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ROMAN DE CUISINE Le blog de Polo

Polo



Last Updated: 9/1/2009

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Wednesday, June 10, 2009 
POLO dans la presse

Ses Alexandres sont d’une grande saveur, Polo est sans doute l’un des plus grands poètes de la chanson française contemporaine. Et son dernier album atteste encore un peu plus de son talent.
(Francofans) 

Toujours prompt à respecter des règles immuables d’écriture, Polo chante et ses mots dansent comme au temps de Ferré, de Trenet ou de Brel. Les images que Polo dessine de sa voix bercent nos rêves éveillés.
(L’Alsace)

 Polo revisite la poésie française telle qu’on l’apprends à l’école. Classique, technique dans la forme avec sa versification métronomique, ses odes, stances et cantiques. Libre sur le fond, tant le Polo poète chante les temps modernes avec une sensibilité particulière. Une rêverie de promeneur solitaire des tréfonds de l’enfance au-delà des nuages. (…) Un exercice de style jamais gratuit, superbement mis en musique par Olivier Daviaud.
(Le progrès)

 Chaque chanson est un défi (…)
(Koikispass)

Peintre des petits riens qui font la grandeur d’une toile, Polo compose par petites touches, disposant ici ou là des indices qui nous montrent la direction sans pour autant nous obliger à la prendre.Artisan poète, jamais il ne se laisse aller à la facilité ou à la rime évidente (…). Au bout du compte, Alexandres est un album magnifique qui s’adopte en deux temps, accrochant tout d’abord avec ses morceaux rythmés pour conquérir définitivement ensuite avec ses titres tendres.
(Be Aware)



Polo "ALEXANDRESen concert
(Accompagné par Nicolas Roudier)
Récital de guitares, de chansons et de poésie

Au ZIC ZINC jeudi 11 juin 2009
39 rue Saint Maur, 75011 Paris
Invité : Néry

Polo à la radio :
Après "Le fou du roi" et "sous les étoiles exactement", retrouvez polo sur 

"Musicalement vôtre" (alligre FM) le 13 juin à 20 h
"Sixième sens" (Vivre FM) le 23 juin à 19 h




Bien à vous,
Polo

Site :
http://polo.a.paris.free.fr
Polo sur myspace
http://www.myspace.com/poloaparis
lisez "Roman de cuisine", le blog de POLO :
http://blog.myspace.com/poloaparis
Découvrez "Polo,les ateliers d'écriture":
http://www.myspace.com/pololesateliersdecritures

Tuesday, April 28, 2009 

Depuis maintenant deux ans que je publie des articles sur mon blog, je n’ai jamais eu tant de réactions qu’après la mise en ligne de mon pamphlet à propos de la loi HADOPI. (voir ci-dessous).


Car c’est bien d’un pamphlet dont il s’agit ; je rappelle pour mémoire que cette forme courte mais vive ne tend pas à expliquer les choses de manière rationnelle ou technique, (vous aurez remarqué que ce ne fut pas mon point fort), mais à livrer un point de vue humain , sensible, voire partisan, sur un sujet d’actualité, brûlant si possible. Dans un pamphlet digne de ce nom, " Le verbe est violent, le ton virulent, la forme courte et élancée. Le caractère explosif du pamphlet tient du fait que son auteur a l'impression de détenir à lui seul la vérité ; il jette un regard indigné sur le monde." (Wikipédia). Malheureusement, le genre se perd. Sur la toile de l’Internet, dont une des qualités - et non la moindre - est à mon sens d’avoir fait renaître chez nos contemporains le goût de l’écriture (quitte à permettre l’expression des idées et des opinions les plus ignobles, quand ce ne sont pas des débondages d’ordures et d’inepties), cet exercice est mal perçu. Tout est pris pour argent comptant, et l’on oppose à mon point de vue chéri des listes interminables d’excellents arguments qui confirment ce que j’ai toujours pensé : qu’il n’est pas d’idée qui ne puisse se défendre, qu’il y a plusieurs vérités possibles, que tous les fleuves mènent à l’océan, et que la réalité est complexe.


 La lecture attentive des posts que vous m’avez envoyés me procure différents sentiments : l’amertume et le dégoût lorsqu’il s’agit d’épanchements haineux (surtout envers les artistes « pro HADOPI » les plus célèbres) qui, Dieu merci, ne figurent pas parmi les réponses de « mes » lecteurs, mais plutôt sur d’autres forums, tristes agoras sur lesquels des excités du cibouleau soulagent leur trop plein de frustrations.  Je pense alors souvent au savoureux Les Dieux ont soif d’Anatole France, ouvrage réactionnaire s’il en est, puisqu’il évoque la face sombre de la nébuleuse Révolution française et ses abus tragiques.


Je ressens aussi une satisfaction autocentrée et flattée lorsque vous êtes d’accord avec moi, ce qui arrive, même si parfois certains me semblent plus royalistes que le roi...
Enfin de la tristesse, de la colère, de la résignation, de l’amusement, du trouble, et même une vraie tendresse pour tous ceux qui ont la gentillesse de vouloir me convaincre, de m’envoyer des bouteilles à la mer, des tables de la loi, d’innombrables arguments dans lesquels s’ébattent de concert la pertinence, l’ignorance, la cruauté, la cocasserie, la gravité, l’humiliation, le respect, la bienveillance, la vacherie… Ainsi vous avez fait de mon blog un des derniers salons où l’on cause, quelque part entre le répondeur de Mermet et la place d’Athènes, et de ça je ne me plains pas.


Il est toutefois certains sujets auxquels il faut que je réponde. N’attendez pas de moi que je joue ici les Diafoirus. Je ne discuterai pas le détail technique. Je n’en ai ni la capacité ni l’envie. Tout ce que je veux livrer sont des faits, mon  expérience, mes sentiments, mes convictions, mon point de vue, qui vaut ce qu’il vaut et n’engage que moi. Je ne veux pas convaincre, mais m’expliquer sur plusieurs points que je ne peux laisser passer, car enfin dans plusieurs  cas, il y va tout bonnement de mon honneur.


Parmi la foule de mes détracteurs, j’ai cru voir émerger trois familles d’individus, construisant leur discours sur des chemins distincts, que peu à peu et presque inconsciemment je me nommais « les Gauchos », « les Electros » et les « Décervelés », chacun voyant le monde par sa fenêtre.


Les « Gauchos » sont les plus terribles. Ils sont renseignés, intelligents, cultivés, portés par la foi et le pouvoir de dire non. Pour eux, HADOPI n’est pas la bonne loi. Ils en veulent une autre. La leur s’appelle la "Licence globale". Si les socialistes, voire UN socialiste était au pouvoir, si il ou elle l’était seulement dans dix ans, si les 65% de Français contre la loi HADOPI avaient voté pour lui ou elle, la vie serait belle. Seulement, mathématiquement, il y a un problème … 


A mon sentiment, être de gauche, c’est encore jusqu’à preuve du contraire voter à gauche. Personnellement, c’est mon cas (sauf une fois). La droite, ça n’est pas ma culture, même si je prête aux gens de droite autant d’humanité qu’aux autres. Souffrez qu’aujourd’hui je puisse néanmoins attendre du Président de la République qu’il agisse pour la sauvegarde d’un élément essentiel à la survie d’un corps de métier urgemment menacée par un défaut de législation, élément qui se trouve être à l’origine une initiative française, élément qui est le pilier de mon discours et de mes préoccupations : la défense du DROIT D’AUTEUR. Au point où nous en sommes, je veux que quelque chose se passe, et comme toujours corriger le tir par des réajustements, des « Grenelle » de la création, des évolutions technologiques. En revanche, la prochaine fois, pour certains en tout cas, n’hésitez pas à voter à gauche, on vous attend.

A ceux qui s’inquiètent de mon retour d’âge, j’oserais dire combien je leur sais gré de prendre de mes nouvelles. Je les assure que ma quarantaine se porte bien, que je bande encore, que je suis même de temps en temps capable d’utopie, mais qu’avec le poids des ans j’ai enfin atteint le soulagement de comprendre qu’on ne vivait pas dans un monde parfait.


Les « Electros », c’est encore autre chose. Ce sont des purs. Ils sont sincères. Ils sont le ferment des idées de demain. Ce sont eux qui imaginent déjà un monde meilleur. Souvent jeunes, pour le coup, ils sont culturellement liés au net. Leur discours est souvent teinté d’altermondialisme, de contre culture héritée parfois de leurs parents, et toujours dirigée vers une volonté d’émancipation de ce qu’ils appellent le « système »,  constitué d’autres êtres humains mercantiles, aigris et voués à une disparition prochaine, dont je semble faire tristement partie. Ainsi ai-je pu lire, par exemple, que je serais victime du « syndrome de Stockholm » qui consiste, si j’ai bien compris, à s’attacher à ses bourreaux.


Mon bourreau se nomme Marc Thonon, directeur du label indépendant Atmosphériques, dont je fus le premier artiste signé. Ce tortionnaire s’est ingénié à produire mes cinq albums depuis une dizaine d’années, sans qu’aucun d’eux, comme on me le fait élégamment remarquer, n’ait atteint le seuil de la rentabilité. Si l’on faisait les comptes, je peux vous dire que je lui ai largement plus  coûté que rapporté. Jamais personne dans ma vie ne m’a donné indirectement autant d’argent que Marc Thonon, qui a également produit d’autres artistes comme « les Wampas », « Abd el Malik », « Louise Attaque », « Mouss et Akim »… (Je précise que le fait de citer ces artistes ne les engage en rien dans leurs positionnement sur ce sujet). Je veux ici affirmer haut et fort qu’au moins un des patrons de maisons de disques françaises (mais j’en connais d’autres) est un homme honnête, sympathique, courageux et nécessaire. Et citer de mémoire cette phrase de Churchill qui disait « On voit souvent dans le chef d’entreprise la vache à lait ou la bête à abattre, mais rarement le cheval qui tire la charrette ». Top réac, is’nt it ? Je ne laisserai personne salir la réputation d’un honnête homme, et par là même de ses employés, de ses salariés et de ses artistes.


Les « Electros » semblent penser que la musique doit être gratuite, certains artistes de cette mouvance étant les premiers à prôner la gratuité totale de leurs œuvres sur le net. Parfois, ils mettent en ligne leurs créations musicales sur des sites de musique libre, ou sur leur page Myspace. A l’écoute d’un certain nombre de ces productions, j’ai cru constater qu’elles étaient généralement réalisées avec des logiciels, des claviers MIDI, des ordinateurs. Souvent à base de programmations, de samples ou d’édition de séquences, ces œuvres utilisent peu l’harmonie musicale proprement dite, mais plutôt des procédés de variations rythmiques qui, par l’adresse et l’ingéniosité de leurs créateurs, produisent à l’oreille et au corps des sensations de plaisir physique, hypnotique, jubilatoire. Par les variations des timbres des sons utilisés, et leur environnement, elles évoquent des images poétiques abstraites qui, sans conteste, font de cette musique un art aussi respectable que les autres. Il est important de préciser qu’au demeurant, cette musique a l’avantage d’être réalisable par le plus grand nombre, aussi bien grâce à la relative simplicité de son apprentissage que par les faibles coûts qu’elle impose. Totalement liée à l’Internet, ces artistes électro ont pour diverses raisons fait le choix d’offrir leur musique sur le WEB, et c’est un choix que je respecte infiniment. Je suis d’autant plus heureux de pouvoir leur rappeler qu’ils en ont parfaitement le droit, et que pour l’instant aucune loi ne prévoit de les en empêcher.


Là où le bât blesse, c’est que certains de ces jeunes gens se sont mis en tête que leur système était le modèle de la musique de l’avenir, impliquant par un glissement de pensée que la musique disons… traditionnelle, en tout cas celle qu'écoutent encore un certain nombre de gens, est condamnée à devenir la musique du passé, vouée à disparaître très prochainement. Les dinosaures d’avant l’ère glacière ont été cités. Du coup, ces novateurs semblent vouloir adapter toute la production musicale à leurs vues. Pour ma part, je crois que les instruments de musique, les musiciens, les techniciens, les studios, les micros, les arrangeurs, les cordes des violons et le chant des oiseaux, mais aussi les distributeurs, les directeurs artistiques, les chefs de produits, les régisseurs, les tourneurs, les organisateurs de concert, les promoteurs, les intermédiaires, les acteurs locaux, mais encore les cinéastes, les comédiens, les producteurs, les monteurs, tous ces gens qui forment l’écosystème de la création « qui se vend » ont encore de beaux jours devant eux. Il y a encore des gens très respectables qui aiment les belles productions, les œuvres complexes et coûteuses, les aventures, les récompenses, la qualité, des gens qui aiment voir des films populaires, distrayants, somptueux, à gros budget, des gens qui aiment la variété, les strass et les paillettes, le glamour, le rêve, la démesure. Il serait éculé d'étudier les rapports qu’ont toujours eu les artistes depuis la nuit des temps avec l’argent et le pouvoir. Mais disons juste qu’un jour, par un montage financier, on a pu enregistrer des chef-d’œuvres comme « Mélody Nelson » ou « L’imprudence » de Bashung.


Personnellement, j’ai choisi de ne faire dans ma musique aucune concession d’ordre artistique. Personne ne m’impose quoi que ce soit. N’en déplaise à certains, j’ai un public qui vient à mes concert, qui apprécie mes chansons loin des grandes affiches, et je dirais que ça me va très bien. Pour autant, cette activité ne suffit pas à me faire vivre correctement, aussi, comme bon nombre de mes collègues, j’écris, avec beaucoup de plaisir, des chansons pour les autres. Par exemple, j’ai pu acheter mon appartement grâce à un titre écrit pour Johnny Hallyday. Je vis des droits d’auteurs. J’ai tout intérêt à ce que les gros soient gros, pour que les petits comme moi vivent heureux. Aller contre ce système, c’est remettre en question celui de l’échange, du commerce, de l’argent. Personnellement, si tout le monde s’y met, vive la gratuité universelle, je suis d’accord, où est-ce qu’on signe ? Deux questions me taraudent cependant : pourquoi faut-il commencer cette révolution par l’autodafé de nos droits d’auteurs ? Et surtout, on commence quand ?


