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Frederic Fabbri



Last Updated: 4/21/2009

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April 12, 2009 - Sunday 

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Mam....

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La grossesse s’était bien passée. Enfin, j’veux dire, je n’ai pratiquement eu aucune nausée, pas plus de vertiges et encore moins de problèmes sanguins. Mon corps était plus svelte à l’arrivée qu’au départ. Pas la moindre marque sur ma peau. Lorsque je portais Anaïs, c’est tout juste si parfois je n’étais pas là à vérifier qu’elle soit bien accrochée, mon ventre a tardé à s’arrondir – au début on a même cru à un simple retard- puis elle bougeait par légers à coups, tout en douceur. Pendant ce temps j’apprenais des contînmes pour enfants, je choisissais chaque élément de la chambre, je préparais les cadres qui accueilleraient ses photos. ....

Anaïs est née un mois en avance, légère, un peu trop, elle ne ressemblait pas à ce que l’on attendait. Elle n’était pas la poupée joufflue mais plutôt un style d’automate nerveux à la maigreur effrayante, tout comme certaines de ses expressions. Pourtant déjà, je l’aimais.....

On est rentrés chez nous avec Anaïs. On était si heureux. Si fatigués aussi. Elle nageait dans sa gigoteuse et s’énervait lorsqu’elle a fait le tour du propriétaire. « Une petite rebelle » comme nous l’avons appelé. Je me souviens de l’entrée dans la chambre, Gabriel était si fier de sa décoration, une ambiance pêche relaxante, des bois écrus à la douceur apaisante, un parquet qui sentait le miel. ....

Jamais nous n’avons pu la coucher dans son lit à barreaux, jamais elle n’a pu regarder les tours de lit et leurs décorations jungle choisis de tout cet amour, à peine couchée Anaïs a crié, puis a définitivement refusé cette chambre. Nous nous attendions bien à ce qu’elle crie, en un sens c’est normal, pourtant même le pire n’avait rien de semblable, elle hurlait. Bercée, elle se calmait, à l’arrêt elle s’égosillait. Les nuits n’étaient que quelques minutes d’un sommeil difficile. Les jours l’accumulation de fatigue rendue insurmontable.....

Ça ne devait pas être fait de la bonne manière. On devait se tromper. Il manquait quelque chose, c’est certain. La musique adoucit les mœurs. A peine couchée, de doux chants du lecteur cd tamisaient l’atmosphère, elle criait. Les lumières qui dansent sont apaisantes. A peine couchée elle mugissait. Et puis Gabriel criait à son tour. Anaïs était de plus en plus énervée. Les poches sous ses yeux étaient tout aussi grosses que les nôtres. Les voisins se plaignaient, les même qui à notre retour de la maternité nous disaient que les cris de bébé ne sont pas des cris qui dérangent –se fendant toutefois d’un : « elle est maigre quand même mais tant qu’elle se porte bien ». ....

La première fois que je l’ai secoué, ce ne fut pas de ma faute, elle plantait une vraie révolution à la maison et j’étais si exaspérée. Je n’ai rien dit à Gabriel elle s’est tue et je l’avais maté. Je n’ai pas dormi, elle si, Gabriel aussi. Le lendemain je me suis inquiétée, je suis rentrée discrètement dans la chambre, imaginant déjà des séquelles, un enfant abimé, un jouet qui ne marche plus. Je l’ai regardé, pour la première fois depuis ce retour à la maison et je la trouvais belle. Puis elle a ouvert les yeux et s’est remise à crier, des cris sans larmes, des cris de défi. Je l’ai porté au sein, elle n’en a pas voulu, pas le sein du despote malveillant qui l’avait torturé la veille, j’étais mauvaise, je le savais. Gabriel avait l’air tout aussi fatigué, malgré cette nuit de sommeil. Gabriel ne l’a pas regardé, pas un coup d’œil, pas un seul. Il ne m’a pas regardé non plus. Il n’est pas rentré le soir, simplement trois semaines, il n’avait pas tenu plus de trois semaines, il avait abdiqué. Anaïs finirait par se calmer, Gabriel par rentrer, et enfin, tout s’arrangerait. ....

Une semaine et je n’ai que très peu dormi, si peu dormi. Une heure de-ci de-là,  elle toujours pendu à mon cou. Je ne l’ai pratiquement pas secoué, c’est vrai, très peu, je le promets. J’avais si sommeil, j’étais si désespérée. Ça n’est pas une excuse c’est vrai. Je lui ai donné des morceaux tout petits de divers psychotropes et anxiolytiques, tout ce que j’avais pu ingurgité en quelques années je lui faisais goûter. Je commençais à recevoir des coups de téléphone, des courriers à propos des éventuels résultats de visites chez le pédiatre, le suivi obligatoire. Anaïs vomissait, mangeait peu. Je devais donc m’y soustraire. Elle avait des crises de démences, n’avait pas voulu venir au monde et me le faisait comprendre. Elle éructait des slogans suraigus dans la nuit depuis sa petite gorge qui me frappaient de psychose, la sienne. Il y avait les voisins qui tapaient aux murs, en haut, en bas, sur les côtés. On voulait ma tête. Gabriel ne répondait pas à son téléphone, il ne lisait pas mes sms. Mes paupières étaient si pesantes, si douloureuses. Je ne lavais plus Anaïs, je ne me lavais plus non plus. Je la portais constamment. Je sentais mauvais. Tellement mauvais que j’en avais la nausée. Ce jour-là ça cognait de toute part. Je me suis alors assise dans un coin du salon, j’étais assiégée, je me suis mise à pleurer. J’ai fixé la vieille tapisserie. Anaïs m’a regardé, je l’aimais, je lui ai caressé le crâne tendrement, son visage s’est déchiré, elle a stoppé un temps, elle a rougi et a crié encore plus fort, si fort. Pourquoi me détestait-elle autant ? Ma main s’est posée sur sa bouche et l’a pressé. Je voulais du silence. Le sien, le leur, le mien. Et j’ai pleuré pour nous deux. ....

