires ! Mais pour comprendre ce que veut dire cet aveu, il faut en passer par Anatole France. Qui était très bien vu dans les démocraties populaires. Mais dont le délicieux Les dieux ont soif aura, dans quelques esprits du moins, dynamité l'esprit totalitaire. Anatole France, que les surréalistes condamnaient. Les surréalistes, que Kundera estime pourtant - pour d'autres raisons. Soljenitsyne dans tout ça ? Autre chose. Ailleurs. Oui, c'est compliqué. Mais laissez-vous guider par l'écrivain : sans un instant d'ennui, il vous fera comprendre pourquoi ces choses compliquées sont indispensables. Pourquoi elles nous révèlent à nous-mêmes. Il vous emmènera aussi bien aux Antilles, à la conjonction de la littérature orale et écrite qui, en Europe, s'est opérée avec Boccace. Ça paraît de l'érudition lointaine ? Non. L'actualité la plus immédiate s'en trouve éclairée sous son vrai jour. (Bien sûr, personne ne s'en apercevra.)
Résumons. Milan Kundera n'est pas un grand romancier mondialement connu, n'est pas ce monumental totem dont l'œuvre est vénérée et commentée dans toutes les « crédules universités », comme disait Borges. Non. Kundera est tout simplement un olibrius. Un très étrange olibrius surgi de l'histoire, du rideau de fer, de l'exil, du destin, et qui ne veut pas être un exilé, ni un dissident, mais d'abord un romancier ; et qui révoque en doute la toute puissante politique, et la toute puissante économie, et toutes les autres superstitions dont on veut toujours nous accabler. Un olibrius qui ramène dans ses filets, avec une érudition et une rigueur monacales - et aussi tout le poids d'une vie bellement vécue - une histoire oubliée dans laquelle figurent d'autres olibrius nommés Don Quichotte, Panurge, Joseph K, le soldat Chveïk. Et qui prétend inflexiblement, magistralement, que c'est eux qui nous disent qui nous sommes.
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Haenel et Meyronnis : un livre qui délivre par Yann Moix Le Figaro Littéraire du 5 mars 2009
Prélude à la délivrance de Yannick Haenel et François Meyronnis Gallimard, 211 p., 18,50 €.
De même que la baleine de Moby Dick est le Livre, de même que la Bible est aussi le Livre, la littérature, pour François Meyronnis et Yannick Haenel, est également le Livre. Les deux auteurs de ce prodigieux, de ce vertigineux Prélude à la délivrance sont à la littérature, en effet, ce que les rabbins sont au Pentateuque. Ils étudient. Quoi ? Mais les textes. Rien que les textes. Ce sont les talmudistes de la poésie. Les kabbalistes de la pensée. Car pensée et poésie, n'est-ce pas strictement la même chose ? Rimbaud, Lautréamont, Melville, ont désormais leur rabbi Akiba et leur Maharal de Prague. Haenel et Meyronnis ont bien compris que le sacré ne résidait qu'accidentellement dans la religion, et que l'art ne coïncidait jamais avec la culture. La culture est à l'art ce que la pornographie est à l'amour. Dans ce chef-d'œuvre (oui, Prélude à la délivrance est un chef-d'œuvre), il est parfaitement expliqué que les temps modernes, tellement applaudis, ont transformé le monde en une entité mesurable, abstraite, mathématique, où les camps de la mort sont venus tranquillement se poser comme une soucoupe volante dans un champ aménagé pour une rencontre du troisième type : celle du profane et de la technique. Le profane, encore plus buté que l'athée, est celui qui s'enorgueillit, le pauvre, de ne devoir rien qu'à lui. L'équivalent littéraire du self made man, imbécile et arrogant, c'est la subjectivité, tant prisée des romanciers automnaux.
Je suis d'accord à mille pour cent avec les fondateurs de la revue Ligne de risque : la subjectivité, romanesque ou non, relève du pathétique. La subjectivité, c'est quand « je » n'est plus jamais un autre. Pire : c'est quand le « je » a la prétention de ramener tous les autres à lui. Nous en sommes aujourd'hui, hélas, au stade de cette barbarie : l'autre est devenu un « je » au sens où l'autre, pour l'homme moderne, c'est moi. Tous les autres se ramènent à moi. Dieu, c'est moi. C'est mon « je » que, comme un jet obscène, je répands partout. Ce que nos amis nomment, efficacement, « l'extension illimitée du profane ».
Ce qui importe, pour s'arracher à l'anéantissement d'un monde où plus rien n'est sacré (c'est-à-dire, tout simplement : lu), c'est de se dégager de la prétention de l'histoire à fabriquer de l'irréversible, à faire, impunément (mais catastrophiquement) comme si le passé était une masse inerte, morte, comme si Ulysse de Joyce était quelque chose d'éculé qui n'était pas en train d'advenir, hic et nunc. Pourtant, c'est bien dans Ulysse que « Dieu » se cache, ou dans LesChants de Maldoror. L'homme de l'instantané, du présent ultime, de la modernité moderne, détruit chaque jour un peu plus ce temple-là. Et c'est pourquoi Haenel et Meyronnis sont vêtus ici de noir : ils assistent, impuissants mais jamais résignés, à la destruction de l'art. Leur Prélude est un midrash qui raconte comment, pour donner à l'homme une chance ultime de rester (de redevenir ?) humain, il s'agit, pour chacun, d'opérer son retour. Retour à quoi, me direz-vous ? Retour à soi, au véritable soi, qui n'est pas tant l'affirmation dominante de sa personnalité, que l'effacement du personnel au profit du singulier.