Pour finir avec les « Electros » sur une note d’optimisme, et en parfait vieux con, je ne doute pas que certains de ces jeunes surdoués de la bidouille emploieront tout leur génie à transgresser les diktats techniques de la loi HADOPI, et que par le fruit de leur travail et de leur expérience, ils deviendront les nouveaux géants de la micro-informatique mondiale, avant de finir, à leur tour, vieux cons de droite.

Je finirai sur une pensée pour les « Décérébrés ». Ce sont les plus charmants. Rêveurs, ignorants, partisans, fragiles, candides ou révoltés, ils pensent avec un optimisme désarmant que les artistes ne sont pas de chair et de sang, que l’art et le profit sont antagonistes, que le fait de télécharger illégalement est un droit, voire un dû, et un tas d’autres choses qui se mêlent à une vision romantique de la vie, des rapports humains, à laquelle se rajoutent des considérations personnelles, mystiques, philosophiques, ésotériques, qui aboutissent généralement à la méthode qui consiste à continuer de profiter de la situation, à laisser pourrir les choses tranquillement, à surtout ne rien changer,  un peu comme une réunion de copropriétaires qui remettent toutes les décisions à la prochaine séance.


A ceux-là je ne suis pas sûr de pouvoir répondre, sinon par cet adage que j’aimerais chérir encore longtemps : En France, tout finit par des chansons…

Polo














Tuesday, March 31, 2009 
Je suis effaré de lire les commentaires des internautes à propos de la loi création et Internet. Non seulement on assiste à des amalgames plus rocambolesques les uns que les autres, (liberté et gratuité, notoriété et richesse, etc…) mais surtout il transpire envers les artistes qui se sont exprimés à propos de cette loi un mépris et une haine que je ne soupçonnais pas… En gros, les artistes, musiciens, chanteurs, sont dépeints dans les forums comme des sortes de feignants cyniques et arrivistes obsédés par l’argent. Pire, ils sont « de droite », puisqu’ils soutiennent la loi conçue par le gouvernement qui, pour une fois, semble adaptée à la réalité bien plus que les délires démagogiques et pervers de notre belle « gôche » toujours prompte à s’opposer à la barbarie. Généralement, elle y réussit peu, mais ici, tout change : on parle du statut des artistes. Un artiste de gauche, c’est une sorte de crève-la-faim professionnel. Il ne mange pas, ou peu, ou mal. Il dépense peu pour ses enfants, (il s’occupe à peine, d’ailleurs, voyez Jean-Jacques Rousseau), préférant consacrer son budget à la cocaïne qu’il ne cesse de s’enfiler par tous les trous que Dieu lui a fourni. Il ne va pas s’habiller chez H&M, l’artiste. Ses potes les pédés dans la mode lui refilent tout gratuit, vestes à paillettes, Ray-Bans et diamants dans le nez à gogo. De l’argent ? L’artiste de gauche n’en a pas besoin. Mieux : il le méprise, laisse ces futilités aux chefs d’entreprise véreux et autres profiteurs de crise. Ses droits d’auteurs ? Une manne inattendue dont il se passerait bien. Leur pérennité ? A quoi bon faire hériter ses enfants du travail d’une vie ?  L’héritage, c’est pour les bourgeois, pas pour les artistes d’opposition qui sont purs esprits, ne souhaitent laisser à leur progéniture que leurs idées géniales et se construisent un trésor dans le ciel.
Pendant ce temps, les internautes de gauche kiffent leur race, téléchargent à gogo des MP3 pourris, mal indexés (vestiges du fascisme des requins de la finance), des DIVIX moitié flous qui sautent à toutes les images, des tonnes de chansons gratuites qu’ils appellent pompeusement de la « culture » dans les colonnes des forums qu’ils honorent de leurs fautes d’orthographe et de syntaxe à chaque mot qu’ils écrivent. Tout leur est dû, la qualité, la quantité, la crémière et son cul qui leur rappelle leurs premiers flirts ou la surboum de Ducon.

Quand aux artistes réels, multiformes, nébuleuse complexe, ils subissent comme les autres la crise économique et les transformations du marché. Les budgets d’albums se réduisent à peau de chagrin, quand ils ont encore la chance d’en faire. Seuls les artistes qui "vendent" arrivent encore à faire tourner les pales du moulin à merde. La plupart de mes amis ont été pour leur part virés de leur maison de disque, faute de bénéfices des autres pour les aider. Untel fait de la régie, du merchandising, grattant les derniers jours du système des assedics, (voilà encore un truc qu'il faudrait leur sucrer, tiens...), d'autres animent des ateliers d'écriture, courent le cachet, font du porte à porte, comme dirait l'autre vieux salaud. Obispo mange un peu moins de caviar et les autres crèvent de faim, dans la joie, l’amour et l’allégresse. Mais comme de bon petit soldats, ils se tiennent chaud dans leurs partouzes et attendent le grand soir avec confiance.

Ouf, ça va mieux. C’est tellement bon, la caricature, ça soulage ! Ils en savent quelque chose, les Internautes assoiffés de culture et de liberté. Bientôt les chanteurs ne les embêteront plus. Tout le monde sera artiste, chanteur, les employés de bureaux seront les saltimbanques, il n’y aura plus de lois, plus de marché, on chantera n’importe quoi, n’importe où, n’importe quand, les larmes aux yeux, tout sera gratuit, les privilèges seront abolis, et il m’arrive de me demander ce qui sera le plus agréable à vivre, entre le bourdonnement universel d’une humanité téléchargeante et le grand silence qui suivra.

Polo



Wednesday, December 03, 2008 


Nathalie 11 « Epilogue »

Mercredi 3 Décembre 2008

Je suis presque sûr que la plupart des mariages d’amoureux ont commencé comme ça. On a du prononcer cette phrase : « On invitera très peu de gens, juste les amis… ». Ce à quoi il a généralement été répondu : « mais quand même, on invitera aussi les parents. » Et enfin : « Tu ne peux pas ne pas inviter Menu, Néry, et Jef, et Valérie, et Claire et Yvan, et François et Anne, et David et Sébastien, et Gazette, et ton oncle, et ma sœur… » Très vite les meilleures intentions se retrouvent terrassées par le nombre des indispensables, et l’embarquement pour Cythère se transforme invariablement en radeau de la Méduse. Tout n’est plus qu’organisation, que plans de tables, salamalecs et factures astronomiques. Nos mariés sont généralement conformes à leur effigie de plastique au sommet de la pièce montée, totalement niais, coincés dans leur déguisement et souriant à des anges névropathes. Les potes ont mis des costumes ; selon leur corpulence, ils ont l’air d’instituteurs à la retraite ou de gorilles de Sarkozy. On mange peu, mais mal. On boit trop… C’est un mariage.
Combien de fois me suis-je projeté dans ce fantasme cauchemardesque ? Pour moi qui n’ai jamais su garder une femme, ce n’est pas l’idée du mariage en lui-même qui me déplait, c’est la forme. Certains minimisent les dégâts s’ils ont la chance d’avoir trois francs six sous, mais pour vivre le mariage de mes rêves, il faudrait être radical. Inviter juste deux témoins, aucun faire part, on passe incognito devant le maire et on va se taper la cloche dans un restaurant digne de ce nom où, mariage oblige, on ne se refuse rien ! Qui peut se vanter d’avoir réussi une telle prouesse ? Des mariés « pour les impôts », une poignée d’irréductibles soixante-huitards, et toi, ma chère Nathalie.
Tu nous as prévenu par téléphone. Il y aura Arthur, moi, Mara, également mon ex, qui est devenue ton amie, ton mari et toi. Du coup, Mara sera ton témoin et moi celui d’Emmanuel, que je ne connais pas. Et me voici aujourd’hui tapant les dernières lignes de ce roman qui sera ton cadeau. Lorsque j’aurai fini, je mettrai tous ces documents « word » sur un fichier commun, m’assoirai devant l’imprimante et regarderai tomber les feuilles de papier dans le panier de plastique, puis je les saisirai et les feuilletterai. Le papier sera chaud, propre, et pour la première fois je toucherai du doigt le résultat de mon travail fini. Je le relirai et ce sera un moment très agréable, je corrigerai encore quelques phrases, puis je demanderai à Claire de me faire une relecture. Elle y trouvera encore cent fautes d’orthographe. Enfin je transformerai le tout en PDF et j’enverrai le fichier par Internet à un petit imprimeur du boulevard Philippe Auguste. Je ferai tirer quelques manuscrits, reliés avec une règle thermoplastique, avec une couverture transparente. (J’adore la couverture transparente).
Le jour même, j’imagine qu’on se préparera. Je m’imagine bien en Agnes B, avec mes boots pointues et une chemise marron glacé. Arthur sera t’il comme à son habitude, arborant ton perfecto d’autrefois sous sa tignasse bouclée, Doc Marteens aux pieds, ou bien portera t’il un chapeau claque et une redingote à la manière de Slash des Guns’n Roses ? Je l’engueulerai un peu pour qu’il se dépêche, Mara nous rejoindra, on partira tous les trois. J’aurais glissé le manuscrit dans ma sacoche.
On ira à la Mairie, ce sera émouvant comme à chaque fois. Je n’ai jamais entendu des mariés se dire oui sans laisser rouler une petite larme sur ma joue. Je n’y peux rien. C’est comme au théâtre, quand les comédiens reviennent saluer sous les applaudissements. J’imagine que nous signerons des papiers. Je ne sais pas si tu auras prévu une cérémonie religieuse, avec toi on ne sait jamais. Je sens que je vais encore me retrouver avec une kippa sur la tête. Et puis on ira boire un coup, et tranquillement, ce sera l’heure de manger. Je vois nous bien aller chez Goldenberg (mais il paraît qu’il a fermé ?), en tout cas un endroit où il y aura de la salade de foie haché, des Zakouskis et de la vodka glacée. Je pense que c’est là que je t’offrirai ces quelques lignes qui voudraient raconter un peu de notre histoire. Je sais que tu as déjà lu la plupart de ces pages ; tu m’as même bien aidé pour le chapitre sur ton père, à la terrasse d’un petit café vers la Madeleine. Ca nous avait donné une occasion de nous revoir et de passer un bon moment. Mais tenir entre ses mains le manuscrit, avec tout bien fait, bien écrit, ça c’est autre chose.
Si jamais, pour une raison ou pour une autre, tu décidais d’ici-là d’annuler ton mariage, (avec toi tout est possible) sache tout de même que je n’aurais pas écrit pour rien. Je pense à Arthur. Moi, j’aurais tant aimé que mes parents me racontent leur histoire, même comme celle-ci, romancée, indulgente, elliptique, même si on n’est pas plus avancé quand à savoir la vérité dont on se fout éperdument, même si bien malin serait celui qui saurait extirper une vérité du tas de linge mouillé de ma mémoire.
Et puis je pense à nous. Tu as feuilleté le manuscrit, parcouru quelques lignes, il vient de faire le tour de la table chargée d’entrées et de verres à Champagne, et maintenant il est posé sur une chaise en velours rouge. Bientôt il dormira sur ton étagère ou au fond d’un sac de voyage. Bientôt, il rêvera longuement dans ta maison, distillant entre les murs et jusqu’à l’or du ciel les  chimères d’un jeune homme qui ne regrette rien, pas un rire, pas une larme. Chaque nuit tu entendras sa chanson, étrange mélodie qui revient de la nuit des temps. Chaque nuit elle te dira « Nous ne sommes plus seuls au monde. La cendre devient braise, la braise devient flamme, et nous brûlons encore, comme deux soleils incandescents, signal à travers l’espace, souffle sur le désert, câble sous l’océan.


Un jour ma belle
Nous irons voir de plus près ces jolies constructions
Qu’on voit sur les paquets de Camel
Et le sable du désert sera notre maison
Notre horizon

C’est des voyages, des parcours
Paysages au long cours

Un jour ma brune
Nous irons en Somalie trafiquer des fusils
Nous passerons nos nuits sous la lune
Parcourant les continents et pourtant l’océan
C’est long, c’est lent…

C’est des images
Des carnets de voyage et d’amour fou

Un jour magique
Nous irons perdre la vue sur des terres inconnues
Nous apprendrons des mots magnifiques
Dont les couleurs et les sons
Seront presque aussi beaux… que l’illusion

C’est des images, des séjours, des visages
Des paysages, des parcours, des voyages au long cours



Polo, « Les Cerisiers », Septembre, Octobre, Novembre 2008.








Merci à vous, lecteurs, bloggers, amis de tous espaces qui, par votre lecture bienveillante et vos commentaires enthousiastes, avez aussi beaucoup participé à l'écriture de Nathalie. Merci d'avoir partagé avec patience le fil de mes histoires nombrilesques. Bienvenue dans l'Univers !
Polo










Monday, November 24, 2008 
Nathalie 10 : "Des glaçons sur la chatte"



Nathalie était jalouse. Qui ne l’est pas ? La jalousie est le parasite naturel de l’amour  et sa morsure est parfois cruelle pour les amants ; elle voudrait lier l’oiseau à la branche, elle voudrait refermer les ailes colorées que nous savons tous déployer, elle peut faire des ravages, elle se combat comme l’ennemi juré. Elle prends parfois l’apparence de l’amour ; c’est un masque, un sniper infiltré qui se cache dans la boue, sans cesse à l’affût, avec un seul objectif, une seule mission : l’extermination impitoyable du désir.