March 30, 2009 - Monday 
Ell'il

 


Elle se réveille et sait déjà. Elle tire les draps sur son visage, sachant déjà. Elle pense qu’elle aura un peu plus de temps, qu’ainsi elle aura du rabe, mais elle sait déjà, elle a vécu ce moment et le vit encore et encore, chaque jour. Et ce moment on ne le repousse pas éternellement. Elle se crispe, serre les dents, ses gencives prêtes à saigner, ça lui est déjà arrivée et elle n’en est pas loin. Puis d’un coup de pied franc elle balance les couvertures, linceul de sa haine pour elle-même le temps d’une nuit, ça a trop duré. Elle se lève. Oh aide-moi ! Elle sait qu’en traversant le couloir elle va se diriger vers la salle de bain, ses pieds dirigés par cette chose destructrice qui a la main mise sur son inconscient. Cette salle de bain, comme hier, comme avant-hier, et comme elle le fait depuis des années. Elle s’y dirige, là où elle a déjà tant pleuré. Elle caresse le chambranle en entrant, s’y laisse traîner. Elle laisse tomber à ses pieds son pyjama, allonge une jambe, pose un pied sur la balance, toujours le même, toujours le droit, puis l’autre. Elle regarde entre ses pouces, et les larmes montent immédiatement de son cœur vers sa gorge, puis les sanglots explosent. Elle voudrait se retenir, mais pourquoi, elle est seule, elle le sait ça aussi, seule et sale, même lavée à la javel, même avec la peau qui s’écorche tant elle se brûle, elle restera sale. Ces yeux se lèvent douloureusement vers ce miroir. Oh oui elle est moche et sale. Elle a les cheveux secs et gonflés, beaucoup trop de cheveux, elle pourrait peut-être se les arracher, pourquoi pas. Et puis ces yeux, aussi expressifs qu’un poisson sur un étalage, des joues qui tombent et une bouche qui lui mange le menton, de toute manière il se fond dans le gras du cou. Et puis, avec ce corps, son visage, elle s’en fout. Elle se hait, elle le sait. Mais le voudrait encore plus, elle voudrait avoir été battu quand elle était enfant, elle voudrait que la violence de la vue de son corps gras et difforme soit la réponse à son passé, alors elle détesterait ce passé plutôt qu’elle mais son père, sa mère, sont les derniers… et les premiers… à lui avoir dit qu’elle était belle. Il y a aussi eu ce gars dans le bar mais il lui a tiré son sac, alors lui ça ne compte pas. Elle n’y avait pas cru de toute façon alors…

Elle se hait comme un peu haïr un moment de toutes ses forces, comme on peut haïr une personne lorsque l’on y pense,  mais quand c’est soi, c’est continuellement alors ça fait mal. Elle regarde ses jambes, elle voit un bloc visqueux qui cache de probables genoux, elle voit sa chatte qui empiète sur le haut de ses cuisses et ses poils qui débutent quelque part pour se perdre dans du gras et réapparaitre à l’en écœurer.

Elle soupèse son ventre, imagine que derrière cet amas de graisse ses boyaux sont tendus à en péter. Elle voudrait que la lame de son rasoir à jambe la lacère du nombril jusqu’aux seins, des seins jusqu’aux côtes et qu’elle se vide de tout ça. Elle regarde sa bouche et ressent tout ce qu’elle a engouffré la veille, l’avant-veille, salé, sucré, et parfois tant d’un coup qu’elle ne savait plus, elle a envie d’en vomir, d’en mourir. Mais elle ne sait pas quoi, mais un truc la raccroche à la vie. Un truc certainement masochiste qui la retient de se trancher les veines après s’être vidée, la même chose qui retient tout dans son corps lorsqu’elle veut se faire vomir, la même chose qui la constipe des jours, la même chose qui lui donne l’impression qu’elle sent ce qui ne sort pas ni en haut… ni en bas… Alors, elle se jette sur des gâteaux, des biscuits, des saloperies d’apéritif, et elle pleure, accoudée à une table minable aux motifs confiture bonne maman, elle voudrait que ses ongles lui arrachent les paupières, mais des ongles elle n’en a jamais eu. Toujours bouffés. Comme elle bouffe tout.  

Elle se jette dans le canapé et regarde le télé-achat, zappe quant elles sont belles, quant elles sont fines. Elle regarde des documentaires, rêve de se faire bouffer, par un lion, étriper par un rapace, évider par une hyène. Elle change de chaine et tombe sur une de ses séries sud-américaines et voit ces beautés latines, ces play-boys hispaniques. Elle s’autorise à éteindre le son et y glisser ses propres dialogues, alors Diego dirait son nom, et lui dirait combien il l’aime, et cela même s’il devait la partager avec Pedro. Alors, le rêve s’arrête lorsqu’elle sent que dans sa culotte humide où ses doigts s’affairent une miette de la veille, un morceau de bouffe, putain ! Elle ne mouille pas ! Sa chatte doit pleurer !