La «singularité impersonnelle» (formule géniale), voilà qui vous propulse dans le seul temps, finalement, qui soit « réel ». Un temps dans lequel vous n'êtes ni l'otage de la temporalité historique, politique, économique, technologique, ni le prisonnier de l'insupportable et difforme temporalité de l'ego. C'est dans l'interstice, précisément, entre ces deux temps-là que tout se joue : c'est là qu'il y a le temps. C'est là que le temps habite. « Il y a », en allemand, se dit « es gibt », de geben, donner : c'est dans le seul temps de l'art que le temps nous est donné, délivré, offert. De l'art ? De la littérature, qui est l'art suprême, qui est le Nom de tous les arts, puisqu'il est parole. Le temps est donné par cette parole, dans cette parole qu'est la littérature. Dans Partouz, mon alter ego beaufisant se moquait grassement de Ligne de risque ; pendant ce temps, je les lisais en cachette, parce que Yannick et François sont deux hommes qui vous redonnent la foi. Ils travaillent pour nous, certes. Mais ils nous invitent à travailler avec eux. Vous ne le saviez peut-être pas, mais la littérature est vraiment une question de vie ou de mort.

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Victor Hugo, monument en exil Par Michel Contat Le Monde des Livres du 18 décembre 2008 .. .. Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo Tome II. Pendant l'exil I, 1851-1864. Fayard, 1288 p., 45 € A vie et oeuvre colossales, biographie monumentale. Dans les dernières du bon millier de pages que compte le premier volume, paru en 2002 pour le bicentenaire de la naissance, son auteur, Jean-Marc Hovasse, brossait un tableau extraordinairement vivant du 2 décembre 1851 tel qu'il fut vécu.
Ce jour-là, l'ex-jeune monarchiste, chevalier de la Légion d'honneur à 23 ans, académicien à 39, pair de France (il avait failli perdre la pairie parce que surpris en flagrant délit d'adultère), député de Paris, devenu républicain et qui avait soutenu en 1848 la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence (avant de s'opposer à lui l'année suivante), en appelait au peuple et aux associations ouvrières pour résister au coup d'Etat.
AMBITION D'EXHAUSTIVITE Le peuple ne bougea pas, les ouvriers non plus. Quelques jours après, Victor Hugo, avec toute sa famille (mais ses deux fils étaient en prison), prenait le chemin de l'exil, qui devait durer dix-neuf ans : il ne rentra en France qu'en 1870, pour reprendre une carrière politique, mourir en 1885 et entrer la même année au Panthéon après les funérailles les plus grandioses jamais reçues par un écrivain. Pour un projet autobiographique, Hugo avait lui-même divisé sa vie en trois périodes, inégales : avant l'exil ; pendant l'exil ; après l'exil. Jean-Marc Hovasse, dans cette biographie à bien des égards exemplaire, a repris à son compte cette division, tout en prévoyant, à l'origine, de la répartir en deux tomes. Mais celui qui paraît à présent ne couvre finalement que les années d'exil, et encore pas toutes : de 1851 à 1864. Il lui en faudra deux autres pour conclure. Emettons, pour ne plus y revenir, la seule réserve qu'inspire ce travail extraordinaire : sa longueur, contrepartie des qualités attendues d'un ouvrage de ce genre, l'ambition d'exhaustivité et l'art du détail. Jean-Marc Hovasse, respecte strictement la chronologie - l'ordre qui a le plus de sens dans la construction d'une existence - et ne sépare pas l'oeuvre de la vie, sans jamais tenter une interprétation. Il entremêle en une tapisserie épique le récit factuel, les citations et le compte rendu précis de la genèse, de la publication et de la réception des oeuvres successives. Sans oublier bien sûr les projets en cours, souvent abandonnés et dont les vestiges ne seront publiés qu'après la mort de l'auteur. Fuyant le régime autoritaire instauré par le coup d'Etat, Victor Hugo se réfugie d'abord à Bruxelles, où le rejoignent les deux Adèle, sa femme et sa fille, puis ses fils libérés, et, Juliette Drouet sa maîtresse depuis dix-huit ans et qui va le rester jusqu'à sa mort à elle, en 1883, aimante, fidèle, admirative, dévouée à l'oeuvre dont elle se fait l'infatigable copiste. Il retrouve à Bruxelles des opposants divisés, dont il renonce à se faire le fédérateur. C'est par ses livres qu'il milite à hauteur d'homme contre le tyran qu'il va surnommer pour toujours