Notre premier conflit arriva très rapidement. Tous les couples connaissent cela, mais tout de même, je ne m’y attendais pas. Nous étions au Cerisiers, c’était au tout début, on faisait des crêpes, tout allait bien. J’avais fait un joli monticule de farine, Nath me cassait les œufs un par un, on allait bientôt mettre le lait. Et puis il y a eu un problème, une histoire d’œuf ou de farine, je ne m’en souviens plus du tout. Mais d’un seul coup, c’était parti en vrille. Elle très en colère et moi, d’abord surpris, puis vexé, renchérissant de plus belle. Ce fût bref, mais je vis ce jour-là miroiter l’eau noire de ses rivières souterraines. De cet instant, notre bonheur fût toujours accompagné de ces sautes d’humeurs ponctuelles et ce qui pouvait au début apparaître aux amis comme les frasques de deux amoureux un peu vifs devint au fil des jours ce qu’il convient d’appeler tristement des « scènes de ménage ».  
J’étais souvent absent et elle en souffrait. Après la naissance d’Arthur, il y eût une longue période de tournées et d’enregistrements. Les Satellites prenaient l’avion. Nous faisions les grands festivals d’Europe du nord, des concerts en Islande, au Canada, restions des mois à Londres pour enregistrer notre quatrième album. Nathalie se mit alors à cultiver une drôle de petite graine dans sa tête. Peu à peu je devinais en elle un endroit auquel je n’avais plus accès. Nos retrouvailles régulières devinrent de plus en plus tendues. Un jour, je revenais d’Helsinki, par une succession de plusieurs vols qui nous avaient laissé le temps de faire quelques emplettes dans les boutiques « Duty Free » des aéroports. J’avais eu l’idée de ramener un cadeau à Nathalie. Je voulais quelque chose de bien. J’avais choisi un flacon de CHANEL No 5. Je n’avais jamais senti ce parfum, (ma mère ne portait qu’Opium) mais la vague référence à Marilyn Monroe, que Nathalie adorait, suffisait à évoquer pour moi ce que j’aurais voulu dire à travers  ce cadeau : « Tu es belle comme Marilyn. J’ai envie que tu sentes bon, je voudrais te faire plaisir, te flatter, t’offrir un parfum de femme pour que tu sois séduisante et surtout : j’ai pensé à toi. » Elle déchira le papier de mauvaise grâce. Elle avait déjà décidé que ce cadeau ne lui plairait pas. Elle saisit le flacon comme on prend un pavé et le jeta violemment sur la table, hors d’elle. Elle n’eut que cette phrase mémorable : « Tu m’as pris pour une de tes putes ? »

A vrai dire, il n ‘était pas difficile pour moi d’assumer cette jalousie de ma compagne, de répondre à ses attaques et à ses suspicions permanentes, pour la bonne raison que j’étais d’une fidélité absolue. Je ne dis pas que je n’en souffrais pas, mais il y avait en moi à cette époque une éthique instinctive et une sincérité maladive. Quand à mes putes, elles n’habitaient que mes chansons et mes dessins à l’encre de chine. Elevé par ma mère, j’avais alors cette image de mon père infidèle, coureur de « bonnes femmes », statue vivante du queutard devant l’éternel . Elle en avait beaucoup souffert et je dus faire une réaction. Ajoutez à cela une nature romantique, la transparence d’Alceste, et une certaine « bien-pensence » émanant de la contre-culture qui m’imprégnait en ce temps-là. Je n’ai appris à tromper une femme que bien plus tard, et aujourd’hui c’est un plaisir dont je suis déjà lassé. Je sais payer le prix de ma liberté qui n’est pas négociable, mais je laisse l’adultère aux bourgeois.

Pourtant, il y avait des occasions. On ne joue pas impunément dans un groupe de rock‘n roll… Contrairement à ce qu’on pense, les rockers sont souvent sages. Mais ils aiment boire des coups après le concert, discuter, et disons-le, jouer au jeu de la séduction. Combien de nuits vaudoues ai-je fuies, abandonnant mes beautés de minuit à l’instant fatidique. Un soir, pourtant, je dois confesser ici que j’eus un moment de défaillance. Lecteur, toi seul me jugeras. Je m’en remets à ta justice. Eternel, que tes trompettes sonnent quand elles voudront…

C’était à Genève, nous jouions dans un club Rock à la mode fréquenté par toute la gent alternative des alentours. Les Suisses étaient très cuir et très percés. Nico Wampas faisait notre son. Après le show, il nous rejoignit dans les loges où quelques jeunes gens du cru se mêlaient à notre équipe et au groupe de première partie. Nico et moi étions bien copains. Ce soir-là, comme tant d’autres, nous partagions la même chambre d’hôtel. Backstage, c’était la fête. Nous-nous mimes à discuter avec une fille très jolie, qui n’avait pas la langue dans sa poche et qui visiblement semblait apprécier au moins l’un de nous deux. La soirée se passa en sa compagnie. On buvait des coups, on parlait sans trop d’équivoques, et je dois dire que son charme n’était pas simple à occulter. Lotta n’était pas très lookée, sinon un joli piercing sur sa langue rose comme celle d’un petit chat. Elle était réfléchie mais vive, pertinente mais effrontée, subtile mais salace. Elle avait de beaux cheveux blonds qui semblaient très doux. Elle avait une pointe d’accent. Elle fût avec nous dans le tour bus qui nous ramenait à l’hôtel, elle était toujours là quelques minutes plus tard, assise sur le lit de notre chambre, les jambes croisées, savourant le dernier joint dont la fumée léchait le verre des reproductions des poissons rouges  de Matisse et des Tournesols de Van Gogh sur le crépis blanc des murs. On se servit des verres au minibar. La conversation continua. Dieu sait pourquoi, l’on se mit à évoquer nos fantasmes sexuels ; elle nous posait mille questions auxquelles on répondait de notre mieux, nous lui en posions également. Elle nous révéla alors que son plus grand plaisir était de se caresser avec de la glace. Croyez moi ou non, ce fut elle qui insista pour nous faire une démonstration. Ce fut « le grand jeu ».
Tout d’abord elle éteignit les lumières de la chambre, ne laissant allumée que la salle de bain dont elle avait savamment entrebâillé la porte. Elle en sortit entièrement nue, dans le rai de lumière douce, se dirigea vers le minibar pour y chercher un bac à glaçons dont elle répandit le contenu sur une table basse. Puis elle s’installa sur un fauteuil, face à nous, et s’empara de notre regard émerveillé, pour le boire à chaque instant de l’intensité de ses yeux abandonnés au plaisir. Nos pupilles s’habituaient à l’obscurité. Nous distinguions peu à peu la chair de poule qui couvrit ses seins blancs, lorsqu’elle passa un premier glaçon sur sa peau, suivant la courbe pleine qui descendaient vers ses tétons à chair de framboise qu’elle humectait doucement. Sa peau avait de petits soubresauts presque imperceptibles, naissant sur sa poitrine pour affluer peu à peu dans tout son corps. Elle ruisselait maintenant de coulures d’eau glacée. Elle ouvrit ses jambes et nous offrit le spectacle des gouttes de rosées qui constellaient le satin de sa toison. Tous les glaçons fondirent les un après les autres entre ses lèvres adorables, sur son clitoris brûlant, tendu, qui semblait être le pistil d’une fleur de Lys. Nico et moi ne disions plus un mot et contemplions silencieusement ce spectacle divin.
Lorsqu’elle n’eut plus de glace, elle nous rejoignit sur le lit. Les évènements prirent alors une tournure différente, et très vite je sortis du jeu. Je crois que j’aurais succombé à cette demoiselle sans réfléchir et avec grandes délices s’il n’eut fallu la partager avec mon compagnon de route, et que même si cette idée est rétrograde ou stupide, elle m’arrêta physiquement. Je quittais discrètement la piaule pour me réfugier dans une autre, et je ne doute pas que Nico, qui était un Gentleman, ait su profiter de la place vacante pour offrir l’hospitalité à cette jeune fille fort démunie.  

Voilà, ma Nathalie, mon unique adultère, ma seule tromperie, que j’eus la bêtise de te raconter à mon retour… Je croyais sacrifier à l’honnêteté intellectuelle, mais en vérité je me déchargeais d’une manière bien égoïste d’une culpabilité que je ressentais de manière trouble. Pardonne-moi de n’avoir pas su garder pour moi seul ce moment de grâce, fleur du bouquet de mes souvenirs. Est-ce pour ces raisons que peu à peu, le désir s’est enfui ? Je me suis posé beaucoup de questions. Parmi toutes les chansons que tu m’as inspirées, je t’invite à relire celle-ci, écrite bien longtemps après notre séparation, et je laisse à ces quelques vers le soin d’évoquer à eux seuls les chemins tortueux de l’émancipation d’un homme.

Stances à la baise éternelle

Je me souviens encore des femmes que j'ai eues
Je revois chaque pli, chaque sein, chaque fesse
Chaque frisson d'oubli, chaque instant de liesse
Chaque regard chargé, chaque bouche charnue
 
Au moindre sentiment, à la moindre étincelle
J'allumais le brasier de mon cœur ignorant
Je cherchais des fontaines, je trouvais des torrents
Je cherchais le secret de la baise éternelle

Je cherchais le secret de la baise éternelle

Je fus fort ébahi par mes premiers ébats
Et nous croquions la pomme à longueur de journées
Ouragans de désirs et plaisirs partagés
D'un appétit charnel qui n'en finissait pas

Mais passent les saisons et revient l'hirondelle
Sur la pointe des pieds Eros était parti
Nous laissant aux bons soins du pied de notre lit
À chercher le secret de la baise éternelle

À chercher le secret de la baise éternelle

Nous-nous dîmes adieu sans réveiller les morts
Et bientôt je connus le retour de la flamme
Avec d'autres splendeurs, oui, avec d’autres femmes
        Et claquant chaque fois tout l'argent du trésor

Dans la moindre lueur du regard de la belle
À la moindre paresse, au moindre petit rien
Je revoyais poindre le début de la fin
Mais jamais le secret de la baise éternelle

Mais jamais le secret de la baise éternelle

Puisqu'il faut chaque fois constater l'infortune
Reléguons à l'instant et à la quantité
Me suis-je dit un jour qu'une m'avait quitté
Et partons à l'assaut de mille nuit sans lunes

Offrons à nos beautés des fleurs artificielles
Des gestes convenus, un silence établi
Une fois tirés les douze coups de minuit
Est-ce là le secret de la baise éternelle?

Est-ce là le secret de la baise éternelle?

Dieux des amours naissants et des jeunes idylles
Sachez que vos enfants ne savent pas compter
Ils ne savent pas lire dans le marc de café
Que le temps bat son cours et que tout est fragile

Distribuez l'amour à petites bouchées
Aux jeunes amoureux qui sortent de l'enfance
Ne soyez pas pressés et offrez-leur la chance
De découvrir enfin cet éternel secret

Le merveilleux secret de la baise éternelle


Prochain chapitre :
Nathalie 11 : "épilogue"
 
Sunday, November 02, 2008 
Nathalie 9 « Si c’est un homme »





Même un couple Punk n’échappe pas aux contingences de la vie de couple. Ainsi que chacun sait, le dimanche midi, généralement lendemain de cuites, il est de bon ton d’aller déjeuner « chez les parents ». Cette coutume, allez savoir pourquoi, persiste alors qu’il serait simple de modifier l’horaire, ou mieux, que chacun aille déjeuner chez SES parents, ou encore mieux, de dormir. Il est à noter que bon nombre de drames conjugaux, de ressentiments, de règlements de comptes et d’altercations trouvent à cette occasion un terrain propice pour s’épanouir dans toute leur ampleur. La mauvaise humeur liée au réveil contraint et au manque de sommeil, les vapeurs des abus de la veille, les parents et le cercle de famille aveuglant d’une probité louche, les enfants en bas âge, les couverts, la bouteille de vin qu’ils ouvrent pour vous alors que la pensée d’une goutte d’alcool vous ferait vomir, les discussions tournant généralement autour des projets, désespérément en quête d’indices de réussite sociale, dressant des bilans, posant des questions, tout cela est l’horlogerie de ces conversations qui ronronnent à votre oreille l’affreuse chanson du dimanche.
Nathalie et moi n’y échappions pas. Il est même arrivé une fois que nous n’arrivâmes pas jusqu’à chez ses parents : nous nous étions tellement engueulés dans la voiture que je me brisai l’os de la main sur le volant  tant j’étais hors de moi, avant d’éjecter ma compagne manu militari dans la rue pour revenir seul à la maison, conduisant et passant les vitesses de la main gauche, tremblant de rage et de bêtise. D’autres fois, elle se prenait le bec avec sa mère, ou bien avec ses deux parents qui fonctionnaient comme une sorte d’Hydre à deux têtes à la fois ennemies et complices. Sans qu’on s’y attende, le ton montait d’un coup. Les propos et les invectives que j’entendais pouvaient être d’une violence verbale inouïe, et m’octroyaient parfois de grands moments de solitude. Et puis la bonne humeur revenait aussi vite qu’elle était partie. Les repères étaient faussés, et des discussions qui chez d’autres gens auraient provoqué des conséquences irréparables s’oubliaient en un instant. Les Kremski avaient tout simplement leur manière propre de communiquer.
Les parents de Nathalie étaient gentils avec moi. Ils m’aimaient bien. C’étaient de braves gens, simples et modestes. Elle, née Collette Secksick, était juive Sépharade rapatriée d’Algérie. On l’appelait Coco. C’était une jolie petite femme ronde aux cheveux courts, au visage de poupée. D’une nature volubile, elle parlait fort et beaucoup, avec l’accent pied-noir prononcé qu’elle cultivait comme une fleur qu’elle eût ramené de Constantine. Elle cuisinait le couscous vert, la salade de poivrons, la cuisine du soleil. Mais elle avait appris aussi à confectionner la carpe farcie, le potage aux boulettes de pain, et bon nombre de ces plats d’Europe de l’est qu’affectionnait particulièrement son mari. Jacques Kremski était un homme massif aux traits charnus et charpentés. Il portait une couronne de cheveux blancs et une grosse moustache. C’était un homme timide, accueillant, presque soumis. Un enfant géant dont sa femme s’occupait comme une mère dévouée et protectrice. Elle lui créait des habitudes auxquelles elle satisfaisait avec dévotion, s’occupait de tout, servait, débarrassait la table, proposait le café et les mandarines pendant qu’on discutait tous les deux. Pour l’amuser, j’entretenais mon personnage de rebelle sans cause à outrance. Je me souviens de l’avoir fait rire aux éclats en lui déclarant lors d’une conversation que : « oui », il avait raison, mais que j’avais toujours eu « horreur des gens qui avaient raison ». L’audacieux argument parut le convaincre, il m’en reparla souvent.
Si d’aventure un internaute avait l’idée de créer une page Wikipédia à son sujet, voici ce qu’il y pourrait mettre :