Un Diego, juste une fois. N’importe qui.

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Il se prépare à sortir comme s’il était comme tout le monde. Il se rase. S’épile les sourcils. Passe du fil dentaire, ses gencives prêtes à saigner. Bande ses muscles et en joue devant la glace. Il a un beau visage. Il a le corps épilé et dessiné. Un régime strict et de la gym. Il glisse ses doigts sur ses pectoraux et se regarde bien dans les yeux. Il s’imagine comme tout le monde. Il se caresse. Là tout son corps est bandé. Il se parfume. Enfile sa chemise. Son pantalon. Pas de slip, ni de caleçon, il aime la sentir frotter sur les coutures. Ses chaussures sont parfaitement cirées. Les lacets noués à l’identique. Il se masse la nuque et ferme les yeux. Ses doigts glissent sur une vague de cheveux tondus courts. Il est comme tout le monde. Il se dirige vers la porte, ses pas pratiquement muets, et sort.

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Il entre dans sa voiture, tout en précaution, afin qu’aucun pli ne vienne perturber la perfection de son complet. Il glisse sur son nez une paire de lunettes noires dont longues branches dorées se fondent dans le blond de ses cheveux naissants. Le moteur ronronne. Il est comme tout le monde. Il laisse l’autoradio choisir une station au hasard.

Il voudrait avoir été battu ou violé petit. Même ado. Mais même pas. Il est comme ça. C’est tout. Il passe la première. Il est beau dans le rétroviseur. Il devrait pleurer mais il n’en a pas envie. Il sait pourtant qu’il le devrait, qu’il est temps d’y aller.

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Il se gare. Regarde la fenêtre allumée. Il sait que c’est là. Au troisième. Il sonne. Ça ne répond pas mais ça ouvre. Il grimpe les escaliers deux par deux il est impatient. L’odeur de son déodorant le suit et arrive même à le précéder.

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A la porte, il tape. Un coup. Trois coups. Un coup. Deux coups.

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Une voix faussement aigüe : « Diego ? » Même la voix, elle est moche.

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Ça ouvre. Elle est maquillée, parfumée, habillée, joyeuse… à outrance.

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Mais il s’en fout lui et l’embrasse à pleine bouche. Il sent sur son cou les poils drus qu’elle a sur le menton. Il sent ses mains se perdre en elle, mais n’a aucune idée de la partie du corps que ça peut être. Elle lui glisse la main entre ses cuisses et le sent bander, si dur. Elle lui prend un poignet et le tire jusqu’à sa chambre. Regard aguicheur. Elle se couche sur son lit. Il lui retire ses vêtements. Lui reste habillé. Elle n’a pas honte parce qu’elle se sent belle dans ses yeux.  Ses seins pendent mollement de chaque côté. Et dans ses oreilles, ça tambourine comme à Broadway. Il laisse ses doigts glisser sur sa peau, de ses seins vers ses côtes, de son nombril vers ses hanches. Elle sourit. Il sort de la poche de sa veste de costume un couteau à la lame luisante, presque aveuglante. Elle ferme les yeux de plaisir, elle inspire. Et voudrait lui crier « vas-y ». Pourtant, ce silence est si beau. Et alors qu’elle sent le froid de la lame la pénétrer et la découper, elle sent aussi la chaleur de son sexe si dur qu’il est en train de délicatement entrer, entrer en elle et une voix dans le creux de son oreille lui murmurer « tu es si belle ».

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March 30, 2009 - Monday 


 

Corrida....



Si je connais « Tentation Magazine » ? Bien entendu ! Je le lis chaque semaine… Le magazine de la femme sans tabou, survitaminée et libérée.....




-Interview du 14 décembre 14 h : (loge d’une séance photo d’un concours de modèle féminin)....


 

Je ne me suis jamais sentie aussi épanouie que dans ces concours. Je me sens chérie, je me sens appréciée et regardée. Les attentions sont rares alors ici j’en profite. Regardez cette maquilleuse ! Un amour. ....



Mes tentations ? Un cachet plus gros (rires)… et un café liégeois !....



-Interview du 14 décembre 18 h 30 : (sortie du concours, même loge)....



J’ai fini quatrième, ce qui n’est pas si mal, c’est vrai. Mais je n’ai pas décroché un seul contrat. Une trousse à maquillage et un book offert. ....



Des regrets ? Oui, on m’a dit que j’aurais pu finir largement première avec 4 kilos en moins. Je ne sais pas où les perdre, mais je vais y travailler. ....



Une tentation ? Vous voulez parler des laxatifs, des coupes faim et autres ? Non, un bon régime équilibré et un peu de gymnastique. Je suis certaine d’y arriver !....



-Interview du 16 décembre : (conversation téléphonique)....


 

J’ai été sélectionnée par votre chaîne pour une émission sur ma vie de mannequin ! Je suis… aux anges. Même si j’avais fini première avant-hier je n’aurais été aussi… heureuse! Je peux crier ? (cri suraigu). ....



Une tentation ? Vous embrasser peut-être ? (rires)....



-Interview du 8 juillet : (petit café dans un quartier chic)....