Napoléon le Petit, dans un pamphlet vengeur, best-seller à travers toute l'Europe. Il s'installe à Jersey, dépendance de la Couronne britannique, gouvernée par un bailli qui le surveille étroitement. Installé à Marine-Terrace, il abrite toute une maisonnée, famille, amis, proches, et reçoit des visiteurs, dont George Sand et Louise Colet. Avec la mer pour horizon, juché sur le "rocher des proscrits", il lance ses imprécations contre l'empereur ; après Napoléon le Petit, il produit ce chef-d'oeuvre poétique, Les Châtiments. La famille Hugo fait parler les tables : ces expériences de spiritisme, Hovasse les relate sans démêler ce qu'elles doivent à la suggestion et au surnaturel. L'esprit de Shakespeare dicte le début d'un drame qui fait concurrence à Hugo dans une sorte de plagiat par anticipation. Et le proscrit, au bord de l'infini, écrit, écrit, écrit, encore et encore, notant avec satisfaction : "Je suis, à moi tout seul, un avenir pour un libraire." Il envoie ses manuscrits - sa "pyramide", comme il appelle cet immense chantier - à ses éditeurs, à Bruxelles, à Paris, négociant habilement ses contrats : il s'agit de faire vivre son monde, tout en concevant sa belle utopie des Etats-Unis d’Europe. L'un de ses projets a pour titre "Dieu", en toute simplicité. Ce vers le résume : "L'ombre que l'homme fait sur Dieu, voilà l'idole." Quand l'amnistie lui permettrait le retour, il refuse. Désormais son exil est volontaire, et d'autant plus accusateur. Il écrit à Hetzel, son éditeur parisien : "J'ai une foi féroce en l'avenir et je sais incroyablement qui je suis." Pour essayer de sauver un Noir condamné à mort aux Etats-Unis, John Brown, il publie une plaquette avec une de ses gravures : un pendu. A Guernesey, après avoir publié ses Contemplations, il se fait construire, Hauteville House écrit La Légende des siècles qui suscite l'admiration de Flaubert et de Baudelaire (tous les deux se sentent "écrasés"), et reprend un roman abandonné, Les Misères. Ce sera Les Misérables, le livre-siècle, son chef-d'oeuvre. Le récit de sa genèse est fascinant. On en retient cette phrase d'Hugo : "Il faut bien que quelqu'un prenne le parti des vaincus." Cette générosité fait à jamais sa grandeur. ..... .... 
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L'île intérieure de Cees Nooteboom Par Florence Noiville Le Monde des livres du 18 décembre 2008. Cees Nooteboom, Pluie rouge (Rode Regen). Traduit du néerlandais par Philippe Noble. Actes Sud, 256 p., 21 €. Certains, comme Stevenson à Samoa, choisissent d'y finir leurs jours en leur consacrant des pages enflammées. D'autres, comme Déon à Spetsai, y cherchent la pureté des origines. D'autres enfin vont jusqu'à les inventer, comme Thomas More et Utopia... Pourquoi les îles fascinent-t-elles tant les écrivains ? Parce qu'elles sont le lieu rassurant d'un rêve bien circonscrit ? Parce qu'elles sont, comme l'écrit Carlo Ginsburg, "autant de paradigmes pour penser les relations du même et de l'autre" ? Ou parce qu'on y revient toujours, comme Ulysse à Ithaque ? Le grand écrivain néerlandais Cees Nooteboom adore les îles, lui aussi. Habiter à Amsterdam une maison entourée de canaux ne lui suffit pas. A l'adolescence, ce voyageur fébrile rêvait des voyages de James Cook, des Marquises ou des Marshall. Et aussi de Fidji, de Tonga et du Vanuatu..., toutes ces "miettes", éparpillées par "une formidable main" sur l'immensité du Pacifique. Finalement, c'est sur Minorque, dans l'archipel des Baléares, qu'il a jeté son dévolu. Là qu'il a élu domicile, trois mois par an, lorsqu'il ne sillonne pas le monde. Depuis les Pays-Bas, c'est plus facile pour s'y rendre en voiture. C'est devenu un rituel. Chaque été depuis 1953, Cees Nooteboom entreprend avec sa femme, la photographe Simone Sassen, une étrange transhumance. "Notre voiture ressemble à celle d'un travailleur immigré marocain, raconte-t-il. Bourrée jusqu'au toit de tout ce qu'il nous faut pour un long été, des livres, des papiers, des appareils photo, des ordinateurs, et même du sambal et du bumbu, des préparations épicées employées dans la cuisine indonésienne et qu'on ne trouve pas en Espagne." En chemin, il ne manque pas de faire étape en Poitou, chez son grand ami l'écrivain argentin Alberto Manguel. Puis cap sur le passage des Pyrénées, Barcelone, le ferry de nuit et