Jacques Kremski-Jucht
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Jacques Kremski-Jucht est un tailleur de cuir français né à Paris le 22 août 1934, mort à Paris le 17 juin 1997.
Issu d’une famille de tailleurs Juifs Ashkénases du vingtième arrondissement, il quitte précipitamment son domicile à l’âge de huit ans avant la rafle du « Vel d’Hiv », pour se réfugier chez une concierge du quartier, « la Mémère », qui l’emmènera en Normandie pour le cacher en compagnie de dix autres enfants juifs dans une masure isolée dans les bois alentours. Il ne devait jamais revoir les siens, sauf sa « Tante Hélène », qui échappe à la GESTAPO dissimulée derrière un canapé.
Converti au Catholicisme par ses protecteurs, Il n’apprendra à lire qu’à l’âge de dix ans. Il baigne alors dans un environnement de militants communistes, qui lui montrent la progression de Staline en piquant de petits drapeaux rouges sur une carte de l’Europe.
En 1945 il rejoint à Paris l’hôtel Lutécia où se rassemblent les survivants de retour des camps d’extermination ; il est adopté par Herman et Assia Jucht qui ont perdu leur fils lors de la Shoa. Il se marie peu de temps après avec Georgette Band, militante Juive Communiste comme lui, qui lui donnera sa première fille Valérie avant de mourir d’un cancer. En 1967 il épouse Colette Secksick, rapatriée d’Algérie. En cette même année naît Nathalie, (qui allait devenir l’héroïne du célèbre roman éponyme de Polo paru chez Gallimard en janvier 2067). En 1974 la famille Kremski-Jucht aménage à Lille pour  fonder un commerce de textiles. Dépassé par la gestion d’une entreprise dans un secteur très concurrentiel et laminé par la crise du choc pétrolier, Jacques Kremski fait faillite et dépose son bilan en 1983. La famille rejoint alors la banlieue parisienne, hébergé par la mère de Collette dans une cité d’Orly. En 1987 Jacques retrouve un emploi de tailleur de cuir à Paris dans une boutique du Sentier. Il obtient alors une habitation HLM dans le 13ème arrondissement. En 1992, atteint d’un cancer, il manifeste le désir de posséder une Renault 25, le rêve de sa vie. Par l’intermédiaire de son père garagiste, son gendre le chanteur Polo lui en obtient une belle d’occasion, descend la chercher à Grenoble et la lui livre clés en main. Les examens médicaux suivant cet événement indiquent alors une réduction de ses métastases et une rémission de la maladie, qui le reprendra malheureusement quelques temps après. Il meurt le 17 juin 1997 et repose désormais au carré Juif du cimetière de Bagneux.


Vie politique :
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Inscrit dès son plus jeune âge au Parti Communiste Français, Jacques Kremski militera régulièrement chaque Dimanche en vendant « l’ Humanité » sur les marches du métro Tolbiac et aux fêtes de l’Huma. Stalinien convaincu, totalement athée, il vouera au PCF une partie importante de sa vie et refusera de remettre en question ses convictions alors même que sont dénoncés les abus du régime soviétique. Ce n’est qu’à la chute du mur de Berlin qu’il adoptera sur le sujet un mutisme résigné  et  gardera au cœur une inconsolable tristesse.



Miraculeusement, il restait une photo du père de Jacques, une de ces photos d’identité d’autrefois où un jeune homme en chemise blanche regardait fièrement l’objectif, comme s’il voulait défier l’avenir. Je vois encore son visage dans celui de mon fils. On avait monté cette photo dans un médaillon que Nathalie portait en sautoir, au bout d’une chaînette en or. Un jour, elle oublia de le poser pour prendre sa douche, cruelle ironie des faits s’il en est, et le portrait disparut totalement. Des Kremski, il ne resta plus désormais à la surface de cette planète qu’une image blanche et un vieux tailleur de cuir qui attendait son tour de manège. Jacques Kremski était un survivant, un rescapé de la tempête de l’histoire, dont Nathalie sentait encore les vagues et dont Arthur ressentira l’écume sur ses pieds. Catapulté dans les affres du vingtième siècle comme une bille dévalant le ventre d’un flipper, peu d’événements tragiques avaient échappé à sa candeur désarmée. Il portait le sourire de ceux qui doutent encore d’être là, d’avoir le droit d’y être un peu. Dans la voix du rabbin qui s’envolait au dessus  de sa tombe, on entendait passer la nuit des temps, le chant des indiens, les charbons ardents. Et dans les yeux de Nathalie, il passe toujours des trains de nuit, du soleil noir et des étoiles douloureuses.



Prochain épisode
Nathalie 10 'Des glaçons sur la chatte'

Saturday, November 01, 2008 
Nathalie 7 'Midnight Express'

La grossesse de Nathalie ne fut pas un long fleuve tranquille. Outre les difficultés de mise en route évoquées précédemment, nous essuyâmes à cette époque deux événement notoires, que l’on peut sans prétention qualifier de catastrophes et qui auraient pu se clore en tragédie. Et voici le premier :

Au début du squat des Cerisiers, on dormait au premier étage. Nous surplombions la cour, entièrement habitée par des familles Turques avec qui nous avions plutôt de bons rapports. On se disait bonjour, on échangeait quelques mots de voisinage, ou bien quelques pantomimes. Ils ne parlaient guère français et ne sortaient jamais du sein de leur communauté, c’est à dire de cette cour, rectangle étroit, gris crasse, qui leur servait de lieu de travail. L’activité première était l’atelier de couture qui occupait tout le fond. De six heures trente à vingt heures on entendait vibrer les rouleaux des machines à coudre dont le bruit furtif mais régulier nous valut plusieurs crises de démence. Cette cour leur était aussi une sorte d’Agora où se prenaient les grandes décisions et la cour de récréation du fond de laquelle quelques pâles enfants aux crânes rasés regardaient passer l’hiver comme l’été, désœuvrés, en compagnie d’un ballon de plastique crevé ou d’une poupée craintive. Les hommes étaient rustres, parlant toujours fort, cognant violemment aux portes ; les pères de familles étaient plutôt discrets, mais ils faisaient régulièrement venir des plaines d’Anatolie leurs femmes aux fichus colorés qu’ils cloîtraient à la maison avec les filles, les cousines, les sœurs et les tantes, ainsi que des ouvriers de tous âges qu’ils entassaient à cinq ou six dans des piaules aux étages pour les dispatcher sur des chantiers ou d’autres ateliers, une véritable ANPE de l’ombre. Ceux-là, c’était autre chose. Ils ne parlaient qu’en Turc. Abrutis de travail et de promiscuité, ils descendaient dans la cour en survêtement et en chaussettes pour fumer des gitanes et boire du JB à la bouteille. On aurait dit des prisonniers. Les samedis soir ils se saoulaient parfois jusqu’à finir ivre morts, hurlant, pleurant, vomissant leurs tripes jusqu’à trois heures du matin. Les jours de paye ils s’offraient une prostituée chinoise assez âgée, qu’ils se partageaient dans un appartement touchant le nôtre en des ébats dont l’épaisseur des murs ne nous épargnait rien. Ce fut l’un de ces ouvriers qui, à l’aube, jetât malencontreusement le mégot de sa cigarette allumée sur un tas de « plissés soleil », qui sont les papiers cristal utilisés pour faire les patrons d’affreux vêtements avant d’être abandonnés dans la cour, et composés d’une des matières les plus inflammables qui soient.

Nathalie était enceinte de cinq mois. On dormait. Je faisais un de mes rêves favoris, la « Rivière Océan », dans lequel j’explorais un paysage infini de rochers plats et de roseaux, baigné par de l’eau claire qui clapotait dans les creux des roches. Soudain il se mit à faire chaud. Les rochers noircirent, se couvrir de pétrole rouge. Une armée d’ombres avec des canons et des explosifs apparaissait en contre jour. Peu à peu tout était tragique, on ne respirait plus, on entendait des craquements, des hurlements…
Chacun connaît cette joie de se réveiller après un cauchemar et de constater que cela n’était qu’une illusion. Cette fois-ci, l’horreur absolue fut de me rendre compte que les éléments de mon rêve persistaient au réveil : la chambre clignotait en rouge, il faisait une chaleur incroyable, on étouffait, on criait, ça sifflait, ça craquait de partout. Je me levais d’un bon et regardai par la fenêtre : la cour était en flammes. Les Turcs criaient. Je réveillai Nathalie, qui comprit la situation en un éclair. Fille de juifs communistes, elle avait passé un moment de sa vie dans un Kibboutz en Israël, où elle vaccinait des poulets. Elle avait fait des stages de survie dans le désert du Sinaï, ainsi que des entraînements assez musclés en simulation d’attaques de commandos. Elle ne perdait donc jamais si peu ses moyens que dans les situations extrêmes. Elle se rua dans la salle de bains et prit un drap de bain, ouvrit la douche et trempa cette serviette à grande eau, puis elle s’en couvrit entièrement et fonça sans hésiter à travers les flammes ; je la vis disparaître saine et sauve pour rejoindre les Turcs qui, horreur, tentaient d’éteindre le brasier avec des bouteilles d’eau qu’ils remplissaient au robinet de la cour, formant une chaîne dérisoire qui m’aurait évoqué un épisode de Lucky Luke si la situation n’avait été aussi critique. Je l’avais sommée de fuir et vivement poussée au dehors. Quant à moi, victime d’un héroïsme subit qui me surprend encore aujourd’hui, je montais aux étages dans le but de réveiller les voisins. Je frappai à chaque porte de toutes mes forces en hurlant « au feu, au feu, réveillez-vous ! ». Marie-claire et Mario m’ouvrirent nus, hébétés. Certains comme Fausto étaient déjà sortis. Je continuai tout de même mon ascension jusqu’au dernier étage où se trouvait « la vieille dame qui ressemblait à un ours », qui n’ouvrit pas, paralysée de terreur. Enfin je me résignai à sortir et dévalais l’escalier : il était trop tard, tout le premier étage était ravagé par les flammes. J’étais prisonnier du feu, fait comme un rat.
Nous avions un appartement au second. Je m’y réfugiais. Il donnait de l’autre côté de l’immeuble, sur une petite arrière cour qu’un mur de trois mètres de haut séparait du terrain vague. Après avoir paniqué quelques minutes comme un hamster dans une cage, prié et exprimé tous les jurons possibles et imaginables je me mis à réfléchir. J’étais dans un immeuble en ruine dont les matériaux et la structure plus qu’hors normes était une véritable ode à l’incendie, aux tuyauteries de gaz en plomb, cet immeuble était en feu, j’étais au deuxième étage, je n’avais pas de corde ou d’échelle pour fuir. Sauter dans le vide de cette hauteur me casserait au mieux les deux jambes, si je tombais bien. J’avais une petite chance d’éviter la paralysie à vie. Tout cela me parût préférable au bûcher ou à l’explosion du fou de Dieu. Le cœur battant, trempé de sueur, tremblant de peur, j’ouvris la fenêtre, enjambait le parapet et respirai un grand coup. A ce moment précis la porte d’entrée explosa violemment sous mes yeux pour laisser apparaître deux pompiers en tenue de cosmonautes, hache à la main. L’incendie se maîtrisait. J’étais sauvé.
La cour offrait un spectacle de désolation. Toute la façade était noire jusqu’au sommet, les vitres avaient toutes implosées sous l’effet de la chaleur. Les occupants du lieu étaient prostrés dans la cour, en vêtements de nuits, du pyjama au simple soutif culotte ou au pagne improvisé pour couvrir des nudités que personne n’aurait eu l’idée de remarquer. Mario répétait en boucle : « Ma yé n’é mêmé pas pensé à prrendrrré mé disquettes d’orrrrdinatorrr ! » Nathalie passait ses nerfs en engueulant à plein poumons quelques patriarches Turcs en maillot de corps et en nage, pendant que deux ou trois de leurs hommes grattaient un peu les murs noircis avec un tournevis, comme s’ils eussent eu l’intention de s’attaquer immédiatement à sa réfection. Nathalie avait raison. Obsédés par l’idée d’éviter tout rapport avec les autorités, les Turcs avaient dans un premier temps refusé d’alerter Police Secours puis tenté quelques minutes d’en dissuader Nathalie, qui mit un certain temps pour arriver jusqu’au téléphone du bar du vieux Mustapha pour enfin faire la seule chose qu’il y avait à faire :  appeler les pompiers.
Quelques heures plus tard, nous vîmes débouler notre proprio Monsieur Froment qui semblait sévèrement retourné.  Pour la première fois de l’Histoire se tînt aux Cerisiers une sorte de d’assemblée générale qui tenait plus du serment du jeu de paume que de la réunion de syndic. Sous les feux nourris des locataires et des occupants, Froment était un rat désolé, obséquieux avec ses grandes gueules, hargneux avec ses victimes. Fausto, grand orateur, tonnait tel Jaurès à la veille de la grande guerre « queue basse, Monsieur Froment ! Queue basse ! » Nathalie était en transes. Les Turcs criaient en Turc. Il fut décidé par certains  que les loyers seraient suspendus jusqu’à ce que l’immeuble fut aux normes et qu’on nous fit des baux en bonne et due forme, (c’est-à-dire en d’autres termes la suppression pure et simple des dits loyers). Les Turcs proposèrent de tout réparer eux-mêmes du moment qu’il n’y ait ni plainte ni constat ni quelque mouvement légal qui soit, ce qui fut accepté à la grande joie du propriétaire. Tout fut remis à neuf en deux semaines, sous l’œil méfiant de Froment qui dirigeait les opérations comme un maître chien. Les murs furent repeints, les carreaux changés, personne ne déboursa un centime, et les choses reprirent leur cours.
Cette fois-ci, j’envisageai sérieusement et pour la première fois de ma vie qu’il existait une possibilité concrète de mourir, à un point auquel je n ‘étais encore jamais arrivé. Je crus alors  mesurer tout le poids de ce sentiment, et reçus à cette occasion une sévère et subite leçon de joie de vivre. J’allais en recevoir une encore plus forte. Peut-être la loi des séries, peut être ce que d’aucun nomment le hasard et d’autres le destin, il me fut peu après octroyé un miracle, une résurrection, une échappée à la mort qui passa ce jour là du stade de possibilité à celui de certitude.
Et voici ce qu’il arriva…



Prochain épisode
Nathalie 8 'Higway to Hell'
Saturday, October 25, 2008 
Nathalie 6 "Arthur K."