Depuis que l’on a commencé cette série de reportages pour « Tentation Magazine », mon carnet de rendez-vous a littéralement explosé.  Je fais parfois 2 shootings par jour, parfois 3. Chacune des séances étant plus éprouvante que la précédente –« vas-y, penche-toi, une attitude, douce et lancinante, un panda » « tu es un tigre, féline, tu griffes, sois plus méchante, voilà » « obsession, tu vires à l’obsession »- donc oui, j’avoue, la tentation fait partie de mon quotidien. Il y a plusieurs types de tentations. Les barres chocolatées, cacahuètes grillées ou caramélisées. Celles-ci sont les plus faciles à déjouer. J’ai toujours sur mon réfrigérateur une photo de la taille idéale mannequin. Je n’ai que 18 ans, et ce, depuis seulement quelques jours, alors oui ces photos me suffisent. Il y a aussi celles que j’ai dans mon portefeuille… et je l’avoue j’en ai même une de moi, en sélection moins de 16 ans, que je porte dans ma petite culotte en soirée, un tout petit format. J’avais alors atteint mon meilleur poids. Aux buffets elle m’a souvent sauvée. Les autres modèles ? Hommes ? Bien non pas de tentation, je n’ai pas le temps de penser à ça encore. Je débute dans ma carrière de modèle. Où pourrais-je trouver le temps ? Les femmes ? De la tentation ? Vous rigolez ou quoi ? Quoique de les tuer parfois peut-être… (petits rires).....



-Interview du 16 octobre : (chambre d’hôtel 4 étoiles)....



Ah oui salut… Je ne vous attendais plus… Je n’arrête pas, j’ai signé pour une grande marque, je ne peux pas dire le nom là, non ? Ok, pas pour l'instant, mais vous aurez peut-être un encart publicitaire. Et bien c’est une grande marque de cosmétique, je fais les photos le jour et la nuit je suis en soirées mondaines, des baisers, des discussions plutôt intéressantes. Je connais des acteurs, des producteurs et une foule d’écrivains… Et ils ne sont pas aussi snobs que je le pensais ceux-là ! Au contraire. La répartie certainement.....



Ce reportage est vraiment en train de me propulser !....


 

Une tentation ? Parfois oui, c’est dur. Il y a des drogues. Pas les douces, les autres. Je peux en parler ? Ah oui c’est vrai, c’est un magazine indépendant. Alors, il y a ces pilules qui circulent, mais je suis forte… alors… ....



-Interview du 29 décembre : (aéroport)....


 

Ah ça se voit ? J’ai perdu 2 kilos encore. Il fallait que pour ce défilé je sois vraiment au plus haut. Imaginez : le défilé du réveillon, diffusé sur les plus grandes chaînes de mode. ....



Ah excusez-moi mais je n’ai plus le temps là, mon vol est dans moins d’une heure et j’ai encore un millier de choses à réajuster.....



Ah oui, oui, la tentation ? Hum… Perdre encore un kilo peut-être… sinon (elle se frotte le nez), un remontant peut-être aussi… (Ses cernes sont profondes et le teint est blafard)… j’ai des gélules à prendre, pardon. ....



-Interview du 8 janvier : (chambre d’hôtel)....



Me dites pas que vous l’ignoriez, putain, c’est pas croyable. Je ternis l’image du magazine ? Je le porte plus haut qu’il n’a jamais été, et non, vous ne m’avez pas fabriquée, vous en avez peut-être été tentés, mais, regardez-moi bien, je suis devenue un symbole. D’autres magazines se déchirent pour mes interviews… ....



Allez, me lâchez pas s’il vous plait, je vais faire attention, c’est promis. C’était le réveillon, j’avais un peu bu et… oui aussi de la coke d’accord… et des extasies… c’est vrai. Mais la police à Boston est plus dure qu’ici. ....



Merde, allez ma tentation… demandez-la-moi… me faire sauter la tête plutôt que vivre tout ça !...



-Interview du 12 février : (bureau de « Tentation Magazine »)....



Je venais m’excuser. C’est vrai j’ai déconné. Mais on, j’ai droit à l’erreur non ? La seule. Depuis que vous ne me suivez plus je n’ai que très peu de contacts. Aidez-moi. Vous m’avez autant fabriquée que détruite. J’ai compris, sans vous je ne suis plus. ....


Oui, j’ai encore perdu du poids mais j’en avais besoin, je ne me vends pas, je suis trop grosse sûrement. Si je suis tentée par un nouveau contrat ? Grâce à Dieu, vous me donnez une nouvelle chance. COMMENT ? Suivre ma thérapie contre mon anorexie ? Mais enfin, je ne suis pas… c’est ça ou rien ?  (Elle tape du pied, sort une mignonnette de vodka qu’elle boit en une gorgée)… On y va je suis partante. ....



-Interview du 2 mars : (chambre d’une maison de repos)...


 

Oui, je vais beaucoup mieux. J’ai vu la couverture du magazine. Je ne suis pas très belle sur la photo. Dites bien que je vais mieux, hein ? Que je suis sur le point de guérir. Fini la drogue, fini l’anorexie. Ma nouvelle coupe de cheveux vous plait ?....



Une tentation ? Allez vomir, mais ça, je ne peux plus.....



-Interview du 18 mars : (même chambre)....


 

Comment ? Vous n’êtes pas content au journal ? J’ai perdu 2 kilos et vous ne pouvez même pas me prendre en photo ? Vous trouvez ça indécent ? Mes dents sont-elles, elles aussi, indécentes ?....