enfin... l'Ile. En apparence, Pluie rouge est une lettre d'amour à Minorque. A ses vieux paysans "semblables à des souches". A sa langue, "une variante du catalan" qui ressemble à un idiome du Moyen Age. A ses problèmes féodaux, "comme la distance qui vous sépare d'un puits pour vous donner le droit d'en creuser un vous-même". Et même à ses lézards "aux visages de vieillards" qui "se comportent comme de minuscules dinosaures dans une forêt vierge". Alors que George Sand ou Robert Graves ont attaché leur nom à Majorque, sa voisine, le grand écrivain néerlandais a préféré cette terre secrète et minérale. Un gigantesque tas de rocailles. Car le sol est plein de pierres et, "depuis des siècles, la seule façon de les éliminer pour pouvoir cultiver, est de les ramasser et d'en monter des murs". A Minorque, des kilomètres de murets délimitent ainsi les champs et les protègent des tempêtes. Les gens pensent que les pierres donnent de la force et ont le pouvoir de guérir. "Les photos aériennes sont fascinantes, écrit Nooteboom. L'île n'est plus qu'une grande toile d'araignée géométrique de fils de pierre, une oeuvre d'art commencée bien avant Jésus-Christ et que ne cessent d'étendre des artistes anonymes." Mais sous couvert de décrire "son île", c'est en réalité sa propre histoire que retrace l'écrivain néerlandais. Comme si ce lieu tant aimé était le point de départ d'excursions vers des rivages plus intimes. Oh, bien sûr, tout cela est fait à la hollandaise, avec pudeur et autodérision. Au fil des pages, Nooteboom se moque de son journal de jeunesse où il ne retrouve qu'un "juvénile avatar de lui-même" - c'était l'âge écrit-il "où je paradais avec une canne de jonc, m'efforçant d'avoir l'air de quelque chose sans savoir exactement de quoi, sans doute de Truman Capote sur la page 4 de couverture des Domaines hantés". Il s'interroge sur le moteur de son écriture et l'importance, pour un écrivain, de comprendre que, comme le futur, "le passé, même le sien propre, ne peut que s'inventer". Il revoit ses voyages comme "à travers un immense trou dans la glace du temps", nous propulse sur le pont d'un bateau où pour 450 florins, il s'engagea un jour comme "matelot et journaliste", le tout pour les beaux yeux d'une belle du Surinam. Il évoque ses amitiés, le philosophe allemand Rüdiger Safranski doublant avec lui le cap Horn en direction de Montevideo, ou le grand écrivain flamand Hugo Claus, qu'il revoit dans son jardin minorquin quand les palmiers n'étaient pas plus grands que ça... LES IMAGES ET LES REGRETS A Minorque, chaque arbre du jardin semble d'ailleurs lié à une histoire ("L'un des traits singuliers de l'âge est qu'à peu près tout évoque un souvenir", dit Nooteboom). Pour un peu, il s'inclinerait devant chaque écorce, comme le font les moines japonais. Bien souvent, l'histoire ou le souvenir est lui-même lié à un livre. Du coup, Pluie rouge n'est pas seulement un parcours autobiographique, c'est aussi une promenade dans l'oeuvre de Nooteboom. Une oeuvre qui foisonne, à l'image d'un jardin elle aussi : ici un massif de romans bien touffus, là des essais qui essaiment un peu partout, plus loin les impérissables récits de voyages et enfin, plus délicats, les poèmes qui, hélas, n'ont jamais poussé (faute de traduction) en terre française. Mais les pages les plus émouvantes du livre sont sans doute celles où l'écrivain s'interroge sur le temps et la vieillesse. A partir de quand est-on vieux ? La phrase revient dans l'un des chapitres comme un leitmotiv. La réponse ? Peut-être quand on est soi-même comme une île, cerné par un océan d'images et de regrets... Mais sûrement pas en tout cas à l'âge de Cees Nooteboom qui, à 75 ans, continue à courir d'un bout à l'autre de la planète. A "danser autour du monde", comme il dit. Un jour au Spitzberg pour un livre époustouflant avec Simone Sassen (Ultima Thule, A Journey to Spitsbergen, Schirmer/Mosel). Un autre à Berlin pour être fait docteur honoris causa de la Freie Universität. Un autre à Francfort pour superviser l'édition intégrale de ses oeuvres chez Suhrkamp. Et un autre encore à Salamanque ou Madrid, pour quelque prix prestigieux... En attendant Stockholm, disent les pronostiqueurs, qui voient volontiers en lui un futur Prix Nobel de littérature. 
Cees Nooteboom et Simone Sassen 8 januari 1997 in Zürich. Foto: Giorgio von Arb.