Aux squat des Cerisiers il faisait froid l’hiver mais nous avions de la place. Nous ne gagnions pas beaucoup d’argent mais nous ne payions pas de loyer. Autour de nous les copains se maquaient, formaient des couples et commençaient à procréer. Les bébés naissaient à qui mieux mieux, les week-ends entre amis commençaient à se peupler de poussettes et de paquets de couche, les baby-sitters et les nounous se refilaient des uns aux autres comme des perles rares ; Nathalie et moi commençâmes à nous dire qu’il était temps d’apporter notre pierre à l’édifice de cette nouvelle génération. C’est ainsi que nous nous mîmes à l’ouvrage dans le but de matérialiser notre chef d’œuvre : Arthur.
Nous avions commencé par une tentative infructueuse. Par là même, nous fûmes tous deux surpris de constater à quel point il est facile de procréer lorsqu’on ne le veut pas, et difficile dans le cas contraire. La crainte de l’échec officiant à l’encontre de ce à quoi elle voudrait remédier, le chemin qui mena un de mes meilleurs spermatozoïdes au sein de l’ovule veloutée de Nathalie fut étroit et escarpé.
Nathalie avait ressenti les premières douleurs un matin, tranquillement, autour d’une tasse de café. La clinique des Bluets était à deux rues, il faisait beau, c’était le vingt-neuf mai mille neuf cent quatre-vingt-onze. On s’habilla, et l’on partit à l’accouchement, à pied. Le boulevard de Ménilmontant n’avait pas échappé aux orgues du Printemps, étalant ses terrasses sous la voûte des robiniers aux feuillages neufs qui filtraient le soleil en mille gouttes de lumière. Devant la boucherie on s’assit sur un banc et on se reposa quelques minutes, observant la rondes des femmes africaines en foulards qui achetaient des pilons de poulet, les bouchers couverts de sang qui débitaient les côtelettes d’agneau et les vieux Algériens qui sirotaient le thé à la menthe à la terrasse du « Petit bateau ». On ne se rendait pas tellement compte. On arriva enfin à la clinique, très calmes et très détendus.
Le personnel hospitalier fut charmant. La sage-femme s’appelait Bénédicte. Loin de l’image difficile à décrire que la puissance d’évocation du mot « sage-femme » m’inspirait, celle-ci était jeune, jolie, fantaisiste et ouverte d’esprit. Elle mena l’opération de main de maître. Quelques heures plus tard, on m’invitait à trancher une sorte de morceau d’escalope de poulet avec des ciseaux de chirurgie, vêtu d’une blouse verte, d’un masque en tissu et d’un petit chapeau. Arthur était né, et m’observait calmement dans les bras de sa mère qui pleurait et riait en même temps. Moi, j’étais comme d’habitude dans les grandes occasions, souriant béatement dans une sorte d’autisme curieux.
J’étais sidéré par l’apparence d’Arthur. J’avais projeté dans ma tête une image de mon enfant un peu informelle, composée d’un mélange de photos de moi bébé que j’avais pu voir et de nourrissons de publicité replets et lumineux. Celui que j’avais sous les yeux était la copie conforme d’E.T. l’extra-terrestre. Minuscule, démuni, avec de trop grands yeux pour son petit visage, il débarquait de sa planète, encore tout sonné du voyage. A peine né, il me désobéissait déjà. Pire encore : il n’était pas moi. C’était un autre. Il existait.
Avez-vous constaté comme nos enfants ne nous ressemblent pas ? Et même comme ils s’évertuent à avoir des sentiments qui leur sont propres, des goûts personnels, des réactions particulières ? Celui-ci sait attraper les mouches, celle-ci aime les Mathématiques, celui-là ne veut mettre que des joggings, celle-là ne « mange rien ». Quelle responsabilité, quelle idée, quelle folie de les mettre au monde ! Eux qui n’ont rien demandé… C’est le premier pleur qu’on attend comme signe de bonne santé. Il crie, il est tout noir. Il se remplit d’oxygène. Bientôt le sang le colore. Il s’initialise. Les logiciels s’installent les uns après les autres. Installation réussie. Continuer ? OK.
On doit tout à nos enfants. On a rien à leur demander en échange de notre amour constant. On ne doit rien à nos parents. Ceux sont eux qui sont venus nous chercher, pour nous montrer quoi ? La vie. On est là, ensemble, on ne sait pas pourquoi mais on y est. Merci du cadeau. A partir d’aujourd’hui il va falloir apprendre à respirer, à manger, à travailler, à souffrir, à rire, à grandir, à être seul, à être libre et même à savoir être heureux. Un jour on meurt, sans savoir quand, et tout cela ne sert en gros qu’à transmettre des informations à une humanité inévitable vouée à l’extinction probable, au milieu d’un système dont nous ignorons tout et surtout à quoi il sert. Pourquoi diable y a t’il quelque chose plutôt que rien ?
Et pourtant quelle fierté, quel sentiment indescriptible je ressentis, mon fils, lorsqu’on me permit de te prendre dans mes bras et de faire quelque pas en ta compagnie dans le couloir de la clinique. Les gens nous regardaient et nous sentions leurs regards très profondément sur nous comme une lumière éblouissante. La terre tournait autour de nous. J’étais un géant gauche qui portait un oisillon au milieu d’un étang à la tombée du soir. Tous les oiseaux venaient y boire. Toute la forêt s’endormait.


Prochain chapitre :
Nathalie 7 'Midnight Express'
Sunday, October 19, 2008 
Nathalie 5 « Les langueurs d’Amsterdam »

La semaine dernière, Arthur m’informait de son projet de partir quelques jours à Amsterdam avec des copains, « pour voir les canaux et visiter le Rijksmuseum », ajouta-t-il. Cette  précision fit sourire le vieux singe auquel il prétendait apprendre à faire la grimace du haut de ses dix-sept ans. Bien avant sa naissance, Nathalie et moi avions déjà ressenti le fameux appel de la Ronde de nuit. Il est vrai que la lumière de ce tableau de Rembrandt est si parfaitement rendue qu’on le croirait éclairé artificiellement, alors que ça n’est pas le cas. Mais l’amour des beaux-arts n’était pas le plus important. Partir à Amsterdam était avant tout une escapade au Disneyland de l’interdit, au royaume de la contre-culture alternative, du Rock, des squats et des coffee shops, bref… au pays de la liberté.

Nathalie et moi adorions cette ville gaie et lumineuse, où l’on respire dans l’air froid les effluves de la JUNK FOOD mélangée aux embruns du port. Assis au bord d’un chemin de halage, on mangeait en amoureux des Fricandels, des Hot Dogs, des « Febo », des filets de hareng couchés sur des barquettes de frites. Au Rikjsmuseum, au musée Van Gogh, on ajoutait les musées du sexe et de la torture qui passionnaient Nathalie. On se perdait le soir dans les rues du quartier rouge, on visitait les sex-shops comme des touristes de Pigalle, découvrant les femmes en vitrine et les autres curiosités de ce pays unique en son genre.
Mais notre plus grand plaisir était d’aller s’asseoir dans un des nombreux coffee shops du centre-ville ou l’herbe et le cannabis se dégustent en toute légalité. C’était vraiment la réalisation d’un fantasme ! Posés sur les tables, des présentoirs contenant des feuilles à rouler King Size et des cartons prédécoupés pour faire les filtres étaient mis à la disposition des clients. La carte faisait rêver. On commandait du Marocain double zéro dont la poudre brune gonflait sous le briquet, de l’Afghan noir qu’on roulait en longs boudins ou de la Purple Sinsemilia aux têtes denses et touffues, chargées de pollen et de pourriture noble. Tard dans la nuit, complètement idiots, on finissait dans une auberge de « jeunesse », qui sont à Amsterdam les pires lieux de dépravation qu’on puisse concevoir, peuplées de routards, de « teufeurs » et de toutes espèces de toxicos.

Un dimanche, au retour d’un de ces week-ends de bamboche, nous avions pris la route assez tard à bord de notre chère R12 break afin de regagner  Paris. Est-il besoin de préciser que nous étions plus que « chargés » d’un bel assortiment de produits régionaux. Les frontières hollandaise et Belge avaient été franchies en toute tranquillité ; pour fêter ça Nathalie venait de rouler un énorme joint qu’elle alluma. Inspiré par l’avalanche d’épaisse fumée d’herbe qui envahit toute la voiture, je lui demandai de mettre le live d’ASWAD, « LIVE AND DIRECT», et nous entreprîmes de savourer l’écoute de ce chef d’œuvre du reggae des années quatre-vingt, dont l’ouverture était une harangue de Brisley Forde ponctuée par les clameurs du public, résumant à elle seule toutes nos aspirations :
« Yeaah ! Yeaaaaaaaaaah ! Live and direct ! Yeah ! You know what « live and direct » means ? It means… LIVE AND DIRECT ! »
Suivait un break de tom d’une incroyable virtuosité sur la fin duquel se posaient la rythmique, d’un seul coup, avec un son d’une chaleur et d’une précision inouïe. ASWAD étaient les maîtres du tempo, une horlogerie aux basses profondes qui s’amusait à varier de quelques points entre les morceaux, comme aurait pu le faire un métronome. Mais ils possédaient en plus la puissante, la belle énergie du REGGAE, que certains babas cools confondaient parfois avec de la musique planante. Lecteurs, je vous le dis en vérité, le vrai reggae n’est pas mou, mais rare…
Tout au plaisir de la musique, nous entendîmes soudain une sirène qui hurlait, fûmes dépassés par un fourgon au gyrophare éblouissant, fourgon dont un bras bleu ciel dépassait qui nous faisait signe de nous ranger expressément sur le coté de la route. A peine eûmes-nous le temps d’ouvrir la fenêtre pour balancer le joint et de planquer à la hâte les sachets de marchandise dans une cachette ménagée dans un défaut de la portière avant. On se rangea. Je coupai le moteur. Aveuglés par une lampe torche, nous distinguâmes trois silhouettes en uniformes et en képis. Nous baissâmes les vitres de la R12 sans même penser à baisser le volume. L’intérieur fumait.
La douane volante nous avait facilement repérés et nous suivait depuis un moment. Ils avaient attendu un endroit propice pour nous arrêter. On nous fit descendre. Je tentai un « bonjour messieurs ! » sur un ton aimable et détaché qui fût sans effet. On nous posa des questions, on nous demanda d’où est-ce qu’on venait. Nathalie répondit d’autorité : « De Bruxelles ! » Les flics éclatèrent de rire. Il faut dire qu’on avait fait du shopping… J’arborais pour ma part un bonnet en crochet jaune, vert et rouge, ainsi qu’un tee-shirt « RASTA BABY » sur lequel un jeune jamaïcain à dreadlocks fumait un shilom. Nathalie aussi en portait un, mais elle avait choisi un motif animalier : l’effigie d’un Bouledogue au crâne rasé portant un collier à clous, fort bien dessiné, autour duquel se déployaient en caractères gras les mots « BULLDOG AMSTERDAM, Oudesijds Voorbugval 220 ». « De Bruxelles ! Ben voyons. Elle est bien bonne celle-là ! » On me fit vider mes poches sur le capot. Ce fut le « pompon ». J’étalai à leurs yeux entre autres trésors un paquet de cigarettes hollandaises aux bords déchirés, un plan d’Amsterdam plié en huit et une certaine somme en Florins. Lorsque nous eûmes tous bien ri et que je fus en caleçon, les douaniers entreprirent de fouiller la voiture.
Les sièges furent soulevés, les banquettes sondées, le sol en plastique arraché, la boîte à gants, les bagages, le plafonnier inspectés de fonds en combles. Petit à petit, les flics se rapprochaient de la portière fatidique. Ils tiédissaient, ils chauffaient, ils brûlaient ! Tout ce manège n’empêchait nullement Nathalie d’employer à leur égard un langage de charretier et de protester de la manière la plus vive comme si elle eût été victime d’une injustice qui lui conférait le droit de faire un scandale. Je commençais à imaginer ma vie en prison. Viendrait-on m’y voir ? Y resterai-je longtemps ? Enfin un grand moustachu trouva la faille de la portière et y glissa sa main. Je ne respirais plus. Il la ressortit, vide… Le shit avait disparu.