Vous savez quoi ? Je me suis toujours fait vomir. Ecrivez-le, allez, allez, écrivez ça. A 16 ans j’ai commencé. Mais je ne pouvais m’empêcher de me goinfrer. Tentée de manger. Mais la tentation n’était pas là. Elle était juste après, manger pour vomir. Le contrôle total. Mon âme était si sale que je pouvais extraire et balancer. Cette faiblesse je la vidais. Et puis vous êtes arrivés. J’étais belle comme ça… vous écrivez hein ? J’étais belle à faire ça. Je pouvais l’être encore plus. Manger peu, tenir avec les drogues, et finir la tête dans les wc. Maintenant, laissez-moi. Je suis crevée. Ma tentation ? Vous voulez ma tentation ? Vomir, jusqu’à en disparaître. Je pensais que vous m’aidiez à être… mais vous m’avez aidée à… non laissez- moi s’il vous plait. C’est vous la tentation. Vous êtes la tentation. Vous m’avez guidée bien avant que je vous rencontre. Et vous m’avez utilisée pour en tenter d’autres comme je l’ai été. Hors de ma vue....



Voici un recueil complet de toutes les interviews de Samantha Indigo, notre regretté et estimé modèle féminin. Il accompagne ce numéro spécial sur son décès. Le doute persiste sur la prise volontaire ou non d’une surdose d’anxiolytiques. Elle séjournait dans une maison de repos dans le sud de la France où votre cher magazine tentait de l’aider à surmonter un essoufflement de son moral. Faible physiquement, elle avait perdu beaucoup de poids ce qui a dû peser dans la balance de sa surdose. Le magazine et ses nombreux fans se joignent à la peine de sa famille. Après nos nombreux entretiens, nous pouvons vous dire que Samantha était une personne sensible, attachante et d’une énergie débordante. Si on devait se souvenir d’elle avec une seule image, nous sommes certains que c’est celle d’une jeune femme à l’ambition unique : avoir un mari aimant et de nombreux enfants. ....





Le prochain numéro de « Tentation Magazine » qui suivra l’ascension d’une jeune actrice provinciale dans la capitale lui sera dédié. En attendant ce numéro. Laissez-vous… TENTER. ....


 


 


 

....

September 19, 2008 - Friday 

Current mood:assassine..

Il y a là cette odeur de terre, de la terre fraîchement retournée, cette sensation de faire un bond, non, plutôt un rêve, en arrière ; tout derrière. Ces moments où l'on ferme les yeux, sans bouger et quelques sensations reviennent en mémoire, rares, mais réconfortantes, ces moments choisis par le subconscient, le parfum de sa mère, l'eau de toilette bon marché de son père, les couleurs défraîchies idéalisées des jupons maternels, un soleil qui pointe fièrement à l'horizon, une brume chargée en émotions. Toutes ces choses qui ne sont que la somme, ou raccourci, ou je ne sais pas, peut-être ces choses qui te balancent en pleine face ce qui t'accroche à ce passé. Et qui sûrement même si tu ne le reconnais pas, même si tu t'en sens honteux parce que c'est commun, hors de ta classe, trop paysan certainement, et bien toutes ces choses que tu refoules sont celles qui foncièrement t'apaisent parce que dans ces moments seulement tu es toi, avec ce qui t'a vu grandir... Mais là, non, ça ne sent pas vraiment cette terre-là, je voudrais bien, mais il y a cette désagréable nuit moite si lourde, si humide, si grave, si pesante. La terre remplie douloureusement le dessous de mes ongles dont un brisé a, je pense, dû rester planté dans cette vase, la peau de l'annulaire droit à nu. Je sais qui je suis, mais je ne sais pas pourquoi je suis... là.  Les yeux bandés et collants, de l'adhésif,  bandeau qui m'arrache les sourcils.  J'émerge et rien ne me dit de bon, pourtant j'ai rarement été aussi calme. Mes pieds sont liés. Mais je l'imaginais bien, avant même de les dégourdir. Je suis là, planté dans ce que je pourrais envisager comme une tombe, ma tombe. Et je suis bien en vie. Je sens même perler la sueur dans mes cheveux. Si j'avais mis une bande-son à la situation il n'y aurait eu que des instruments synthétiques, le genre un peu dépassé, new-wave, pourquoi pas une batterie un peu saturée et un rythme oriental, la parfaite bande-son du film de seconde partie de soirée, mais là, rien, seule musique ma respiration, douce, presque apaisante. Je ne sais pas pourquoi je suis là, mais une chose est sûre je ne m'en sens que plus vivant. Des journées de boulots à un guichet, des week-ends à faire du rafting, de l'escalade ou autre squash, et pourtant ce trou, lui seul me rappelle à moi. De quoi réviser ses fondamentaux.

Un nuage de terre quant à lui, de son côté, m'arrache à mes pensées. Enfin quant à elle, car il/elle reste une voix, grave et nerveuse, lente et nerveuse, nerveuse de colère, pas nerveuse de précipitation, non beaucoup de colère. J'en souris, oui sa colère m'apaise.