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De la lumière qui parle
par Yann Moix Le Figaro Littéraire du 05 décembre 2008. Etty Hillesum, Ecrits : Journaux et lettres 1941-1943 édition intégrale Seuil, 1 081 p., 35 €. Les juifs ont Dieu dans le sang. Le Dieu d'Etty Hillesum, morte à trente ans à Auschwitz, n'est pas celui d'Abraham, mais pas tout à fait non plus celui de Jésus. Etty n'a pas voulu choisir entre le Sinaï et la Croix : ce qu'elle nomme « Dieu », c'est la possibilité de s'extraire du monde de tous les jours, qui est imaginaire. Car non : le monde réel n'est pas celui qu'on croit. Peu de gens connaissent le véritable monde réel : il est occulté, recouvert de boue, de mensonge, d'argent, de cravates, de médailles. La seule réalité possible est ailleurs, à la fois toute proche et à des années-lumière : elle est en nous. Il s'agit donc de participer le moins possible au monde tel qu'il va, cette imperturbable fiction, de faire tous les efforts pour pénétrer dans le monde dévoilé, celui où la vérité est toute neuve, la réalité, intacte et les choses, elles-mêmes. Ici, les phénoménologues croisent souvent les saints. Husserl présente ses hommages à Thérèse d'Avila. On appelle Dieu ce lieu étonnant d'où, au lieu de voir la trace de nos pas dans la neige, on voit une étendue blanche immaculée, qu'aucune présence n'est venue souiller. Cette capacité d'effacement, de soustraction au monde, n'est en rien une fuite, une lâcheté, une démission : mais l'affirmation, courageuse, profonde, qu'on se trompe de vie en voulant trouver sa place dans une société où toute position est hiérarchique, sociale, économique ou intellectuelle. On se trompe quand on affirme que trouver sa place, c'est se faire une place. « Ma place au soleil », c'est bon pour l'athée qui monte en grade, élimine l'adversaire, gagne du terrain, devance la concurrence. Trouver sa place, c'est la trouver d'abord en soi : être au centre de soi-même avant d'être le centre du monde. L'athée est celui qui, comme un gaz se répand, entend occuper tout l'espace. D'une prétention parfaitement risible, il perçoit la réalité comme une continuation, une excroissance de lui-même : il est l'homme le plus important de tous les hommes. Le mystique est au contraire infiniment comprimé : il occupe un volume minimal, parce qu'il sait que l'important n'est pas d'être vu, mais de voir. Etty Hillesum fait partie de ces très rares génies qui font comprendre que si Dieu est unique, c'est parce que chacun de nous est unique. Là réside le vertigineux mystère de la divinité : c'est dans sa diversité que Dieu est un. Le polythéisme, c'était une multitude de dieux qui finissent par se ressembler ; le monothéisme, c'est un seul Dieu qui ne se ressemble jamais. Mais c'est bien plus que cela : c'est affirmer qu'il n'y a que Dieu. Que rien n'est réel qui ne s'appelle Dieu. Il y a Dieu d'un côté, qu'on peut nommer également « réalité réelle » ou « vérité vraie » ou « monde dévoilé », et de l'autre, le monde « actuel » où nous vivons, bougeons, skions, achetons, courons, qu'on peut désigner par « réalité fictive », « mirage » ou « imagination ». S'il n'y avait qu'un message à retenir d'Etty, ce serait celui-ci : la vie intérieure n'a aucun complexe d'infériorité à avoir face à la vie extérieure, qui trop souvent confond le monde et la mondanité. Elle le dit un milliard de fois mieux que moi. Car ce qui fascine chez Etty, quand on découvre ses cahiers, ce sont les fulgurances, toutes inouïes. Ainsi, la phrase qui suit est sans doute une des plus belles et des plus puissantes de toute la littérature mondiale : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. » « Parfois, je parviens à l'atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d'eux. » Sans l'appareil philosophique d'Edith Stein, sans la transe épiphanique de sainte Thérèse de Lisieux (même si, comme elles, elle entend réaliser de « grandes choses »), sans la puissance intellectuelle de Simone Weil, la jeune Etty Hillesum parvient, tiraillée entre des envies de débauche sexuelle et des besoins de retraite dans une cellule, à nous laisser, rédigée sur des coins de table ou sur la pierre des camps, une des œuvres les plus extraordinaires du XXe siècle. Elle est mal dans sa peau. Elle trouve nul tout ce qu'elle écrit. Le soir, elle reprise ses bas. Elle ne rêve que de s'oublier elle-même, de « suivre son propre chemin », ce que personne ne fait jamais. Son ambition première est l'abandon. On pleure en la lisant. On dirait de la lumière qui parle.

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Mauriac au premier poste
..par Étienne de Montety Le Figaro Littéraire du 13 novembre 2008.
François Mauriac, On n'est jamais sûr de rien avec la télévision, chroniques 1959-1964. Ed. Bartillat, 658 p., 25 €.
En 1959, on ne parle pas de télévision mais de poste. Jusqu'à la création de la deuxième chaîne en 1963, on n'a pas le choix de son émission. A 20 h 30, on regarde en famille « Cinq colonnes à la une »…
C'est la préhistoire médiatique. Il y a alors une chaîne puis deux à la télévision française. Songez, Guy Bedos joue dans Marivaux et on retransmet à une heure de grande écoute le Festival d'Aix qui donnait La Flûte enchantée. On croit alors que la télévision est une fenêtre sur le monde, sans soupçonner qu'elle est un monde en soi, avec ses lois propres. Pour s'en rendre compte, il faut un écrivain, qui accepte de passer des heures devant son petit écran aux fins de le décrypter. Cet aventurier sur un terrain d'avant-garde ne sera pas un jeune lion épris de technologie moderne, mais un romancier chevronné, âgé de 75 ans, Prix Nobel de littérature. En 1959, pour L'Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber confie à François Mauriac un billet consacré à la télévision. Celui-ci le continuera dans Le Figaro Littéraire sous le titre des «Hasards de la fourchette» qui signifie la subjectivité assumée que l'auteur du Bloc-notes veut mettre dans son point de vue.