La fouille se prolongea un peu sous les insultes et les remontrances d’une Nathalie déchaînée puis, à ma stupéfaction totale, nous fûmes autorisés à repartir. Quelques kilomètres plus loin, elle sortit fièrement de sa culotte et de son soutien-gorge tout le butin : seul le Diable sait comment elle avait réussi à l’y amener au nez et à la barbe de tous, dans la confusion générale de ce lamentable coup de filet. Passionnée de détails procéduriers et de tout ce qui touchait de près ou de loin au trafic des stupéfiants, elle savait ses droits mieux que quiconque et par là même qu’elle ne pouvait être fouillée que par une femme, ce qui était impossible en l’occurrence. Les douaniers avaient en effet appelé leurs services, je m’en souviens, mais par chance aucune douanière n’était disponible à ce moment-là. Bien qu’aucun d’entre eux ne fût dupe, ils durent avoir la flemme d’aller plus avant pour les quelques grammes d’herbe que devaient transporter ces deux trafiquants d’amour et d’eau fraîche. Je ne sais s’il y a un Bon Dieu pour les fumeurs de joints, mais je suis au moins sûr d’une chose : il y avait un Bon Diable pour Nathalie.





Prochain épisode 
Nathalie 6 "
Arthur"
Sunday, October 12, 2008 
Nathalie 4 'Bonnie and Clyde'

Nathalie était un diable. Rien ne l’effrayait. Mieux encore, l’aventure l’attirait. Elle était friande d’intrigues, de batailles, de conflits et de dessous de table. Elle savait être d’une persuasion redoutable pour retourner une situation. Ainsi, alors que nous nous étions fait pincer par E.D.F. pour avoir trafiqué notre compteur électrique, que nous étions en instance de procès à l’issue duquel on risquait de nous réclamer la jolie somme de vingt mille francs,  nous apprîmes par voie  postale qu’un expert E.D.F. allait passer nous faire signer des choses. Ce fût Nathalie qui le reçut. Et voici ce qu’elle fit :
Elle avait commencé par la désinvolture, plaisanté, proposé du café, de la tarte, tant et si bien que le gars s’était déridé peu à peu. Dites-vous bien qu’elle avait peut-être la plus belle bouche de Paris ; on ne savait résister à l’éclat de son sourire. Le sujet principal de l’entretien fût abordé à la hussarde, sur un ton plus que cordial. D’un coup, elle se mit à fondre en larmes. Pendant plus d’une heure, elle lui brossa entre deux sanglots une fresque dans laquelle intervenaient entre autres des « américains » auxquels nous aurions eu sous-loué notre appartement… Elle fit tant et si bien que l’expert annula toute notre dette et partit, non sans lui avoir laissé son dernier paquet de mouchoirs jetables et l’avoir réconforté du mieux qu’il pouvait en la serrant chaleureusement dans ses bras.
Une autre fois, elle prit des cours de conduite à l’auto-école du quartier dans le but de passer son permis. A la première leçon, son moniteur qui voulait engager la conversation lui demanda quelle était sa profession. Personne d’autre que Nathalie n’aurait pu lui faire cette réponse, qu’elle s’entendit elle-même proférer sans hésiter : « Je suis psychologue ». Elle devait s’être un peu sapée. Ils se mirent tous deux à discuter dans les embouteillages ; il lui parla de son couple, lui révéla quelques problèmes intimes, lui posa des questions. Au bout de quelques kilomètres, elle lui proposait de lui accorder des séances d’analyse au fur et à mesure des cours de conduite, en échange de leur gratuité. Ainsi fut fait, Nathalie eut son permis pour rien et l’homme quitta sa femme, soulagé.

Elle était la terreur de certains commerçants. Un boulanger de souvient encore d’un croissant rassis qu’il lui avait vendu. C’était merveille que de l’envoyer acheter du shit. Les malheureux dealers qui tentaient de la gruger sur la marchandise la voyaient se transformer en véritable furie. Ses colères étaient légendaires et malheur à qui tentait de lui résister, moi le premier.
Je me souviens qu’un jour nous fûmes invités à aller passer le jour de l’an chez Menu, qui habitait alors en Normandie, dans un petit village au bord de la mer. C’était donc par un froid vif et sous un soleil acide que nous primes la route à bord d’une vieille R12-breack vert bouteille métallisé que je possédais à l’époque. Au début, tout se passa bien. Nous avions mis une cassette des Ramones, fumions des clopes, discutions. Cependant Menu m’avait donné des indications un peu sommaires, si bien que peu de temps après avoir quitté l’autoroute, nous primes une mauvaise direction, hésitâmes et revînmes sur nos pas… Nous-nous étions égarés. Après une demie heure d’errance dans des bleds aux noms inconnus, je décidai de m’arrêter téléphoner dans un café. Que n’avait-on déjà inventé la téléphonie mobile…
Il devait être sept heures, la nuit était tombée depuis un bon moment. Seul commerce encore ouvert dans le village désert comme peuvent l’être les villages de Normandie à cette heure et en cette saison, le bar tabac dont on distinguait par la vitre les lumières enfumées et les quelques clients avait quelque chose de la taverne irlandaise. Je me garais devant. Nath voulut m’attendre dans la voiture. J’entrai.
Les clients étaient quelques hommes de la campagne, de connivence, parlant fort et buvant du Pernod dans la fumée des Gauloises, mélange dont l’odeur vous prenait instantanément les narines. La bonne femme hommasse derrière le comptoir ne me rendit pas le « bonjour Madame » que je lui adressai. Je lui demandai tout de même l’autorisation de passer un coup de fil ; elle ronfla et posa sous mon nez un appareil téléphonique, de mauvaise grâce. Visiblement, je n’étais pas le bienvenu, et ma foi ça aurait pu se comprendre. Dans ces pays, les gens regardent d’instinct les plaques minéralogiques des voitures, c’est une passion. Nous étions Parisiens, jeunes et avions l’air bizarre, ce qui ne plaisait visiblement ni à cette dame, ni à son mari en bras de chemises et à grosses moustaches, ni à la poignée d’ivrognes qui s’était tous tus afin de mieux écouter ma conversation. Après que Menu au bout du fil m’eût précisé l’itinéraire, je raccrochai et demandai à la dame combien je lui devais. « Cinq francs » me répondit-elle. C’était un prix exorbitant, mais je n’avais pas envie de discuter, payai et déguerpis sans demander mon reste.
L’histoire pourrait s’arrêter là. Il n’en fut pas ainsi. En bouclant ma ceinture, je ne sais pourquoi, je racontais ces quelques détails à Nathalie, sur un ton badin, plutôt amusé de l’accueil qui m’avait été réservé. Mais lorsque je lui dis que la bonne femme m’avait demandé cinq francs, le ton changea. Nathalie s’était figée. Je la vis passer du côté obscur. Sans un mot, elle ouvrit la portière et descendit de la voiture pour se diriger vers le bar d’un pas qui ne laissait présager rien de bon… A cet instant précis, j’eus la conviction que je venais de rater un très beau spécimen d’occasion de me taire.
 Au début, il ne se passa rien, ce qui ne me rassurait pas plus que cela. Puis l’on entendit des éclats de voix, un choc violent, et là je ne vis rien de moins que la vitrine du bar tabac exploser en mille morceaux sous mes yeux. Dans pluie d’éclats de verre brisé, Nathalie apparut, poursuivie par la meute, courant à perdre haleine vers la voiture, hurlant « DEMAAAAAAARRE ! » Ce que je fis ; aucun jugement, aucune réflexion ne vinrent obscurcir mes réflexes de survie. Elle monta ; je me vis démarrer en trombe, faire vrombir le moteur, crisser les pneus, enfiler la sortie du village à cent vingt, et ne lever le pied que trente bons kilomètres plus loin, muet et tremblant, comme au sortir du train fantôme ou du grand huit.
Peu de temps après, je fus convoqué au commissariat du vingtième. Les villageois avaient eu le temps de relever le numéro de ma plaque d’immatriculation. Je mis un costume qui voulait ressembler à celui de Monsieur Gérard et me rendis à l’interrogatoire. Là encore, je me surpris. Ne pouvant concevoir l’idée de devoir dénoncer Nathalie dont la description sur le procès verbal était plus que détaillée, j’improvisai une histoire tout à fait crédible, mentant effrontément aux policiers sans l’ombre d’un trouble. J’étais un pauvre gars qui avait pris en stop cette jolie brune dont j’ignorais le nom. Tout de suite, j’avais senti qu’elle n’était pas nette, j’avais regretté de l’avoir pris. J’avais dû m’arrêter téléphoner dans un bar. Ici, je « copiai-collai » la scène du bar jusqu’au moment de la fuite et  déclara l’avoir débarqué au premier embranchement, pour ne plus jamais l’avoir revu par la suite. Tout passa très bien, les flics « comprenaient ». Sûrement avaient-ils pris un jour une auto-stoppeuse, et je crus même lire dans leurs yeux quelque chose comme l’esquisse d’un sourire complice…



Prochain épisode
'Les langueurs d'Amsterdam'
Friday, October 03, 2008 
Nathalie 3  "Paris sous la douche"

Au début du gouvernement « Nathalie », avant la mise en œuvre de la politique des « grands travaux », on n’avait pas de douche au squat des Cerisiers. On se lavait comme dans les films, avec une bassine d’eau chaude, un gant de toilette et un morceau de savon. J’aimais bien…
Ni elle ni moi n’avions de revenus réguliers. J’avais à la Banque Du Lion un compte extrêmement fluctuant, et de mauvais rapports avec les employés chargés de mon dossier et surtout de ma personne ; particulièrement avec l’un d’entre eux, un certain Fabrice Gérard. C’était un rat de guichet en costume trop grand, qui devait avoir mon âge. Non qu’il fût laid, mais il était malingre, avec des épaules étroites et des hanches un peu larges qui lui donnaient un air féminin très déplacé chez lui. Il avait des traits réguliers mais des rougeurs, la peau luisante sur le nez, et de petits yeux. Son implantation capillaire laissait à présumer qu’il allait bientôt commencer à se dégarnir. J’étais venu lui remettre un chèque pour désaltérer mon compte en banque assoiffé et, pressé par la dèche qui durait  depuis plusieurs semaines, lui demandai de m’avancer un peu d’argent liquide sans attendre le délai d’encaissement de trois jours. Il accepta, mais à la condition expresse que j’ouvre un Plan d’Epargne Logement, afin de créer une « réserve » qui « épongerait » mes découverts. L’idée n’était pas mauvaise en soi, mais je ne saurais vous dire pourquoi (le fait d’y être forcé m’étant particulièrement insupportable), j’étais contre. Je le lui dis. Il eut alors entre autres cette phrase terrible : « Pas de P.E.L., pas de liquide ! »
Rien n’y fit, ni lui ni moi ne cédâmes. Après ce qu’il faut bien appeler une engueulade carabinée où je dus lui sortir des monstruosités, je rentrai chez nous, les poches vides mais le cœur plein de rage ; je maudissais les banques, le système, les bourgeois, la société. Je me projetais des films dans ma tête dans lesquels Monsieur Gérard était humilié, bafoué, traîné dans la boue. J’échafaudais toute la soirée des vengeances cruelles et sophistiquées. Puis, les jours suivants, comme les enfants oublient leurs chimères, nous pensâmes à autre chose et n’y prêtâmes plus attention.  
Peu de temps après il y eut un orage mémorable. Le ciel de Paris s’obscurcit totalement, avant de délivrer un très violent orage, des trombes d’eau que Nath et moi observions avec admiration par la fenêtre. J’eus alors l’idée saugrenue d’aller prendre une douche dans la rue, idée qui séduisit instantanément ma compagne, et en quelques secondes nous fûmes sur le pavé, moi en caleçon, elle en maillot de bain, nous savonnant à qui mieux mieux et riant aux éclats. Nous portions chacun sur l’épaule notre tatouage de mariage (punk), une petite planète bleue ceinte d’un anneau de Saturne, et dansions sous la pluie aux yeux des cafés voisins (nous avions déjà dans le quartier un statut de doux dingues qui nous mettaient à l’abri des jugements). À Paris, que d’aucun considèrent à tort comme une ville froide et inhumaine, sachez que vous pouvez au moins vous doucher dans la rue sans que personne n’y prête plus d’attention que cela.
Soudain, au milieu de ébats, Nathalie s’immobilisa et eut ce regard terrible que je commençais à connaître et qui annonçait que la situation allait salement dégénérer. « Viens », me dit-elle, « on va à la Banque Du Lion dire bonjour à Monsieur Gérard ! »
C’est devant un personnel et des clients pétrifiés que nous entrâmes quasiment nus dans la petite agence du boulevard de Ménilmontant, ruisselant d’eau et de gel douche. Pendant que Nathalie haranguait les clients en se savonnant et en chantant à tue tête, je me dirigeais vers le bureau du pauvre Monsieur Gérard qui, la bouche entrouverte et l’œil hagard, me regardait arriver en tremblant. Ivre d’insolence, je lui lançai «  Bonjour Monsieur Gérard, je viens pour ouvrir un Plan Epargne Logement ! ». Je me penchais sur son bureau, trempant ses affaires au passage, me saisissais des papiers qui y étaient posés, lui demandais un stylo… Où fallait-il signer ? Pendant toute la durée de cette intervention, il n’eut pas un mot, pas un son. Toute la banque fut plongée dans un silence total, les gens restaient pétrifiés. Personne n’appela la police, personne n’osa même nous demander de partir. Au bout d’un moment, rassasiés de sarcasmes et de provocations nous vidâmes les lieux, abandonnant Monsieur Gérard à sa cravate jaune, à ses P.E.L. et à ses P.L.V. sur lesquels un lion de bande dessinée jonglait avec des livrets de comptes, à la lumière des néons de l’agence, au plafond quadrillé de dalles  thermoplastiques et au carrelage ruisselant sur lequel, comme des fantômes narquois, brillaient encore les traces de nos pieds.