-« Tu sais où tu es ? », je ne réponds, trop occupé à recracher la boue déposée entre mes lèvres.  Ses pieds frottent nerveusement le sol, je compte huit pas (et deux de plus maintenant), les chiffres, c'est mon truc, sorte de toc. « Oh bâtard, je te parle ! Tu sais où t'es ? »

-« Si je reste là, enfin si tu me laisses crever là, tu penses que cet ongle aura le temps de repousser ? Tu vois ? Enfin, je veux dire, il paraît que ça pousse des jours et des jours après la mort »

Il me coupe :

-« Merde ! T'es atteint ! J'te fous dans un trou, et toi tu penses à cet ongle ? J'croyais être le psychotique ah ah, mais toi t'es carrément malade ! Ou débile (..) »

Je ne connais pas cette voix, elle ne me dit rien, mais elle est démente, et sûrement un peu abaissée, le timbre rendu plus grave sonne faux. J'entends un grand bruit de courant d'air et je le sens s'écraser violemment sur mes tibias, mes yeux tentent de s'écarquiller au plus grand, mais sous le bâillon ils se révulsent et simplement quelques cils se déchirent : il a sauté dans la fosse. Il attrape mon autre main et me retourne l'ongle du majeur, l'arrache, beuglant d'une voix suraiguë « et celui-là te pose soucis aussi ? ». Dans un réflexe je touche son visage, il ne me dit rien, mais la peau est douce, je sens son poing s'écraser sur mon nez, un « crack ». Je suis sonné. Fin du premier round.

******

-« AHHHHHHHHHH », mes yeux ! Le scotch est retiré, d'une tempe à l'autre la température est brûlante. J'aperçois son visage, son regard plutôt, noir et sans émotion, froid. Il fait sombre pourtant je suis aveuglé un moment, le temps de faire le net, je vois son poing s'enfoncer une fois de plus dans mon nez. Fin du bref deuxième round. Cette fois j'ai vu ses doigts, rugueux, abîmés, burinés. Je saigne beaucoup, je crois.

******

Il y a plusieurs manières d'envisager un moment. Les émotions peuvent prendre le contrôle, on perd le fil, et on est ballotté. L'effort quant à lui est moindre. Cela peut-être aussi désagréable qu'exaltant. On peut aussi tenter de rationaliser celui-ci, tenter d'expliquer le pourquoi du comment, le début et la fin, trouver les mots et le fil conducteur. C'est une gymnastique peu évidente, il faut et les moyens intellectuels et une énergie de contrôle de ses émotions (cf première possibilité). Il y a aussi la distance, on se tient en spectateur, on vit ces sensations, toutefois, on peut garder un esprit critique. Il n'y a que peut d'effort à envisager, simplement une pointe de fatalisme peut aider. « Adviendra que pourra ». Je n'y avais jamais réfléchi, n'aimant guère les dictons, mais ça, ça colle à la perfection à la situation.

******

Je tâte ma cloison nasale, elle semble brisée au moins en deux parties, mes yeux se plissent, mon pouce et mon index en de légères pressions soulignent ce nouveau visage. Du revers de la main j'essuie ce sang qui me cache la vue. La nuit est tombée, elle passe de reflets rouges à gris sombre. Je suis là à rester couché, dévisageant cet homme connu ou non, qui tient plus du lion en cage, avançant et reculant, de gauche à droite, de droite à gauche, un parfait jeu de jambes, un ballet de colère, une danse moderne. Ses mains passent sur son crâne, mais à contre-jour, je ne vois même pas s'il a des cheveux, je l'imagine, je ne connais pas de chauve qui pourrait me souhaiter… mort.

Je m'essaie : « la suite du programme ? »

À son tour : « pardon, t'as peut-être prévu autre chose après ! »

« Et bien oui, mon carrosse se change en citrouille à minuit »

En réponse : « tiens Cendrillon ! » une pelletée de gravas me tombe dessus. Automatiquement je me redresse, mais la douleur dans les tibias me terrasse, « je crois que je préfère rester couché encore un moment ».

Rires. Ça pourrait être une femme.

« Ah enfin un peu de raison ! ha ha, si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour elle, pour ta sœur.. »

« Faire quoi ? Ma sœur ? » Il doit bien y avoir 10 ans que je n'ai plus parlé d'Émilie avec qui que ce soit, depuis mon départ de ma maison familiale pour la ville.

« À commencer par arrêter de faire le malin et écouter la suite du programme » la voix ne cache plus qu'elle est féminine « tu vois on va jouer un peu plus cartes sur table ! »

« Mais Émilie ? »

La silhouette se met accroupie, elle sait que je ne peux bouger et que de toute manière je veux connaître la réponse.

« Émilie ? Je te connais elle et toi, je vous connais depuis très longtemps, Émilie n'aimerait pas ce que tu es devenu, cette espèce de  foutue forme humaine sans vie, qui répond, par oui ou par non à longueur de journée, qui fait semblant de spéculer, mais qui ne fait que jouer au citadin rien que pour oublier qu'il est de la campagne. Émilie m'a dit en être atteinte ! »

« Mais Émilie est morte ! »

« Ne te fous pas de moi ! Elle est en pétard et t'as intérêt à te remettre sur pied avant qu'elle soit là ! » Ses cheveux se décollent de son crâne sur lequel ils étaient plaqués, ils sont plus courts qu'un carré classique, mais je ne vois guère plus, ils semblent noirs et je peux me tromper, ses cils paraissent longs, son allure est masculine ou plutôt sans sexe.