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Mauriac est d'emblée un «téléspectateur assidu», allant jusqu'à renoncer au théâtre pour assister à ce qui était le rêve de Musset : un «spectacle dans un fauteuil». Quelle télévision Mauriac regarde-t-il ? Celle qui diffuse «Cinq colonnes à la une», «Lectures pour tous», «La Piste aux étoiles», les émissions d'Étienne Lalou sur la science, celles d'Alain Decaux sur l'histoire et aussi de nombreuses pièces de théâtre. À l'affiche : Achard, Salacrou, mais aussi Racine et Beckett… Cette télévision-là, Mauriac l'apprécie et la célèbre avec brio. Mais un autre point, qui inquiète l'écrivain, ne va pas tarder à imposer ses règles d'airain. Ainsi cette manie de la «nouveauté» qui s'exerce sur les programmes. «Les animateurs se croient condamnés à un renouvellement sans fin. Leur tyran qui a un million de têtes se fatigue vite et comme tous les tyrans, son ennemi est la satiété. Du nouveau ! C'est le dernier mot du dernier vers des Fleurs du mal : “Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau”»… L'audimat jugé à l'aune de Baudelaire. Le ton est donné…
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L'écrivain note aussi l'importance vite prise par l'émotion. D'un numéro de «Cinq colonnes à la une», où il est question de substitution d'enfants, il écrit : «On ne filme pas les gens d'aujourd'hui, mais leur douleur. Des larmesà la une. Pas des larmes de glycérine, de vraies larmes.» Mauriac l'a compris, le monde que renvoie la télévision n'est pas comme il l'avait d'abord cru le monde réel, mais un monde enchanté. Témoin cette surreprésentation de la jeunesse, dix ans avant 1968, qui lui inspire des mots qui, pour être drôles n'en sont pas moins éloquents : «Ô mes contemporains, méfiez-vous du petit écran. Si vous connaissiez sa traîtrise. Il n'aime pas les vieux.» Ce «juvénisme» fondamental a de bons côtés, notamment quand il permet d'admirer Brigitte Bardot, ce dont Mauriac ne se lasse pas : «Les belles étrennes ! s'écrie-t-il, plus jeune homme que jamais, en janvier 1962. Le joli cadeau ! Le plus cher, le plus rare, le plus troublant : BB en chair sinon en os, habillée en garçon qui plus est. Ce fut court, mais nous ne serons pas restés sur notre faim.» Romancier de l'âme, Mauriac n'est pas insensible aux physiques, d'un Delon, d'une Gréco, et dans la génération du dessus d'un Gabin ou d'un Fernandel. C'est un déferlement. Les baby-boomeurs prennent le pouvoir ou peu s'en faut. Françoise Hardy et Hugues Auffray dans «Âge tendre et tête de bois», Marie Laforêt, qui joue Tennessee Williams. Ou, ce cadet de la classe politique, sémillant ministre des Finances, qui démode ses pairs en quelques passages à l'écran : «Que nous sommes loin des barbus radicaux, des chevelus à pellicules comme certains ministres de la III e République, s'exclame Mauriac en regardant Valéry Giscard d'Estaing faire un cours d'économie politique. (…) Ces techniciens, vous pouvez les appeler technocrates, ils plaisent, la télévision les sert, les porte et les portera Dieu sait où.»
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Qu'on ne déduise pas des colères du vieil écrivain qu'il se serait laissé enfermer dans le rôle du patriarche indigné, ne comprenant plus un monde qui bougerait désormais trop vite pour lui. Mauriac s'entête à comprendre son époque : «J'ai beau ne rien entendre au football, j'ai de la considération pour un sport qui passionne l'Univers et ne lui demande rien que de ne pas trop humilier mon orgueil national.» À chaque jeu télévisé, il recherche ceux qu'il nomme «le quincaillier mozartien et la jeune fille balzacienne» : des quidams dont la science et la passion l'épateraient. Mais ce qui le désole, c'est qu'un événement sportif renvoie dans les ténèbres de la deuxième partie de soirée la diffusion de «Lectures pour tous» : «On eût fait attendre le Saint-Père, on eût renvoyé le président de la République devant une émission de cette importance.» Il en tire des conséquences lugubres que nous lisons aujourd'hui avec attention : «Nous mesurions ce que la télévision pourrait être et ce qu'elle sera de moins en moins, invinciblement entraînée par la force d'attraction d'une masse énorme de vulgarité, de niaiserie.»
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Mauriac tiendra tête au Moloch, ne renonçant jamais à parler de Bourdaloue ou Bossuet dans cette «belmondienne époque». Il critiquera «La Vie des animaux» à l'aune de la théologie catholique, dira son fait à Pierre Bellemare, célébrera Gaston Bachelard et saluera à sa façon la diffusion des Perses d'Eschyle : «J'ignore si les téléspectateurs se sont plaints. Albert Ollivier, directeur des programmes, aura pu faire alors, de toutes leurs lettres, un grand feu de joie au milieu de la rue Cognac-Jay. Grâce à lui et pour la première fois, la télévision aura été au bout de ses possibilités. Un chef-d'œuvre vénérable a surgi du gouffre de deux mille quatre cents années.»....