Prochain chapitre : Nathalie 4 "Bonnie and Clyde"


Monday, September 29, 2008 
Nathalie -2- '11 rue des Cerisiers'

Nathalie et moi n’attendîmes guère pour tomber amoureux et ne plus nous quitter d’une semelle de Doc Marteen. Nous devînmes inséparables, trouvions toujours un prétexte pour prolonger le temps passé ensemble,  bref… Nous devenions un couple, deux molécules d’un même corps à perfecto et jean troué, aux coupes de cheveux aventureuses, dont les valeurs morales et philosophiques se résumaient souvent à être contre tout et pour tout ce qui était contre.
Je venais alors d’élire domicile à Ménilmontant, au 11 rue des Cerisiers. Cet immeuble, situé sur une petite place entre deux bars kabyles et une épicerie Algérienne qui vendait des produits Yougoslaves, était un de ces cloaques sordides oublié des registres de la Mairie de Paris. On y entrait par une petite porte bâillante, pour affronter un couloir sur un côté duquel un taudis à peine camouflé par une planche de bois servait de mouroir à un clochard. Venait ensuite la cour, triste espace réduit et bétonné, sans lumière, envahie d’objets à l’abandon. Avec un peu de chance, un gros rat pouvait vous partir entre les pieds. Au fond, un atelier de couture clandestin tenu par des turcs qui embauchaient chaque jour des Chinois au black, puis l’escalier, si vous en aviez le courage, dont les colimaçons délabrés gravissaient cinq étages de crasse et de misère. L’immeuble avait un propriétaire, Monsieur Froment, fleuriste de son état, une espèce de Jean Carmet dans ses rôles les plus sordides, exploiteur de la détresse humaine, négrier et marchand de sommeil. Les habitants du lieu se partageaient en deux groupes distincts : ceux qui payaient, et ceux qui ne payaient pas.

Ceux qui payaient étaient soit des travailleurs immigrés qui bossaient au noir, en exploitant à leur tour d’autres communautés de misérables dans les deux ou trois ateliers de couture de l’immeuble, soit des travailleurs de chantier qui partageaient à six hommes mûrs des chambres sans sanitaires, faisant les trois fois huit, dormant sur des matelas à même le sol. Il y avait aussi Aïcha, une prostituée Comorienne assez âgée, qui se réfugiait parfois chez moi pour échapper aux raclées de ses clients ou de son employeur et une vieille dame au dernier étage, qui ressemblait à un ours et ne sortait plus guère de chez elle.
Ceux qui ne payaient pas, dont j’avais la chance de faire partie, étaient les gens « en règle », c’est-à-dire des tribus dont au moins un membre avait des papiers de la République Française et un casier plus ou moins vierge. Nous étions une assez joyeuse communauté de squatters répartis aux étages ; Fausto, un Italien journaliste d’extrême gauche, occupait le dernier. Mario, un Italien d’extrême gauche historien et réfugié politique vivait en dessous avec sa compagne Marie-Claire et leurs enfants. Raphaëlle occupait son atelier de modiste envahi de tissus et de pelotes d’épingles, le vieux Shérif élevait son fils Mokhtar, Véronique faisait de la figuration... Un jour, quelques dessinateurs de BD issus de milieux proches du « PSIKOPAT » ou de « FLUIDE » y établirent un atelier de dessin sauvage qui ne dura qu’un temps. Trois d’entre eux s’en partagèrent les restes et s’y établirent, Carali, Thiriet et Mokeït. Je repris la piaule de Carali, sans même consulter le proprio qui n’avait pas son mot à dire, ayant surtout intérêt à ne pas faire de vagues (je me souviens de lui avoir un jour ouvert la porte avant de la lui refermer au nez , « - Désolé, je n’ai pas d’argent - », tout en tenant un plat contenant trois langoustes fumantes que je venais de sortir du court-bouillon) et c’est ainsi que j’entrais au 11 rue des Cerisiers. J’y vis encore aujourd’hui et c’est d’ici que je vous écris.

Nathalie m’y avait rejoint dès le début de notre liaison. Elle avait un tempérament de Squatteuse, et s’adapta très vite. Mieux, elle transforma ce qu’il convient d’appeler mon taudis en véritable palais. Elle me poussa à construire une douche, nettoya tout, refit le sol et les murs. Quelque temps après nous récupérâmes l’appartement de Thiriet au dessus, ce qui fit un duplex. Une fois je partis une semaine en tournée. A mon retour, je trouvai le nouveau logis entièrement rénové par les prodiges de Nathalie. Elle avait trouvé des sbires, fait abattre deux cloisons, fait voler dans un chantier trois grosses poutres en bois qu’elle avait fait installer en soutien pour remplacer les murs (opération délicate qu’elle avait menée de main de maître), évacué les gravats, repeint les mûrs en blanc et jaune pâle et entièrement meublé un nouvel espace vital pour trois fois rien. Nous y fîmes des fêtes mémorables, il y avait de l’amplitude et de la lumière, nous surplombions un terrain vague oublié entre trois culs d’immeubles, envahi de végétation, d’insectes et de chants d’oiseaux. Voici un vieux sonnet que je retrouve, rescapé de cette époque :

 
La jungle

Je vois de ma fenêtre une jungle tranquille
Où chantent les oiseaux. Mouettes et pigeons
Moineaux bruns, hirondelles, pies et papillons
Et même un gros lapin débonnaire et sénile

J’observe de longs chats alignés à la file
À l'ombre des orties, et un chêne mignon
Atteint déjà trois étages de ma maison
Sanctuaire oublié en plein cœur de la ville

Les soirs où il fait chaud, on écoute pousser
La sève bénie de ces plantes révoltées
Dansant devant le ciel rose aux hydrocarbures

Je vois de ma fenêtre une jungle ingénue
On imagine au loin le bordel des voitures
Le vacarme des hommes et le fracas des grues


Ce fût une époque heureuse, même si ça pouvait être houleux. C’est je crois ce qui s’appelle la bohème, l’insouciance du lendemain, vivre d’amour et d’eau fraîche… C’est un moment de grâce que certains ont eu la chance de connaître à la fleur de l’âge et qui ne sied qu’à la jeunesse, l’Eden en quelque sorte. Peut-être même sans le savoir, une des dernières fois qu’on était jeunes…
 
Prochain chapitre :
Nathalie 3 'Paris sous la douche'
Thursday, September 25, 2008 

Nathalie -1- 'Les chiottes du Rex'

De même que le Gibus n’a pas toujours été voué au Hip-hop et aux Sound Systems, il y eut au début des années quatre-vingt un temps où le Rex Club n’était pas le temple de l’Electro, de la Drum and Bass et de la Techno, mais un club de Rock. Dès vingt-trois heures le boulevard Poissonnière et les rues adjacentes se remplissaient d’Iroquois, de cheveux hérissés au gel « fixation forte », au savon, à la farine, de Perfectos cloutés, lardés de badges, de blousons « Harrington » ou « Teddy-Boy », de Docs à coques, de Docs basses, de Creepers, tout cela surmonté généralement de couvre-chefs parfois improbables, à l’images de ces rois nègres que l’on voit poser sur les photos du siècle dernier, devant leurs armes et leurs femmes, coiffés d’un chapeau claque digne de Clemenceau. Fédérés en grappes sombres et colorées, cannette de bière et Panini en pogne, les « Keupons » déambulaient en un flux contradictoire entre le Rex et le Palace situé à deux pas rue du Faubourg Montmartre, entre les touristes japonais, les néons des Quicks et des Free-Times, les salles de jeux et les mauvais restaurants indiens. Ca pouvait avoir quinze ou vingt ans et toute la grâce de Gavroche, afficher le museau encore frais de petits chiens aux yeux cernés et la désinvolture maladive des enfants parisiens, êtres chétifs mais vifs, élevés en batteries hyper actives dans des appartements fermés ou dans des rues dangereuses et polluées, mutilés et débrouillards, effrontés et charmants, prétentieux et candides, prime jeunesse à laquelle se mêlaient de vieux briscards aux visages abîmés, aux voix rauques, aux yeux de cracheurs de feu, les oreilles et le nez percé de pointes, d’anneaux et d’épingles à nourrice. Vers minuit, tout ce beau linge formait ce qu’il faut bien appeler une queue, ou plutôt un « panache » hérissé entre les barrières métalliques et les videurs, agitant des backstages, prétendant avoir des invites, taxant des clopes et cherchant des sous pour la bière, pour enfin affluer par l’escalier de l’entrée et investir le ventre du Rock. Sur le fronton du temple était écrit en lettres noires le nom du groupe qui y était programmé, et notamment ce soir-là « Les Satellites».

A cette époque et en ces lieux, il n’aurait pas trop fallu s’amuser à jouer au con. On pouvait avoir les influences les plus saugrenues, être sapés en cosmonautes et danser en brandissant des sèches cheveux, mais il fallait que les morceaux soient rapides, saturés et exécutés au volume maximum, et surtout enchaînés sans une seconde de répit, sous peine de voir retomber les vagues de l’étrange mayonnaise humaine qu’il nous incombait de monter. C’était un rituel précis qu’il fallait respecter, occupant tout le devant de la scène, et qui n’aurait pas souffert la moindre ballade ni le moindre temps mort, une tradition nouvelle remettant en question toutes les traditions du spectacle, dont le nom aurait pu évoquer une danse tribale : le « Pogo ». Au moments clés des morceaux, sur les refrains ou les chorus par exemple, tout le monde sautait dans tous les sens, se bousculant les uns les autres le plus violement possible, sautillant parfois d’une jambe sur l’autre en balançant ses bras à l’aveugle, ou se laissant tomber de tout son poids sur un voisin tout aussi percutant, verre en plastique à la main, clope au bec, dans des embruns de transpiration et de cervoise tiède. Au plus fort de l’action certains commençaient à « Slammer », (terme homonyme avec le Slam des joutes oratoires) c’est-à-dire à monter sur scène et à se lancer en toute confiance dans le public comme dans l’eau d’une crique profonde, en saut de l’Ange, en salto arrière, en tout ce qu’on voulait. Moi-même j’aimais bien poser ma guitare et Slammer à la fin du concert ; c’était une sensation merveilleuse que de flotter longtemps sur cette mer de bras tendus et mobiles et de se sentir léger comme une plume.

Toujours est-il qu’il était somme toute plus reposant de se trouver du bon coté des micros et des guitares, c’est à dire derrière. De ce poste d’observation enviable, à la fois la cible de tous les regards et l’observateur le plus privilégié, je contemplais avec fascination le spectacle de cette meute organique, et notamment les filles. Que ne vous a t’on pas raconté ? Que le public est une masse anonyme ? Que l’on est aveuglé par les projecteurs ? Conneries, foutaises. On repère tout. Chaque regard est unique, brille d’une lumière particulière. On chante parfois pour une longue Siouxie aux cheveux crêpés, à la peau diaphane, à la bouche saignante, ou pour une petite Chrissie Hynde en kilt et bas résilles qui semble connaître par cœur les paroles. On déguste l’image d’une plantureuse Debbie Harry en cheveux, les mèches collant au front, le tee-shirt  trempé, la bretelle du soutien-gorge lardant l’épaule et les pommettes empourprées par le feu de l’action. Pourquoi donc croyez-vous que l’on apprend à jouer de la guitare ?
Ce soir-là, après une heure et demie de bons et loyaux services, ayant achevé le dernier rappel, nous retrouvâmes la petite loge, ses canapés et son catering composé d’eau minérale, de chips, de salades de riz, de Mars, de Toblerones, de sachets de Smarties, d’un sac de pommes Golden, d’une bouteille de Bourbon, de deux bouteilles de vin A.O.C. et de force canettes de bière, tous dégoulinant de sueur comme au sortir d’une séance de sauna. J’avais repéré que dans des toilettes situées entre la scène et nos loges, il y avait une douche. J’en rêvais. Je m’emparais donc d’une des serviette-éponges mises à notre disposition, me déshabillais, ne gardais que mon jean sur moi et me rendis ainsi sur les lieux pour m’enfermer dans la cabine, afin d’y savourer la plénitude de l’eau et la solitude soudaine. Tout au plaisir de cette douche, les yeux mi-clos, j’entendis alors la porte de la cabine d’à côté s’ouvrir. Cette cabine était une cabine de WC. J’entendis les chocs d’une démarche plutôt incertaine contre les parois, suivi d’un bruit de métal secoué qui devait provenir d’une ceinture à clous et enfin le son d’un jet d’eau dont la tessiture, la régularité et la brièveté m’indiquèrent qu’il s’agissait d’une fille. Vinrent enfin le son du papier froissé, un juron étouffé et la chasse d’eau qui déflagra sur le tout.
J’entendis ses pas résonner quelques instants dans les toilettes, puis le chuintement d’un robinet de lavabo. Elle se re-checkait. Je sortis de la douche. Elle était de dos. C’était une brune. Je voyais son visage dans le miroir. J’avais noué ma serviette en pagne et portait mon jean sur le bras, les cheveux encore humides. Je ne sais pourquoi, je m’installai devant le lavabo voisin et entrepris de parfaire ma coupe.
Victor Hugo disait que la femme parisienne était « quelque chose de si charmant, de si profond et de si dangereux ». Et même que le mot « Femme capiteuse » a été inventé pour la Parisienne. Tout cela est encore vrai, même pour une punkette alanguie devant le miroir des chiottes du Rex qui re-décoiffe un peu ses ailes de corbeau, s’ébouriffe, se cerne les yeux d’un coup de crayon noir, ajuste l’anneau d’argent qui perce à sa narine et étale le plus rouge des rouges à lèvres sur une bouche longue comme les berges d’un fleuve.
Je dus lui dire quelque chose. Je ne me souviens plus. Je savais.
Chaque fois, c’est la même chose. Quand je rencontre quelqu’un avec qui je vais vivre, je sais. Je me sens proche. J’ai cette sensation de déjà vu, d’attendu, comme un rendez-vous mû par les étoiles, les courants, les mouvements de la lune, l’abstraction immédiate. Présentais-je que nous allions nous revoir sans avoir rendez-vous, nous aimer, nous manger l’un l’autre, traverser l’Europe de l’est et le Sénégal, pêcher les écrevisses, être fauchés, être riches, partir en Bretagne en vélo, faire un enfant, casser toute la vaisselle et nous supporter de près ou de loin pour toute la vie ? Toujours est-il que c’est ainsi, au début des années quatre-vingt, un mercredi soir sur la terre, boulevard Poissonnière, dans les chiottes du Rex, que je rencontrai Nathalie.