Émilie, Émilie… s'échappe de ma bouche un léger « Émilie s'est noyée alors qu'elle avait 13 ans », j'en avais 10 moi. C'était au cours d'eau près de la maison, à moins de ..:namespace prefix = st1 ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" />100 mètres, je faisais un vacarme fou pour une sottise, un caprice, et aussi grave que cela puisse être au final, j'ai complètement oublié pourquoi. Simplement pendant ce temps, alors que je ne me souviens même plus ce qu'y m'animait, on a pas entendu un son, simplement j'ai vu sur la berge le corps de ma sœur, inanimé, mort, glacé, noyé. J'ai su que je partirai de là-bas.

Ma voix est basse et résolue cette fois, « que veux-tu ? Et… qui es-tu ? »

« Qui je suis ? Quelqu'un dont tu as besoin, qui te surveille depuis un sacré bout d'temps et qui doit en arriver là pour que tu te réveilles et ce que je veux, tout d'abord que tu me donnes un nom entre trois et que tu m'attendes ensuite »

« Je ne comprends rien »

« Ça va venir, David Schulman, Henri Boyer, Sarah, alors ? »

« Alors ? »

« Alors choisis ! »

« Sarah ? Qui ? »

« Ne me prends pas pour plus bête, tu le sais ! »

Schulman est un collègue de boulot, ou plutôt mon chef, il aime jouer les proches, mais pour mieux nous écraser, pas là le week-end ? On le remplace ; le soir ? Et bien il faut rester, y a toujours un truc à boucler, sinon, ce truc il le trouve toujours, « à charge de revanche », «tu verras ça va payer », « on s'fera un restau ». Schulman ? Il a tout du salop, mais je n'ai jamais rien dit.

Henri Boyer, ou plutôt, Mr Boyer du troisième, mon voisin du dessous. « Mr Boyer n'est pas très content ces jours-ci, depuis une semaine vous traînez les pieds sur le sol et ça frotte vous voyez ? Vous rentrez tard et il est fatigué, il n'est pas méchant, il est vieux » dixit la concierge. « Mr Antoine Castigliori, propriétaire de votre appartement loué depuis 8 mois, je vous prierai par la présente lettre recommandée de me prévenir quant à la nature des travaux effectués dans ce dit appartement, qui d'après votre sympathique voisin, est en train d'être transformé en loft et bla-bla-bla… », il y a aussi, les courriers de syndic, les pneus crevés, les renseignements auprès de la police quant à ma collaboration avec des réseaux de prostitution, etc., etc..

Sarah… 3 ans de collaboration affective puis les clefs qui se retrouvent dans ma boîte à lettres, qui ne répond plus au téléphone, qui s'est tirée avec ma pharmacie et mes anxiolytiques, et à l'occasion a été vue en compagnie de David Schulman.

« David Schulman ! »

On me balance un tube en fer dans la gueule, j'ai à peine le temps de l'amener à la bouche que déjà une dizaine de pelletée de terre me recouvrent les jambes douloureuses puis le visage et le torse. Je suis sous terre. Toujours aussi calme je respire doucement jusqu'à m'évanouir.

*************

Un seau d'eau et je reviens à moi, un sursaut « quoi ? », je reçois un paquet.

Tant bien que mal je m'assois et m'appuie contre le rebord de ma tombe, le carton entre les mains. Il fait nuit. Il s'est passé quoi ? 1h ? Plus ? 24h ?

« Depuis… ? »

« Pas très longtemps, moins de deux heures, ouvre »

J'ai une terrible appréhension, mes doigts hésitent, mais ouvrent, je les regarde de plus près ils sont couverts de sang. Je les passe sur ma bouche, pareil, elle en est inondée aussi.  Ça n'était pas de l'eau, pas tiède par la moiteur de la nuit, mais c'est bien du sang… humain ? Le carton s'ouvre, et je reconnais les yeux, la cicatrice sur le nez de David, je jette le carton et sa tête roule.

« Putain, merde, non ! fait chier ! », je pleure presque, « merde qu'est ce que tu veux ?! »

« Un autre nom ? »

« Quoi ? »

« Tu choisis, un autre nom ou rien si tu ne le souhaites pas et je m'en vais, c'est toi qui vois. »

Et sans que je ne m'en rende compte, je crie : « Boyer ! Cet enfoiré de Boyer ! » Je me couche et pose le tube sur mes lèvres. L'image d'un pharaon momifié pourrait me correspondre. La terre me recouvre à peine.

Une portière de voiture s'ouvre, un son étouffé, bâillonné, puis cette portière qui claque. Une voix qui crie énervée, une autre apeurée, un homme tombe à terre. Comme sous l'eau, les sons m'arrivent lourds, amplifiés.

« Mon voisin, mon mon voisin du dessus ? Mon dieu je vous en prie, on s'entend à merveille, s'il vous plait » Boyer supplie, bégaie (crève ordure) j'ai envie de crier « tue-le ! saigne-le » dans mon tube, mais je dois rationner ma respiration.

La voix féminine : « tu sais quoi vieux con ? Tu vas déterrer ton ami, et hum, et bien vous allez un peu discuter de tout ça, ok ? »

« Bien sûr, c'est un malentendu, ça va s'arranger, ça ne peut que s'arranger, je vais lui parler vous allez voir, donnez-moi cette pelle ». Je l'imagine : sa moustache fine, son regard sec et condescendent, les joues vides et pendantes, ses costards d'une autre époque dans leurs tons écrus, marron et pastels, et ses dents jaunies de méchanceté, ses mains fines comme des griffes.