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Photo Philippe Halsman
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08 Oct 08 Wednesday 07:55
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Picasso face à ses maîtres
Par Danielle ATTALI Le Journal du Dimanche du 08 octobre 2008.
On l'a traité de tous les noms. De copieur, de faussaire, de cannibale, d'imposteur, d'usurpateur et de beaucoup d'autres choses encore. On l'a encensé de façon inversement proportionnelle aussi. Rarement génie fut autant attaqué, rarement créateur fut à ce point génial. 'Les autres parlent, moi je travaille.' Picasso (1881-1973) le prolifique, maître parmi les maîtres, l'idée était évidente, encore fallait-il mener à bien cette mission impossible.
Confronter le plus grand peintre du XXe siècle à toutes ses sources d'inspiration, pénétrer au coeur de sa création, réunir des oeuvres qu'on ne prête jamais ou rarement, un challenge mené tambour battant et abouti grâce à la participation, on peut même dire au désir, d'institutions internationales, réunies autour d'Anne Baldassari, directrice du musée Picasso, une sommité dans son domaine. Certes, par petites touches, on avait déjà vu, il y a quelques années, un chassé-croisé ici avec Ingres, là avec Matisse: 'Il n'y a que Matisse', disait Picasso. Mais ne le disait-il pas également pour nombre de ses 'pères', ajoutant, quant à sa filiation: 'Un peintre ne sort pas du néant.'
Près de 200 tableaux evalués à deux miliards d'euros
Cette fois, le face-à-face n'est plus un simple dialogue, c'est une conversation incroyable, un scénario peuplé de personnages, tous principaux. Que des maîtres, que des génies, que des chefs-d'oeuvre. Ce qui va se passer au Grand Palais mercredi, on ne l'a jamais vu et on ne le reverra jamais. C'est en même temps l'exposition du XXIe siècle naissant et celle qu'on n'a pas eue au XXe siècle. Bien plus qu'un événement où, en dix salles comme les dix actes d'une même pièce, Picasso et ses maîtres vont composer le plus improbable, le plus pertinent, le plus unique des musées éphémères. Avec lui, on verra Goya, Delacroix, le Greco, Poussin, Rembrandt, Zurbarán, Cézanne, Manet, Velázquez, Chardin, Ingres, le Douanier Rousseau, Renoir, Murillo, Degas, Titien...
En tout, près de 200 tableaux evalués à deux miliards d'euros, présentés sur deux niveaux dans des salles aux cimaises grises. Jamais surchargé, l'accrochage y reste toujours fluide et cohérent. L'ensemble est d'ailleurs organisé autour de plusieurs thèmes, de Yo, Picasso aux Grands Nus, en passant, entre autres, par les modèles, les couleurs, les natures mortes, les figures...
Trop précoce, trop virtuose, Picasso signait à l'âge de 8 ans ses premiers tableaux. D'emblée, il dessinait déjà comme Raphaël et, sa vie durant, il a cherché à dessiner comme l'enfant qu'il n'avait jamais été. Mais avant d'en arriver là, il a observé, exploré, fouillé comme nul autre l'art ancien, passant des centaines d'heures au musée du Prado à Madrid, puis au Louvre. Tout le passionne, tout l'intéresse dès lors qu'il s'agit de peinture. Il dévore, il digère, il crée. Qu'il rende hommage à son ami suicidé par amour dans L'Enterrement de Casagemas, inspiré par El Greco, ou qu'il s'enthousiasme pour Velázquez en signant quarante-quatre Menines - 'Velázquez est le vrai peintre de la réalité'. Anne Baldassari parle d'un 'cannibalisme pictural sans précédent', par lequel il va féconder 'le modus operandi de la création moderne et contemporaine...'.

Vieux monsieur assis (1970)
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Jacques Julliard : « Les valeurs du chrétien, de l'ouvrier et de l'aristocratie convergent » par Sébastien Lapaque Le Figaro du 18/09/2008.
Jacques Julliard, L'Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne. Ed Flammarion, 230 p., 19 €.
LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Cet été, la plupart des grands hebdomadaires ont fait leur une sur les riches et la richesse. L'importance accordée à l'argent vous paraît-elle nouvelle ?