Friday, September 19, 2008 
Menu et moi, on aimait Baudelaire. Son statut de poète maudit nous semblait politiquement correct. Outre sa virtuosité poétique, sa révolte, son élitisme, son dandysme désespéré, son mépris de l'espèce humaine et sa misanthropie ne pouvaient que séduire nos mégalomanies naissantes. Menu et moi avons toujours été profondément persuadés de l'évidente supériorité de nos talents et de nos esprits sur ceux de notre entourage, fut-il nos camarades, nos profs, voire nos parents. Peu de monde trouvait grâce à nos yeux, et nos ailes de géants nous empêchaient un peu de marcher…
Menu et moi avions soif de contre-culture. Tous deux issus de ce milieu middle class où l'on ne parle guère de religion ni de politique, nous avions, tout comme Baudelaire, des pères de droite, absents, passant leur vie quelque part à vendre qui des bagnoles, qui des assurances, entretenant enfants, femmes et maîtresses et distribuant des chèques à tout ce beau monde à la fin du mois. Comme Baudelaire, nous vivions dans le giron fragile de nos mères, un peu plus cérébrales ; la mienne était prof de Français, celle de Menu était égyptologue, lisait les hiéroglyphes et écrivait même des poèmes qu'elle publiait. Sur ces bases, nous étions à l'affût d'abstraction, d'ésotérisme. De ce monde trop terne nous cherchions la porte de sortie, et travaillions à devenir voyants en faisant tourner les verres lors de séances de « spiritisme » savamment réglées, lisions Lovecraft, Métal Hurlant, écoutions Alice Cooper, Cure, Siouxie and the Banshees, allions nous photographier dans les cimetières, inventions des langages sophistiqués avec précis de grammaire complets, échafaudions des philosophies mégalomanes et gratuitistes, écrivions des manifestes et concevions des systèmes d'analyse dans lesquels un caillou ou une merde de chien étaient plus importantes que l'ordre universel des choses.
Au fur et à mesure de ces soirées vaudoues, nous avions eu l'idée d'ouvrir quelques bières qui traînaient au frigo, et commencions sérieusement à nous intéresser aux paradis artificiels. Nous avions dans nos enceintes trois générations de musique de sauvage, les vicieuses années soixante, les orgiaques seventies et les violentes années quatre-vingts, dont le principal point commun restait une toxicophilie affichée. Comme disait Flaubert, c'était là « le genre »… Vincent Fournier, dit « Alice Cooper », vidait paraît-il une bouteille de Bourbon cul-sec avant chaque concert, Keith Richards s'était fait dorer les cloisons nasales à l'or fin, Ian Curtis cultivait les overdoses comme des fleurs de son jardin, Daniel Darc de Taxi Girl s'était ouvert les veines sur scène… Forts de ces légendes, nous passâmes au vin, au ricard, à l'eau de vie, puis au raide. On me fit goûter un joint. Je me mis à fumer. On me fit lire Baudelaire, je découvris le « poème du Haschich », et Menu fut immédiatement informé de cette trouvaille. A ce que j'avais compris, Baudelaire y prônait la consommation de shit régulière, organisée et expérimentale, afin d'accéder à une sorte d'état supérieur de pensée et de création. Il prévenait le lecteur que cela n'apportait pas le génie aux imbéciles, et ne conseillait cette pratique qu'aux fins esprits. Menu et moi nous sentîmes flattés.
Le shit que Charles décrivait dans « Les paradis » semblait d'une autre époque. Il parlait d'une « confiture » verte, d'une pommade à l'odeur capiteuse, extrêmement appétissante. Ce que nous avions pour notre part était plus une sorte de morceau de résine sèche et dure, à l'odeur âcre et médicamenteuse lorsqu'on la brûlait. Menu ne fumait pas même de clopes. Ce fût justement parce que Baudelaire préconisait uniquement la consommation par ingestion qu'il accepta tout de même de se livrer à l'expérience.
A cette époque j'étais pion, je louais un petit studio en banlieue parisienne, et c'est sur un coin de plaque électrique que nous fîmes tranquillement « l'infu ». Quelques épicuriens croisés ça et là m'avaient conseillé de dissoudre le hasch dans du lait chaud. Je tournais doucement avec une cuiller en bois. Au bout de quelques minutes, le lait prit une teinte vert-amande et se mit à répandre un fumet non dénué de charme.
Je servis l'infu dans les tasses du petit déjeuner, nous retournâmes sur la platine le disque de PIL et nous dégustâmes le breuvage comme Gide et Oscar Wilde buvant du vin de Chiraz les veilles de départ. L'esprit suprême allait nous venir nous révéler, c'était un grand moment.

Les premiers effets furent longs à venir. Nous pensions à en refaire une, quand soudain nous nous mîmes à ressentir une plénitude infinie, et une insondable bonne humeur. Nous aurions lancé le monde comme un ballon rouge. Puis nous nous mimes à rire aux éclats pour n'importe quoi, à parler fort. Bientôt l'euphorie se transforma pour moi en véritable excitation nerveuse, accompagnée d'une sensation d'étouffement progressif. La musique devenait assourdissante, jusqu'à ce que je me rende compte que c'était les battements de mon cœur cognant dans ma poitrine qui provoquaient ce vacarme. Je crus mourir. Menu était idem. Nous ne parlions plus. Nous étions tous deux couchés sur la moquette. Au prix de réels efforts, Menu réussit à ramper jusqu'au téléphone pour appeler les pompiers du Chesnay, qui vinrent rapidement et nous conduisirent sans ménagement, et même je dois dire avec une certaine barbarie, au centre hospitalier le plus proche. C'est sur deux civières roulantes que nous fûmes poussés aux urgences blafardes, le visage aux néons, avant qu'une dose salvatrice de Valium ne nous délivre de ce cauchemar.

Charles Baudelaire est un poète français né à Paris le 9 avril 1821 et mort dans la même ville le 31 août 1867. Au delà du temps il est aussi mon ami. Je partage ses dettes, ses créanciers, ses douleurs d'amoureux transi, ses transes érotiques et ses nuits vaudoues. Si j'étais en prison, je me réciterais ses poèmes. Et même, pour vous prouver que je ne lui en veux pas, je me suis vu, pour les dix-sept ans de mon fils, lui offrir un exemplaire des « Fleurs du mal ». Par hasard, si jamais il chapardait « les paradis artificiels » sur les rayons de ma bibliothèque, que ce chapitre lui soit un appendice utile pour ses éventuelles expériences littéraires, et qu'il sache surtout que Menu et moi, on aimait Baudelaire.

(Vous retrouverez ce chapitre en bande dessinée dans le prochain 'Lockgroove comix', (L'ASSOCIATION) le nouveau fanzine de JC Menu).
Friday, March 07, 2008 
Après le dîner, comme bien des familles françaises, mon père, ma mère, la chienne « Belle » et moi nous installions devant la télé. Lorsque j'avais école le lendemain, je devais aller me coucher à neuf heures. C'était la loi, et ça n'était pas la peine de discuter.
Ce soir-là, il y avait un western, « La flèche brisée » (Brocken Arrow, 1950), avec James Stewart. Pour les gens de ma génération, les westerns n'étaient pas de vieux films ringards tels qu'ils apparaissent aux enfants d'aujourd'hui, mais des films d'action et de suspense très appréciés, qui mettaient en scène des aventuriers romantiques et solitaires, dans un monde merveilleux où l'on se déplaçait à cheval, et où le moindre problème se réglait à la Winchester ou à coup de poings ; autant dire le paradis.
Rien qu'à son titre, « La flèche brisée » laissait à deviner qu'il y aurait des Indiens dans l'histoire ; mon genre préféré. J'eus la faiblesse de regarder le début. Dès le générique, je sentis que j'allais adorer. Non seulement il y avait des Indiens, mais ceux-ci n'étaient pas montrés tels qu'à l'ordinaire, fourbes, cruels et débiles légers, comme aimaient à les peindre les westerns de l'époque dont certains n'avaient rien à envier au « Juif Süss » de Veit Harlan. Ici, les personnages des « peaux-rouges » étaient complexes, humains, certains bons et d'autres méchants, au même titre que les « visages pâles ». L'action se déroulait chez les Sioux, dont le chef, Cochise, acceptait d'engager un processus de paix… Mon père finissait son verre de vin, ma mère était allongée sur le canapé, et même la chienne couchée sur ses genoux semblait captivée. Moi, je ne bougeais plus, je me faisais oublier de tout mon être ; j'aurais voulu être invisible. C'est à peine si j'osais lever mes yeux sur l'horloge du salon, dont la grande aiguille atteignait lentement mais sûrement la dizaine de l'heure fatidique…
Mon Dieu, neuf heures moins une… Je suis fait comme un rat. De toutes mes forces, je prends l'air de rien. L'action devient palpitante. C'est un moment intense de confrontation entre Cochise et Tom Jeffords. Ils vont signer un pacte entre hommes, qui met en jeu la vie et la mort. Tom a auparavant sauvé la vie d'un jeune Indien, et appris le langage des Sioux pendant un an pour gagner la confiance de Cochise.
Neuf heures. Toujours rien, pas de réaction. Nous sommes tous les quatre en Arizona, nous sentons sur le visage la chaleur et la poussière. Il y a du vent dans le salon. Je commence à caresser l'espoir d'être autorisé à regarder le film, soit qu'on ait oublié ma présence (ce qui était peu probable), soit qu'une grâce me soit accordée par la voix d'un silence tacite.
Neuf heures deux. Le regard de Jeff Chandler interprétant le rôle de Cochise est tout simplement terrifiant. Il vient de se saisir d'une flèche de guerre et pour symboliser le serment que viennent d'échanger les deux héros, d'un geste calme mais chargé d'orage, il la brise ! L'histoire va vraiment commencer ; changement de plan, un cavalier au galop dans la plaine, les grands espaces, une musique épique … Ce fut vraisemblablement cette respiration dans le schéma narratif qui provoqua d'un seul coup l'énoncé de la phrase fatidique, dont la syntaxe était tournée de manière particulièrement cruelle :
« Pierre ? Tu ne devrais pas aller te coucher ? »
Je fis semblant de ne pas entendre. Au deuxième coup de semonce, je me levais en tentant de faire pitié, par une attitude voûtée et un regard comme celui du chat de Shrek… Je tentai quelques arguments d'une voix tremblante, puis les suppliques ; rien n'y fit. Je ne fus pas entendu. Je fus condamné à aller au lit sans la moindre alternative.
La porte qui séparait le couloir du salon de ma chambre comportait une fenêtre de verre dépoli. Selon les différentes intensités d'éclairage des images de la télévision, la lumière variait dans la pénombre, sombre sur la musique langoureuse des scènes d'amour, claire sur les scènes en extérieur, le galop des chevaux et les cris des cavaliers, ou hachée comme au stroboscope sur les coups de feu, les bagarres et les champs de bataille. La seule image que je voyais de mon lit était une reproduction du « Paul en Arlequin » de Picasso, dans un sous-verre du couloir, qui figurait un petit garçon qu'on avait grimé et forcé à se déguiser et qui, sous les lueurs dansantes des Westerns, partageait avec moi toute la tristesse des enfants qui doivent aller se coucher et qui n'ont pas sommeil. Qu'a t'on inventé de plus triste que d'aller se coucher seul, dans la vie ? Parfois, j'ai encore du mal à m'y faire…

Mes parents avaient leurs raisons. Ils m'aimaient et m'élevaient de très agréable manière. Je ne les critique pas, car comme le dit l'adage : « on ne juge pas ses parents ». Cependant lorsque Nathalie et moi devînmes à notre tour des parents, je gardais en mémoire toute l'injustice du temps passé. Jamais nous n'imposâmes à notre fils de dormir, d'éteindre la lumière, et j'ose dire qu'il avait une télévision dans sa chambre qu'il avait le droit, avec notre accord, de regarder parfois et raisonnablement. Par là-même, n'ayant jamais créé d'interdit sur le sujet, car comme le dit Saint Paul « il n'y a pas de péché sans loi », nous avions le plaisir de constater que le soir, après dîner, bien souvent Arthur baillait et nous disait tout simplement « Papa, Maman, j'ai envie d'aller me coucher».