J'entends la terre grattée juste au dessus de moi, « je n'en peux plus, aidez-moi, mademoiselle »

« Fini avec tes mains ! Ou alors je te tue maintenant ». Et se chevauchent un : « c'est ça que tu veux » et un : « noooooon ! S'il vous plait ! » et lui qui pleure, mais je l'entends déjà frotter, là oui c'est à pleurer, mais, de rire.

Bientôt son visage apparaît, il a les yeux rouges de larmes, il bave, son nez coule, il me sourit, « mon jeune voisin, pardon, pitié, pardonnez-moi » et je sourie à mon tour, il me le rend, « dites-lui que je, que nous sommes.. », mais je ne l'écoute pas et c'est à la hache qui vient s'abattre sur son cou, qui se plante en haut de sa colonne que je sourie. Il est interloqué, et… mort. Elle extirpe la hache et d'une seconde volée plus précise sectionne la tête qui me tombe dans les mains. Son sang me jaillit dessus, une fontaine, chaude et épaisse.  Le corps sans vie tombe mollement sur le côté et je me sens bien.

Il y a toujours cette brise. On peut être obsédé par une telle brise. Encore faut-il accepter d'être obsédé.

Je tends la main. Elle s'approche et pose ses doigts sur les miens, tendrement, doucement. « Et maintenant ? » me demande-t-elle.

« Sarah? » je réfléchis un instant « Oui Sarah ».

Sur ce, je sors comme je peux, je me hisse, me redresse, elle me tient par le bras, un pas, puis un autre, j'avance lentement. Mes pieds ont du mal à décoller du sol, ils frottent sur de courtes herbes. Il y a des haies de pins, les aiguilles tombées craquent par dizaines à notre passage. On rejoint la voiture.

 Sarah à l'intérieur tient sa tête à deux mains et pleure.

De manière théâtrale, elle nous lance un regard, puis le fixe sur moi, comme s'il m'avait été destiné. Je lis sur ses lèvres qui délicatement dansent « aide-moi ». Ses yeux bruns sont embrumés.

J'ouvre la portière et lui pose les doigts sur ses joues, mes yeux dans les siens, mes pouces caressent ses pommettes.

« Qui est elle ? »

« Je ne sais pas Sarah », le ton de ma voix est calme, rassurant.

« Ne me laisse pas ». Nos yeux se perdent un instant l'un dans l'autre. Enfin, j'en ai l'impression.

Elle me renvoie à ce visage d'il y a pas plus d'un an, où l'on avait traversé le sud de la France, d'est en ouest. Elle, à moitié endormie, somnolente, à la place passager, ses pieds nus sur le tableau de bord, sa jupe volante d'été rose pâle  remontée, sa peau si blanche, une main qui passe dans ses cheveux noirs, ses grands yeux  doux et mélancoliques fixant l'horizon. Un vent délicat qui l'effleure.  Je me disais alors que bientôt ça finirait. Qu'elle finirait par comprendre qu'elle fait erreur avec moi, que je ne suis pas celui qu'il lui faut, que je ne suis pas assez bien pour elle, que je ne suis pas… Mes pouces délicatement se posent sur ses yeux, elle se blottit contre moi, entre sa tête dans ses épaules, si fines, et se décontracte un peu. « Tu ne vas pas m'abandonner Jérémie. »

« Comme tu l'as fait ? »

D'un ton calme qui ne me trompe pourtant pas, je sais qu'elle panique : « non ça n'était pas ça… j'ai eu peur je pense ».

« Sarah ? »

« Oui ? »

« Pardonne-moi »

« De quoi ? Te pardonner de quoi ? »

 Je sens l'air me balayer la nuque comme pour  un « au revoir» à la nuit, comme pour laisser la place à l'aurore. Le soleil pointe légèrement au travers des arbres. La nuit a transformé ce que j'ai été pour ce que je suis maintenant.

« De ne pas avoir été à la hauteur »

« Non Jérémie c'est moi qui ne l'ai pas été, je suis partie, je n'aurais pas du, ou au moins, pas ainsi ».

« Non Sarah, je suis désolé, désolé pour maintenant, pour ça »

Elle se raidit, je sens sa peur, un léger mouvement en arrière, mais déjà mes doigts s'enfoncent dans ses orbites. Je sens rouler ses yeux au passage des premières phalanges. D'une voix tendre : « Plus jamais tu ne me regarderas comme une période d'erreur, ça doit se terminer Sarah. »  J'entends un léger cri étouffé et puis plus rien. Rien. Juste ce doux soupir. La mort peut être si douce.

******

Sa tête est appuyée sur mon ventre, mes yeux sont fermés, la lumière entre par mes paupières. Je tombe sur les genoux, mon front sur le sien. On pourrait sembler encore amoureux.

Des pas près de la tombe « il faut la mettre là-dedans maintenant et partir, le jour est proche »

« Un instant encore »

« Non Jeremie, maintenant »

****** 

La terre a recouvert cette nuit. La silhouette est distincte, une femme de mon âge. Longiligne, un visage fin et agréable, un port de cou distingué qui dénote de ses mains rugueuses.

«Une campagnarde aussi ? »

« Du hameau voisin du tien fraîchement débarquée en ville », sa voix est posée, douce, sulfureuse.

« Je ne connaitrai pas ton nom j'imagine »

« Il n'y a aucune chance »

« Et Émilie ? »

« J'étais avec elle quelques minutes avant sa mort ce 30 août, je l'ai quitté en compagnie d'Anthony Safi et Damien De Lonnay »

« Tu penses qu'ils … (y sont pour quelques choses) »