Jacques JULLIARD. - Pour répondre à cette question, il faut reprendre ce que Péguy écrit dans Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne. Pour lui, la situation faite à l'argent dans le monde moderne est sans précédent. Il rappelle que dans les sociétés préindustrielles les valeurs de l'argent cohabitaient avec celles de l'esprit. Ces valeurs se situaient à des niveaux différents de réalité. En expliquant cela, Péguy ne fait que reprendre la distinction des ordres chère à Pascal. Il y a un ordre de l'argent, qui est l'ordre de la puissance et de la force matérielle ; et il y a un ordre de l'esprit, qui est celui de réalités supérieures. Ce qui caractérise le monde moderne aux yeux de Péguy, c'est l'absorption de toutes les autres formes de valeur par celles de l'argent. « Par un monstrueux affolement de la mécanique, écrit-il, ce qui ne devait servir qu'à l'échange a complètement envahi la valeur à échanger. » À partir de là est né un monde où l'échelle des valeurs n'a pas simplement été bouleversée, mais anéantie. « De là est venue cette immense prostitution du monde moderne... Elle vient de l'argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité. » Pour actualiser les choses, j'ai envie de dire qu'aujourd'hui la prophétie péguyste a pris toute sa dimension. Nous sommes entrés dans une ère nouvelle, où l'ordre de l'argent a fini par être coextensif à tous les autres. Pour avoir eu quelques conversations comme journaliste avec le président de la République, je sais d'ailleurs qu'il ne s'en défend pas. Il revendique cette primauté accordée à l'argent. Il pense qu'il y a des valeurs de l'argent et qu'elles sont capables de représenter toutes les autres. En cela, il est différent de ses prédécesseurs.
Rejoignez-vous le Péguy de L'Argent, lorsqu'il parle de « sabotage » des valeurs de civilisation et accuse la bourgeoisie d'en être l'instigatrice ?
S'il y a eu sabotage, il ne vient pas seulement de la bourgeoisie. Il vient de tous les puissants. Pour que nous en soyons arrivés à cette « immense prostitution du monde moderne » dont parle Péguy, il fallait qu'il y ait des complicités partout. Et pas seulement dans le vieux parti orléaniste, qui est le parti de l'argent. Il y a eu des métastases du côté de la droite extrême et traditionnelle, mais aussi du côté de la gauche. Il y a une idée qui traverse tout ce que j'ai écrit, et que je partage avec Georges Sorel, c'est qu'il y a consanguinité des valeurs du christianisme, de l'aristocratie et du monde ouvrier. Le christianisme a prêché la charité, l'aristocratie, l'honneur et le socialisme, la solidarité : toujours des valeurs antimonétaires. Ceux qui les ont portées n'étaient pas animés par une haine aveugle de l'argent mais par le refus de voir l'argent prendre une place qui n'est pas la sienne. Il faut croire qu'ils sont de moins en moins nombreux, à droite comme à gauche.
Toute critique de l'argent est-elle condamnée à charrier l'équivoque, ainsi que vous le reprochait naguère François Furet ?
François Furet m'a reproché de ne pas voir que l'argent et la démocratie allaient historiquement de pair. « Les sociétés de liberté, m'a-t-il expliqué, sont des sociétés qui ont été fondées sur l'argent. » C'est l'argent qui a libéré le paysan attaché à sa glèbe, l'ouvrier à son atelier et la femme à son foyer. Ainsi l'argent, dont on a pu dire, et dont on doit pouvoir dire tout le mal possible, est-il le fondement irréductible d'une société de liberté. Dans les utopies où l'argent est aboli, comme celle de Thomas More, les libertés sont supprimées. François Furet avait raison contre un certain passéisme et même contre Péguy. Dans la tradition du grand libéralisme économique, on doit constater que l'argent permet les échanges marchands. Aussi longtemps que l'argent se tient dans son propre domaine, celui du commerce, il est un facteur de liberté. On peut cependant objecter que le jour où les critères de la rationalité économique s'étendent à tous les secteurs - l'art, l'éducation, la culture, le jeu, les sentiments -, la société devient irrespirable. Le problème qui est posé par le triomphe de l'argent, c'est la destruction du stock de valeurs précapitalistes sur lequel continuent à être fondées les sociétés. On ne meurt pas pour un taux de croissance, il faut à une société des valeurs qui donnent aux individus des raisons de vivre. Or notre stock de valeurs sera bientôt dans le même état que les ressources pétrolières : au bord de l'épuisement.
Vous apparaît-il possible de proposer une sortie de secours à cette crise en valorisant une anthropologie de l'échange non marchand ?
Il y a dix ans, je vous aurais répondu non. Mais aujourd'hui, je suis forcé de constater que la plupart des mouvements qui cherchent une solution à la crise sont antimarchands. Pour l'historien, c'est un paradoxe : nous assistons à la fois à un mouvement de mercantilisation du monde émergent, en Chine, en Inde, au Brésil, et à une critique de la mercantilisation des activités humaines dans les pays développés. Il y a quelque chose d'utopique et parfois d'archaïque dans tous ces mouvements, mais il y a aussi la redécouverte de la possibilité d'un monde dans lequel l'échange ne serait pas purement commercial. Ces mouvements à contre-courant sont de natures extrêmement diverses. Ils englobent à la fois les JMJ portées par les valeurs antimonétaires du christianisme et la nébuleuse altermondialiste et sa critique gauchiste de l'argent. Mais ne nous dissimulons pas que nous sommes encore dans la période d'américanisation de la société, ne serait-ce que parce que la France est en retard dans ce mouvement de mercantilisation des activités humaines par rapport à l'Angleterre, l'Allemagne ou les pays scandinaves.

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